Algérie ou soumission d'une génération

La génération de Français née autour et pendant la Deuxième guerre mondiale a été appelée ou rappelée de 1954 à 1962 pour défendre l'Algérie Française contre la rébellion du peuple Algérien revendiquant l'indépendance de son pays. Leur nombre fut ainsi de 1 343 000 dont près de 13 000 y laissèrent leur vie. Pour la majorité de la troupe, sinon tous ils n'étaient pas requis pour une guerre patriotique mais pour la pérennisation d'un système colonial agonisant après la défaite de Dien Ben Phu de 1954 en Indochine.

Ces soldats du contingent sont aujourd'hui de vieux hommes qui, trop meurtris, n'ont pas voulu parler de cette guerre d'Algérie et dont la France d'aujourd'hui et de demain aura vite oublié le souvenir. Il fallut quarante ans en 2002 pour que soit inauguré un monument quai Branly à la mémoire de ces jeunes victimes enrôlées de force dans une guerre injuste. La France, au travers de ses divers gouvernements de la IIIème à la Vème République n'a pas su trouver le modus vivendi qui s'imposait pour réussir l'intégration des ressortissants Français dans une nation algérienne une et indivisible. Il aura fallu encore attendre 2009 pour qu'une date soit retenue, le 5 décembre, pour commémorer annuellement la servitude de cette génération.

Sursitaire, je fus appelé avec la classe 60 2 B et affecté le 1er novembre 1960 au régiment du 2ème Hussards à Orléans pour quatre mois de classes, après quoi je reçus une formation de deux mois pour porter le poste de radio transmission en opérations. A notre arrivée, nous fûmes rassemblés avec de jeunes Algériens arrachés de leur Douars pour effectuer un service militaire en métropole, les soustrayant ainsi à leur recrutement par le F L N. Ces appelés ne parlaient pas un mot de Français et nous nous partagions dortoir et réfectoire chacun de notre côté. Sur le terrain, chaque peloton était entraîné à l'exercice par un brigadier et un brigadier chef algériens. Ceux-ci parlaient le français et leurs rapports avec nous était facile car absents d'autorité. Dans leurs échanges entre-eux, ils n'avaient qu'une préoccupation rentrer en Algérie, ce qui leur étaient interdit tant que leurs camarades ne revenaient pas de permission et ils en riaient car certains rejoignaient le F L N.

Nous avons ensuite été sous la coupe d'un maréchal des logis, ancien engagé et combattant de cette guerre d'Algérie ou d'Indochine, aigri et hargneux à l'égard de la troupe. Il exerçait son autorité au travers d'une discipline relevant de l'arbitraire et de la brimade ainsi, un pli de manteau lors du passage en revue d'une garde de nuit, était sanctionné de huit jours de prison appelée le petit château. Enfin, le commandement du peloton relevait d'un sous-lieutenant appelé et revenu des opérations en Algérie. Ces jeunes officiers du contingent étaient acquis à la cause de l'Algérie Française. Eux aussi nous traitaient avec distance, et discipline.

Pour tout armement à l'exercice et au tir, nous avions encore le vieux fusil M1 Garand de l'armée américaine pendant la deuxième guerre mondiale. Chaque soldat partait en Algérie doté de ce vieux fusil. Il me faut aussi parler du cantonnement. Nous ne disposions d'aucune douche dans cette caserne mais d'un filet d'eau recueilli dans notre casque pour les ablutions. Les tinettes étaient nauséabondes. A la sortie du réfectoire, nous ne disposions que d'une demie barrique d'eau tiède dans laquelle nous plongions notre gamelle pour tout nettoyage. Voici quelques aperçus des conditions sanitaires dans lesquelles l'Etat et l'armée entretenaient la troupe de ces jeunes appelés. 

Mais là ne s'arrête pas mon souvenir de ce passage au 2ème Hussards avant d'être destiné à d'autres obligations militaires pour rejoindre la base d'In Eker dans le Hoggar. Fin avril 1961 alors que j'étais de garde de nuit devant la guérite des munitions, mon attention fut éveillée par une colonne de Halftracks tous fanions déployés avec leurs équipages conversant dans un bâtiment attenant. Les officiers de carrière du régiment étaient partie prenante du putsch fomentés par les généraux d'Alger. Le Canard enchaîné de la semaine se fit un large écho de l'envoi d'une colonne de ces engins blindés en forêt d'Orléans prêts à se lancer sur Paris pour intervenir contre la République. Dès le lendemain ou surlendemain, notre compagnie des services fut rassemblée pour écouter une harangue de son capitaine démentant cette information ainsi relayée par les journaux. Il la traita avec arrogance et mépris, voulant nous faire partager son refus d'une telle désinformation. Nous fûmes quelques uns à en sourire intérieurement.

L'historien Yves Courrière, dans l’œuvre qu'il consacra à la guerre d'Algérie, relate cet événement de l'insubordination du 2ème Hussards. Pour conclure, rappelons l'Appel des 121 signé par des universitaires et hommes de culture de tous bords mais, ils furent encore plus nombreux, publié en septembre 1960 et prônant l’insoumission des appelés. Ils furent relativement peu suivis tant était la force de soumission de ma génération à cet Etat de droit qui n'en avait que le nom. Gageons que les jeunes d'aujourd'hui grossiraient les rangs des insoumis dans de telles circonstances.

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