La Ve République est morte (5/5) : les causes de la crise démocratique

Aujourd’hui, plus que jamais, nous pâtissons d’un régime républicain devenu inopérant et inadapté à notre société.

La crise démocratique peut sembler secondaire par rapport aux graves crises sociales et écologiques qui nous touchent mais elle est, au contraire, intrinsèquement liée à elles, et leurs résolutions devront nécessairement passées par un questionnement profond de nos institutions, au risque de voir (et le processus est déjà entamé au vu de l’accroissement de l’abstention) les citoyens se détourner du système démocratique.

Une République de mois en moins démocratique

L’objectif de chaque République était d’ancrer et d’améliorer la pratique démocratique dans notre pays : la Ière en a été l’expérience initiale, la IIe aussi courte fut-elle a mis en place le suffrage universel masculin pour la première fois. La IIIe République a su imposer l’idée républicaine sur la durée. La Quatrième a restauré la souveraineté populaire après le régime de Vichy et a permis aux femmes de voter. Même la Ve République, à ses débuts, allait dans ce sens avec l’idée d’un lien direct entre les citoyens et le président de la République, confirmé par le choix de l’élection présidentielle au suffrage universel en 1962. Cette souveraineté du peuple était aussi permise par l’usage encouragé du referendum. Or, non seulement le déroulement des élections remettent en cause la légitimité réelle du régime mais en outre, l’usage du referendum semble être une pratique complètement oubliée par nos présidents. Le dernier date de plus de 14 ans. Cela fait donc depuis maintenant trois mandats présidentiels qu’il n’y a plus de referendum. Le constat est terrible : les citoyens nés après 1987 n'en ont pas connu ! Suprême ironie, le dernier aura été désavoué seulement deux ans après1.

Le choix d’Emmanuel Macron de fixer la barre des signatures nécessaires pour la mise en place d’un referendum au nombre déraisonnable de 4 millions ne fait finalement que confirmer la mise à mort du referendum ! Là encore, et c’est devenu une très mauvaise habitude, tant chez les médias que les politiques, on joue avec la démocratie. Alors que l’impression que tout est verrouillé est partagé par le plus grand nombre, que l’abstention ne fait que s’accroître d’élections en élections, on continue à nier ces problèmes en les masquant par le jeu républicain. Et une fois de plus, on sous-entend par là qu’on vit dans une république démocratique idéale, sans s’interroger sur la pertinence de sa structure. Beaucoup oublie qu’une élection selon le mode de scrutin, ne donnerait pas le même résultat. D’ailleurs, les politiques le savent et en jouent dès que cela les arrange2. L’enjeu est de déterminer quel système démocratique serait le plus légitime. Au vu de la montée de l’abstention, notre régime semble périmé.

Le constat est terrible : les générations les plus jeunes n’ont jamais voté pour un referendum ni pour de réelles élections législatives3 et on ose parler encore de Ve République ! On ose se plaindre de l’abstention chez les jeunes alors qu’on ne leur permet pas de s'inscrire pleinement dans l'exercice démocratique. La réflexion est en réalité valable pour tous : tout le monde est lésé par la disparition du referendum tout comme celle des législatives en cours de mandat. La démocratie ne s’impose pas seulement de manière théorique, elle doit s’inscrire dans la pratique.

Mettre fin au mythe de l’homme providentiel

Le problème, déjà évoqué, c’est que bon nombre de politiques rêvent de devenir président et se leurrent sur leurs capacités. Le mythe de l’homme providentiel est tenace. C’est un principe qu’on associe à la droite mais qui est pourtant bien présent à gauche également. Au delà de la question du bien fondé de ce désir, il est, de toute façon, voué à être déçu. Il faudrait faire le deuil de cette idée, et privilégier un système qui ne reposerait plus une grande partie de l’efficacité de son fonctionnement sur un seul individu. Cela entraîne beaucoup trop de dérives. L’objectif est, au contraire, tenter de faire reposer la souveraineté du pays sur l’ensemble de ses citoyens. C’est, après tout, le fondement de toute république démocratique.

Le déclin du politique

Il y a incontestablement une régression de la citoyenneté en France. On vote moins, on s’encarte moins ; les partis politiques comme les hommes et les femmes politiques qui les composent sont majoritairement rejetés par la population. Ce n’est ni un constat normal, ni un constat sain pour une République qui se veut démocratique. On glose beaucoup sur les supposés liens entre les années 30 , qui marquent la montée du fascisme, et notre actualité politique, mais le problème vers lequel nous nous dirigeons provient moins d’une menace extérieure à la République, un coup de force fasciste qui la tuerait, mais une véritable implosion ; c’est-à-dire, un effondrement même de sa structure. L’augmentation de l’abstention et du désaveu de nos représentants politiques en est une marque profonde.

C’est en tout cas ce que témoigne la crise des gilets jaunes qui dure maintenant depuis un an et qui se trouve désormais relayé par un mouvement de grève générale. Il serait grand temps de remettre en avant la citoyenneté et imposer une véritable réflexion sur notre système démocratique. Mais il semblerait que l’heure soit à la résignation et beaucoup de nos politiques révèlent leur extraordinaire capacité de résignation : l’abstention est désormais prise en compte, et la possibilité qu’il y est chaque samedi, des contestations, semblent être un principe accepté par nos élites.

Ne pas minimiser le problème

Beaucoup de nos problèmes actuels ont pour origine cette crise démocratique. Non, elle n’est pas secondaire, elle n’est pas moins importante que la crise sociale, que la crise économique qui nous touche depuis maintenant plus d’une décennie ou que la crise écologique. Au contraire, elle est liée à ces problématiques. Et résoudre la crise démocratique qui nous touche, ce serait permettre à notre République de mieux se structurer pour y répondre. Il n’est pas anodin de constater que chaque président élu depuis maintenant plus de 40 ans soit contesté, battu ou critiqué à la fin de son mandat. Et il n’est pas normal qu’à l’heure de l’explosion du numérique, qu’à l’heure où les citoyens ont accès à une information en continue et qu’il est désormais techniquement possible de mettre en place une consultation plus fréquente des citoyens, on a, au contraire, pris la décision de les écarter de toutes décisions. C’est l’un des écueils aussi de ce système : on se contente des présidentielles. On vote pour un programme, pour un candidat, certes, mais cela ne devrait pas lui donner un blanc-seing. D’autant que les questions annexes, moins importantes, peuvent faire l’objet d’une contestation majoritaire sans remettre en question l’élection d’un candidat4. Dernier point, l’élection présidentielle, par l’enjeu qu’elle représente aujourd’hui et par les stratégies logiques mises en place par les candidats et les partis pour l’emporter n’est plus qu’une élection biaisée qui représente de moins en moins les réelles aspirations de la population. Le nier, c’est faire le choix de ne pas voir les causes de la grave crise démocratique qui nous touche et des prochaines qui se préparent.

1 En effet, le traité de Lisbonne en 2007 fait fi du « non » au referendum de 2005. Une fois de plus, on tort les principes démocratiques : Nicolas Sarkozy explique qu’il n’a fait qu’appliquer son programme de 2007.

2 Par exemple avec la loi des apparentements en 1951 qui permet de contenir le PCF et le RPF ou le choix de faire un scrutin proportionnel en 1986 pour limiter la débâcle du PS aux élections législatives.

3 C’est à dire des élections législatives en cours de mandats. Les élections législatives actuelles ne font que confirmer les élections présidentielles.

4 Je reprends l’exemple de Nicolas Sarkozy, élu président en 2007 et qui met en place le traité de Lisbonne. Il n’est pas exagéré de penser qu’il a été élu malgré ce point, plutôt que grâce à lui. Il n’est pas cynique non plus de penser qu’il en avait pleinement conscience.

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