La Ve République est morte (1/5) : mettons fin à ce déni !

La Ve République est souvent présentée comme un régime stable qui permettrait d’obtenir un gouvernement efficace, contrairement aux régimes parlementaires passés et surtout dépassés. Mais tout ceci est une illusion: la Ve République, aujourd'hui, est morte et la crise politique que nous vivons, au-delà de ses aspects sociaux et sociétaux, témoigne surtout d'une crise profonde du régime.

À travers une série d’articles thématiques, dont celui-ci fait office d’introduction générale, je vais tenter d’expliquer pourquoi, la Ve République, telle qu’elle a été conçue et telle qu’elle devrait être, est morte, et en quoi le nier nous a menés vers une crise politique profonde.

L’apparente vitalité de la Ve République

La gauche n’est plus qu’un « grand cadavre à la renverse où les vers se sont mis »1. Quand il écrit la préface de la réédition d’Aden Arabie, premier livre de son défunt ami Paul Nizan, Jean-Paul Sartre en profite pour dresser un sévère constat d’une gauche en pleine déliquescence. Le contexte est particulier2. La suite, d’une certaine façon lui prouvera qu’il a eu tort, mais là n’est pas véritablement la question. Non, ce qui est intéressant, c’est l’idée d’apparente survivance dans ce qui est pourtant mort à l’intérieur. Le concept est assez similaire à celui des "catholiques zombies" décrits il y a quelques temps par Emmanuel Todd3 : l’historien décrit par cette image une population qui possède un héritage catholique, qui en adopte les réflexes, sans pour autant être pratiquante, voire qui n’est plus du tout croyante4. Là encore rejaillit l’idée d’une survivance après la mort, mais une survie sans véritable vitalité, simplement constitués de réflexes qui en donnerait l’illusion.

Ici, l’image ne sera pas reprise pour évoquer la gauche, ni même une catégorie de la population mais tout simplement la Ve République. Il est en effet intéressant de constater que cette image correspond parfaitement au régime politique dans lequel nous vivons aujourd’hui, mort depuis au moins deux décennies5. Ne subsiste plus qu’une parodie de régime, dont l’image d’apparente vitalité n’est distillé que par des partis, des hommes politiques et des médias6 incapables de s’interroger en profondeur sur la crise politique qui nous frappe actuellement. Ce déni nous empêche de progresser, de comprendre les difficultés que nous connaissons actuellement et qui ne font pourtant que s’accroître d’année en année.

Le mythe du régime indépassable

Tous ses grands défenseurs semblent s’entendre là-dessus : la Ve République un régime fort et indépassable, preuve en est, sa longévité et sa réussite par rapport aux précédents modèles. Cet argument peut sembler paradoxal, parce que la valeur de cette Ve République est rarement mise en avant pour ses qualités propres. Elle n’est grande que par comparaison. Quand on met en avant sa stabilité, c’est pour l’opposer à la IVe République, devenue, elle, le mauvais modèle par excellence. C’est aussi une manière de rappeler que seul un modèle avec un président fort serait viable, car après tout, il faut forcément un souverain pour bien gouverner un pays7 et particulièrement la France. En ce sens, cette Ve République est brillamment conçue comme la synthèse d'un régime monarchique et républicain.

Mais ses idolâtres ont tendance à oublier les limites de ce raisonnement. En premier lieu, ce n’est pas le régime républicain le plus long : la IIIe République a tenu pendant 70 ans. Et de nombreux exemples de régimes parlementaires efficaces existent en dehors de la France. De toute façon, la longévité n’est pas un critère de réussite car ce qui peut fonctionner à une époque, peut, par la suite, se révéler catastrophique et il ne faut pas oublier non plus que les régimes connaissent souvent des modifications de leur constitution. D’ailleurs, il est bon de rappeler que la Ve République aujourd’hui n’est plus identique à celle qu’elle était à son origine. C’est d’ailleurs l’un de ses principaux problèmes8.

Le mythe de l’instabilité inhérente aux régimes parlementaires

L’autre point à souligner, c’est que si la IVe République a été aussi instable, et si à l’inverse, la Ve République a su répondre aux attentes qu’on portait sur elle, c’est en raison du contexte politique qui est exclusif à son époque. En effet, les décennies après la Seconde Guerre mondiale sont marquées pour la France, par la difficile décolonisation, notamment par rapport à l’Indochine mais surtout au sujet de l’Algérie qui possède des millions de ressortissants français. Cette question a fragilisé considérablement le régime politique en place et a été la cause de nombreux renversements de gouvernements. Même les partis se sont retrouvés divisés à cause de la question de l’Algérie, notamment la SFIO, qui voit beaucoup de ses membres partir pour créer des partis concurrents9. Dès lors, l’instabilité du régime semble acté. Et de fait, c’était le cas. Il est d’ailleurs amusant de noter que la crise était si profonde que certains gouvernements ne duraient pas plus de quelques journées10.

Mais il est tout simplement erroné d’estimer que le régime était instable par nature, ou, à tout le moins, qu’il serait, quoiqu’il advienne, forcément instable. Aujourd’hui, des crises existent mais elles sont d’une nature totalement différente et n’entraîneraient pas forcément une instabilité gouvernementale11. Elle permettrait même de prévenir certains errements12. En revanche, le système actuel est l’une des causes de ses crises, ce qu’il ne faut pas oublier de souligner. Comment considérer alors comme efficace et sain, un régime qui provoque lui-même des crises ?

La Ve République : un régime taillé sur mesure ?

Une grande part du succès de la Ve République, c’est d’avoir su, précisément, répondre à un enjeu face auquel la IVe République se révélait impuissante, faute de consensus. L’arrivée d’un homme fort, pour ne pas dire providentiel, capable de prendre des décisions unilatérales pour régler des problèmes clivants qui divisaient tellement les politiques qui les rendaient incapables d’agir, a permis de se sortir d’une situation dans laquelle la France s’enlisait13. Mais cette sortie de crise repose beaucoup sur le prestige de Charles de Gaulle et de sa vision particulière de la politique. Beaucoup tenteront de reproduire ce modèle en oubliant qu’il n’est pas seulement question de caractères, d’intelligence, de compétences mais qu’il faut également prendre en compte les circonstances qui permettent d’obtenir une telle popularité.

Ce qui fait la légitimité de Charles de Gaulle, c’est son passé en tant que chef de la France libre. Or, il serait bien difficile pour quelqu’un aujourd’hui d’acquérir une telle notoriété tout simplement parce que les événements qui le permettraient sont improbables14. La stature présidentielle nécessaire pour un exercice efficace du pouvoir n’est plus possible car les circonstances ne permettent plus de l’obtenir. Peu importe les qualités propres de chaque président ou des potentiels présidents. Sauf que ce système qui privilégie un président fort fait rêver beaucoup d’ambitieux qui ne rêvent du pouvoir que s’il est avant tout solitaire, et tout politique ayant un minimum d’ambition se leurre sur ses capacités réelles à revêtir ce costume et cette fonction. Beaucoup préfèrent se bercer d’illusion plutôt que de reconnaître que la fonction est trop lourde pour un seul individu, tant bien même les exemples ne manquent plus pour prouver cette réalité15. Non, pour eux, tout est question de moments, de destinés16.

Le Président se substitue au peuple

La Ve République a tout du régime ad hoc : il est fait pour Charles de Gaulle et pour régler le conflit algérien. Aujourd'hui, les circonstances n’exigent plus de prendre autant de décisions unilatérales. Là encore, il y a un déficit, voire un déni de démocratie dans l’image que certains ont de la pratique du pouvoir. Les moments où le Président de la République doit être capable d’agir seul et de prendre des décisions sans concertation parlementaire ou sans consulter le peuple, se réduisent comme peau de chagrin. Le dernier exemple qui entre dans ce cas de figure concerne les attentats du 13 novembre 201517. Mais, ce n’est pas une particularité du régime semi-présidentiel de la Ve République, le Président de la IIIe et de la IVe République devait également se révéler lorsque de tels événements se produisaient18.

En revanche, il est regrettable de constater aujourd’hui que cette pratique du pouvoir présidentiel est souvent dévoyée pour faire du Président de la République ni plus ni moins qu’un monarque qui doit prendre des décisions à la place du peuple et non pas au nom du peuple. Lors des élections de 2012, Jean-François Copé avait, par exemple, reproché à Jean-Luc Mélenchon de vouloir instaurer un referendum pour la sortie du nucléaire, arguant que c’était au Président de la République de se montrer assez fort pour imposer son choix19… Or, le peuple est souverain et il est normal que les grandes décisions doivent être validées par lui. Cette remarque de Jean-François Copé peut sembler anecdotique mais elle témoigne en réalité d’une conception du pouvoir que beaucoup partagent : combien de politiques pensent comme lui ? D’ailleurs, quelle est date du dernier referendum en France ?

Un régime en délitement

La Ve République aujourd’hui n’est plus en mesure d’assurer son rôle de représentation du peuple, elle est détournée de ses objectifs originelles, conséquence de décennies de mauvaises pratiques et de décisions contestables. Il est temps de prendre en considération ce problème et ses conséquences. La Ve République est morte. Ses causes et ses conséquences en sont multiples :

 

  • La figure présidentielle qui est pourtant le socle de cette République s’est sans cesse dégradée, au point d’en arriver à ce paradoxe irrémédiable : le Président est aujourd’hui la figure politique la plus contestée du régime, alors qu’une grande partie de la légitimité du régime se fonde sur le Président.

 

  • À l’origine conçue dans l’idée d’assurer la souveraineté du peuple, les élections présidentielles ont pris une importance considérable tout en concentrant les pires écueils et les pires pratiques de notre démocratie. Symbole de la crise du régime, leurs déroulements dépendent de plus en plus des aléas circonstanciels, si bien que leur légitimité devrait être remise en question.

 

  • Le déni autour de la survivance de la Ve République, entretenu par des politiques et des médias complaisants mais, en réalité, eux-mêmes trompés par cette réalité, nous a entraînés dans une grave crise démocratique qu’il est impératif de prendre en compte.

Ces quatre aspects font l’objet d’articles détaillés qui explique pourquoi la question du changement de régime est de plus en plus légitime et nécessaire :

https://blogs.mediapart.fr/louis-camille/blog/221019/la-ve-republique-est-morte-25-linsoluble-crise-de-la-cohabitation

https://blogs.mediapart.fr/louis-camille/blog/231019/la-ve-republique-est-morte-35-linevitable-declin-de-la-figure-presidentielle

https://blogs.mediapart.fr/louis-camille/blog/241019/la-ve-republique-est-morte-45-le-piege-des-elections-presidentielles


1 Jean-Paul Sartre, Préface à Aden Arabie, Maspero, 1960.

2 Cette préface marque les désillusions de Jean-Paul Sartre par rapport à la gauche et notamment vis à vis des communistes.

3 Notamment dans son ouvrage sur les attentats de Charlie Hebdo : Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.

4 https://fr.aleteia.org/2016/12/13/les-francais-sont-ils-des-catholiques-zombies/

5 Cette idée sera développée dans un article à venir.

6 En tout cas, la grande majorité du monde politique et du paysage médiatique. Il y a bien évidemment, et heureusement des voix dissonantes.

7 Cette idée est surtout défendue par une grande partie de la droite. Mais elle est reprise par la plupart des médias pour qui le Président doit être un homme politique fort, capable de prendre des décisions, même face aux contestations. Le traitement de la crise qui concerne actuellement la SNCF en est un bon exemple.

8 Ce point sera débattu dans le deuxième article.

9 C’est le cas du PSA, puis PSU où on y retrouve Daniel Mayeur, Michel Rocard, Pierre Bérégovoy, etc.

10 https://fr.wikipedia.org/wiki/Quatri%C3%A8me_R%C3%A9publique_(France)

11 L’absence de guerres sur le sol de l’Union européenne est en ce sens un avantage précieux.

12 Comme par exemple, le projet de réforme de la déchéance de nationalité voulue par François Hollande puis abandonné à la suite des nombreuses contestations. Cette crise n’aurait pu exister au sein d’un régime parlementaire.

13 Il n’est pas question ici de débattre sur la réussite ou non de la sortie de crise algérienne, simplement de constater qu’une solution a pu être trouvé.

14 Et heureusement d’ailleurs...

15 L’aliénation des pro-Ve République est amusante à constater là-dessus. Eric Zemmour qui aime rappeler à quel point un régime parlementaire est ridicule et qu’il nous faut absolument des hommes providentielles, conchie, en même temps, tous les présidents depuis De Gaulle...

16 C’est le fameux « kairos », enseigné à l’ENA. Beaucoup de choix stratégiques de politiques (renversement d’alliance, départ de partis, soutien d’un candidat, etc.) peuvent être analyser par rapport à cet aspect. Beaucoup sont dans une logique stratégique de conquête du pouvoir, et non dans une logique purement politique. Là encore, cet aspect semble faire l’unanimité dans le monde politique et auprès des médias alors qu’il devrait plutôt nous révolter.

17 Cela nécessitait de prendre une décision militaire contre Daesh. Dans ces moments-ci, il faut agir et la consultation du peuple peut ralentir inutilement ce temps de l’action.

18 De nos jours, cela concerne essentiellement les crises extérieures.

19 Des Paroles et des Actes, émission du 17 novembre 2011.

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