Pour Christine Serfaty et d'autres camarades récemment disparus

Il y a comme cela des jours où les mauvaises nouvelles se succèdent. J'ai ainsi appris en l'espace d'une semaine, le décès de trois personnes, Christine Daure-Serfaty, André Dellinger et Jean Petite, avec qui j'ai eu l'occasion de partager de nombreux combats.

Christine Daure-Serfaty d'abord. Je l'ai connue quand, à la fin des années 1980, de nombreuses organisations, dont le SNES, ont mené avec elle et beaucoup d’autres une lutte finalement victorieuse pour la libération d'Abraham Serfaty. Edwy Plenel a ici même publié un très beau texte sur le combat de la vie de Christine, la libération d'Abraham Serfaty, mais aussi des prisonniers politiques au Maroc. Notamment ceux de l'horrible bagne de Tazmamart, que Abraham, qui a été torturé au point d'en rester marqué physiquement pour le reste de ses jours, n'a fort heureusement pas connu.

Edwy n'aborde cependant pas d'autres aspects de l'activité de Christine. Elle fut en effet, tout au long de son séjour au Maroc, une militante syndicale très combattive sur le plan interne au syndicat (elle était militante École émancipée, du nom de la tendance « de gauche » du syndicat) et externe, face aux autorités de son lycée et à l'administration marocaine. A cette époque, les coopérants français au Maroc étaient régulièrement l'objet de mesures d’expulsion, dès lors qu'ils manifestaient d'une façon ou d'une autre une quelconque opposition au système dominant. Sauf erreur de ma part, c'est d'ailleurs sa participation à une action collective de ce type qui a été une des causes, et même la cause directe, de son expulsion du pays en 1977, avec d'autres militants. Ce qui n'enlève rien bien sûr à l'action qu'elle menait depuis plusieurs années en faveur d'Abraham et d'autres prisonniers politiques. Mais a le mérite d'ajouter une dimension supplémentaire à son engagement, qui n'était pas entièrement déterminé par le sort d'Abraham, comme d'autres hommages peuvent le suggérer, sans doute involontairement (voir notamment le texte d'Isabelle Mandraud dans Le Monde daté du 31 mai, parfois mal informé).

Dans le même ordre d'idées, il faut rappeler l'action de Christine à la présidence du tout jeune (à l'époque !) Observatoire international des prisons en 1993. Il fallait la voir dans le « pauvre » squat, mais si riche en chaleur et en engagement humains, où l'OIP avait ses « bureaux » dans les années 1990, avant l’aménagement des berges du 13ème arrondissement et la construction de la Bibliothèque François Mitterand !

Un engagement multiforme par conséquent, mais toujours avec l'idée d’apporter un soutien concret et immédiat, là où d'autres, et notamment les « grandes » organisations, en restaient à des formes plus abstraites, même si celles-ci sont nécessaires aussi.

André Dellinger et Jean Petite sont certes moins connus du grand public. Tous deux ont fait partie de la première équipe de direction de ce qu'en jargon interne on appelle le nouveau SNES. C'est-à-dire le syndicat de l’enseignement secondaire où le courant de pensée généralement catalogué (surtout à l'époque !) comme proche des communistes venait de gagner les élections internes dans les années 1960. Il leur fallait tout inventer, sous la pression et l'hostilité du courant majoritaire de la Fédération de l'Education nationale (FEN) et du syndicat des instituteurs.

André Dellinger, né en 1932, fut l'architecte exigeant de la doctrine « corporative » du SNES, fondée sur une défense intransigeante, pour le meilleur et pour le pire, des intérêts des enseignants du second degré. Et, il faut le dire, du maintien des hiérarchies héritées de l'histoire, et notamment de celle qui « distinguait » les professeurs des instituteurs, plus particulièrement sur le plan salarial. Ce qui, les années suivantes allaient le montrer, n'était pas pour rien dans l'influence grandissante du SNES dans le second degré et son renforcement relatif – développement de la scolarité secondaire aidant – par rapport au syndicat des instituteurs. Avec l'arrivée de nouvelles générations – dont je faisais partie – à la direction du syndicat, les orientations qui avaient été celles de la génération d'André allaient être moins au centre des préoccupations, surtout après 1981, et André quitta la direction du SNES au début des années 1980, pour reprendre (ce qui corrige certaines fausses idées sur les permanents à vie) son poste dans son lycée. Professeur d'économie, il continua après sa retraite professionnelle et jusqu'à ces tout derniers mois à contribuer à la réflexion sur les politiques libérales, notamment au sein de l'association Attac ou dans les stages de formation du SNES.

Professeur de philosophie, Jean Petite, né en 1924, était membre du PSU avant de rejoindre le Parti socialiste dans les années 1970. Avec d'autres, il était l’exemple vivant du pluralisme politique au sein de la direction du SNES, contrairement à ce qui était parfois affirmé, notamment dans la presse et, bien entendu, par les dirigeants de la FEN. Chaleureux, ouvert, passionné par les questions pédagogiques et par la dimension internationale du syndicalisme, il a été pour sa part l'architecte de la doctrine pédagogique du SNES, notamment par l'élaboration du projet d'École progressive à la fin des années 1970. Très intéressé par les questions internationales et de la paix – sans doute dès son engagement, très jeune, dans la Résistance – Jean fut très actif dans le syndicalisme international des enseignants. Il a été, à la fin de sa carrière, secrétaire général de la fédération internationale des professeurs de l'enseignement secondaire (FIPESO). En 1982, il fut, notamment avec Georges Séguy, Albert Jacquard ou Léon Schwartzenberg, un des initiateurs de l’Appel des Cent qui, pour redonner un souffle nouveau au combat pour la paix, appelèrent à une Marche à Paris en juin 1982. Le succès de cette initiative fut tel que les Cent décidèrent de continuer leur activité et Jean fut un de leurs ambassadeurs les plus actifs, en France et dans d'autres pays.

Deux militants dont l'action fut déterminante dans le syndicalisme enseignant pendant près de deux décennies et, plus généralement, pour le mouvement social progressiste.

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