Quelques réflexions sur la Grèce et l’Europe

La situation en Grèce, l'attitude inadmissible des pays de l'Eurogroupe, tous coupables même si certains d'entre eux, dont l'Allemagne, portent une responsabilité particulière, ont suscité de très nombreuses analyses et prises de position. J'ai reçu de Philippe Sultan, cadre de l'Education nationale et militant de la Fondation Copernic, le texte qui suit et que je publie bien volontiers sur ce blog. Il reprend des arguments qu'on a pu pour l'essentiel voir aussi sous d'autres plumes mais il le fait d'une manière qui me semble originale, car plus distanciée, plus réflexive, en un mot plus pédagogique, que l'approche d'autres auteurs.

Nous sommes nombreux à être sous le choc après les événements de ces derniers jours. Il nous faut de la lucidité et, surtout, pas de défaitisme. Je voudrais évoquer quatre questions :

L’assaut contre Syriza : guerre éclair plus que guerre d’usure ou de tranchée,

Les classes dominantes sont fondamentalement unies contre tout projet émancipateur,

L’Europe : essayer de la comprendre pour définir nos tâches,

Et maintenant ?

Je m’excuse pour les erreurs factuelles que j’ai pu commettre mais je ne crois pas qu’elles mettent en cause le sens de ces quelques pages.

I – L’assaut contre Syriza : guerre éclair plus que guerre d’usure ou de tranchée

Syriza a gagné les élections le 25 janvier. On sait dans quelles conditions : 36 % des voix, soit plus que les sondages ne l’annonçaient et l’amplification d’une dynamique inédite pour un parti qui n’obtenait pas plus de 4 % des voix en 2009, une avance de 10 % sur la droite, alors qu’un coude à coude serré avait longtemps été prévu, 149 députés sur 300 et une alliance nécessaire que seul un petit parti de droite souverainiste avait acceptée. Les Grecs ne s’étaient pas précipités aux urnes, sans doute, pour certains, lassés de ces élections à répétition et d’une vie toujours plus dure. Syriza a nettement gagné mais la droite + le PASOK en chute + les nouveaux libéraux de Potomi faisaient autant de voix que lui.

Syriza a gagné les élections mais s’est retrouvé à la tête d’un Etat, qui n’en est d’ailleurs pas tout à fait un, dont il ignorait sans doute beaucoup pour ne l’avoir jamais dirigé. N’oublions pas que les forces de l’ordre sont infestées d’éléments d’extrême droite, même si ce sujet n’a pas fait la une ces derniers mois.

En plus de cet apprentissage accéléré, Syriza a dû faire face à des échéances immédiates : le gouvernement Samaras n’avait pas obtenu de la Troïka le versement du solde du second plan d’aide – soit 7,2 G – et les échéances de la dette arrivaient très vite. Le garrot s’est rapidement refermé :

Le 4 février, suppression du mécanisme le plus favorable de refinancement des titres de la dette grecque par la BCE ce qui fragilisait le système bancaire grec, dès le 19 février, signature d’une espèce d’accord cadre, qui l’obligeait à revenir sur certains engagements de campagne (de mémoire, c’était notamment le cas du rétablissement du niveau du SMIC diminué d’un tiers par les memoranda).

La Grèce a une base productive faible, peu de matières premières, importe la moitié de sa consommation en produits alimentaires. Cela fait partie des facteurs qui rendaient très hypothétique une sortie de l’euro. Dans ce cas :

- la drachme aurait perdu la moitié de sa valeur,

- le niveau de vie aurait baissé fortement dans un premier temps et les bénéfices d’une dévaluation ne se seraient pas fait sentir avant plusieurs années,

- les entreprises grecques endettées à l’extérieur en euros, en dollars … auraient connu de grandes difficultés.

Dans cette situation très difficile, les mois suivants ont été faits de longs moments de tension, parfois extrême, et de courts temps de respiration. Les échéances rapprochées de remboursement des créanciers auxquels devait faire face Syriza l’ont obligé à réquisitionner la trésorerie des organismes publics et des collectivités territoriales. En même temps, le gouvernement Tsipras a voulu, par des actes forts, montrer qu’il avait tourné la page du désastre austéritaire. J’en citerai trois :

- la loi dite d’urgence humanitaire qui doit bénéficier aux familles dont l’alimentation en électricité a été coupée et aux expulsés,

- la réembauche de certains fonctionnaires licenciés – par exemple les femmes de ménage qui ont mené une très longue lutte,

- la réouverture de la chaîne de télévision publique, dont l’extinction sous Samaras avait un caractère obscène et terrifiant.

Le gouvernement grec a cherché un accord qui lui aurait permis de préserver le noyau de son programme. Il avait pour lui l’évidence :

- dès janvier 2013, une étude du FMI avait montré que les coupes dans les dépenses publiques avaient des conséquences récessives sur l’activité économique bien plus élevées qu’il n’avait été estimé au départ,

- de nombreux économistes, nullement marxistes mais simplement keynésiens, Piketty, Stiglitz, Krugman, avait moult fois mis en cause l’absurdité mortifère de l’austérité,

- une nouvelle étude du FMI, dans la semaine précédant le référendum, a montré que la dette ne pouvait être remboursée.

Mais les créanciers ne pouvaient accepter cette logique car cela aurait signifié :

- donner tort aux gouvernements, grecs mais aussi espagnols et autres qui avaient, fusse à un degré moindre, mis en œuvre cette austérité,

- montrer qu’un autre chemin était possible. Les élections espagnoles sont, de ce point de vue, cruciales. Podemos a obtenu un grand succès lors de la consultation du 24 mai. Les législatives sont prévues en octobre. Il faut « terroriser » les Espagnols avant. En 1939, la république espagnole n’avait pu survivre jusqu’au déclenchement de la guerre. Ici, l’objectif est de mettre bas la Grèce pour servir de (contre) exemple,

- sortir de leurs propres schémas de pensée. Il y a, en plus de la pesanteur de la lutte de classes, une dimension d’aveuglement.

Pendant tous ces mois, la presse et les « institutions » - nouveau nom de la Troïka – ont présenté plusieurs fois l’accord comme imminent. Et chaque fois, la copie de Syriza était biffée, ses dirigeants moqués comme n’étant pas des adultes. L’impression est qu’un jeu de rôles fonctionnait. Le bad cop n’était pas toujours le même, sauf l’Allemagne, constante dans ce rôle. Juncker était présenté comme un personnage débonnaire au fond sympathique. Rappelez-vous de la une du Monde où il prêtait sa cravate à Tsipras. D’ailleurs, c’était un affectif… Surtout avec ceux qui bénéficient de la fraude fiscale luxembourgeoise avec le rescrit, et qui peut oublier qu’il avait dit avec insistance, lors de la dernière réunion du conseil européen fin 2014, à quelques semaines des élections grecques, qu’il espérait retrouver les mêmes interlocuteurs l’année prochaine …

On peut penser, j’y reviendrai, que la direction grecque a trop compté sur de supposées oppositions entre gouvernements et sur le charisme et l’envergure intellectuelle de Varoufakis. Il est vrai qu’elle n’avait pas beaucoup d’atouts en main. Mais son choix premier a été de ne pas prendre des mesures de rupture comme le contrôle des mouvements de capitaux – contraire aux traités européens, auquel elle ne s’est résolue que fin juin alors que les retraits massifs de capitaux étranglaient le système bancaire. Le gouvernement grec n’a pas davantage émis une monnaie hors euro (en anglais IOU ou I owe you, titre de reconnaissance de dette assis sur le produit des recettes fiscales), autre acte de rupture. Par ailleurs, Varoufakis a reconnu et déploré qu’un plan B avec sortie de l’euro n’ait pas été préparé en amont.

Contraint de repousser un remboursement au FMI prévu début juin, ne pouvant accepter les exigences des créanciers fin juin, le gouvernement en a appelé au peuple qui a voté contre l’austérité et pour le maintien dans l’eurozone. Tsipras a peut-être pensé que cette stratégie du bord du gouffre allait faire peur aux autres gouvernements et au FMI. Image de la dissuasion du faible au fort. Mais l’Allemagne était prête au grexit, considérant que son impact sur le système bancaire et la crédibilité de l’euro serait limité. Elle a gagné le bras de fer. Tsipras espérait peut-être aussi un réel mouvement de solidarité populaire, et, dans ce cas, il s’est malheureusement trompé.

Au final, l’histoire n’est certes pas finie, austérité aggravée et souveraineté bafouée.

II - Les classes dominantes sont fondamentalement unies contre tout projet émancipateur

Ici, il faut se méfier des apparentes convergences. Hollande en avait joué quand, candidat, il promettait de réorienter l’Europe, de « renégocier » le traite de stabilité, de coordination et de gouvernance. Il était question de « relance » et de « croissance », sans d’ailleurs en préciser sérieusement la nature écologique et durable ou pas. Quelques formules ambiguës des autorités européennes, qui, en fait, conditionnaient la croissance à une purge libérale qui en était la négation, avaient servi à enrober l’acceptation de la camisole de force austéritaire en échange d’une augmentation des fonds structurels européens, en fait déjà décidée pour la plus grande part.

Après la gauche française, trahie mais était-ce vraiment par un des siens, la Grèce a pu compter ses faux amis.

Et d’abord les gouvernements dits de gauche de France et d’Italie. L’Italie a été attaquée par les marchés en 2011 ; pressée par l’Allemagne et la France, elle a été obligée de remplacer un gouvernement élu par une équipe de technocrates conduite par Mario Monti, homme de Goldman Sachs ; elle est fortement endettée ; son économie est structurellement stagnante depuis une dizaine d’années. Renzi a pris, en 2014, quelques mesures fiscales de relance et promet, en ce mois de juillet 2015, de nouvelles baisses d’impôt. Mais ces éléments n’ont en rien créé les conditions d’un soutien même nuancé et partiel au programme de Syriza.

La France pèse plus que l’Italie. Elle est idéalement placée pour faire trait d’union entre nord et sud de l’Europe. La domination allemande, le déficit commercial structurel avec le voisin d’outre Rhin, les effets catastrophiques sur l’économie française de la parité très élevée de l’euro jusqu’en 2013, l’idée que le gouvernement est de « gauche », autant de facteurs qui auraient pu faire croire à une ouverture. Point du tout : Moscovici à Bruxelles, Sapin à Paris ont joué une partition très maîtrisée. Il fallait « expliquer » à Syriza comment marchait l’Europe (comme si les Grecs n’en avaient pas fait l’expérience dans leur chair…), dire que Schäuble était ce qu’il était et que donc… Tout cela était interprété avec des variantes : plus technocratique et froid avec Moscovici, plus rond et affable avec Sapin. Et, au final, l’intervention de Hollande, qui a, au moins pour un temps, évité le grexit mais après que tout le programme de Syriza a été passé au broyeur. Reconnaissons que le geste de Hollande a aussi une dimension de responsabilité : une Grèce encore plus effondrée à proximité de l’Egypte, de la Syrie, pas loin de la zone d’action de Daesch, cela aurait aggravé la catastrophe humanitaire dont l’Europe se rend responsable vis-à-vis du Sud.

A la « relance », nous avions aussi le FMI, cf. les études citées plus haut qui, si elles ne valent pas décisions, donneraient une légitimité à une orientation différente. Mais le FMI, comme il le fait depuis plus de 30 ans, conditionne la restructuration des dettes à une purge libérale.

Barack Obama, qui a su opportunément se défaire du monétarisme pour initier rapidement le quantitative easing, avait fait quelques déclarations encourageantes au moment de la victoire de Syriza en dénonçant l’austérité durable. Mais tout cela a vite disparu et les Etats-Unis ont soutenu les autorités européennes.

Mentionnons aussi la BCE. Avec le passage de Trichet à Draghi, la BCE a fait preuve de plus d’audace. Elle a aidé les banques par des prêts à très faible taux d’intérêt. Depuis plusieurs mois, et sur 19 mois, elle rachète des titres de la dette à raison de 60 milliards d'euros par mois. Mais pour les échéances incomparablement plus faibles auxquelles la Grèce était confrontée, pas de pitié.

Tsipras a aussi essayé de jouer la carte des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud) tout comme celle d’une forme de solidarité « orthodoxe ». Il a été moins hostile que l’UE à la politique russe en Ukraine et s’est rendu à Moscou début avril. Mais, face à une Russie souffrant de la baisse du prix des hydrocarbures et très éloignée de la solidarité internationaliste, la tentative a fait long feu. Quant à la Chine, sa voracité pour acquérir des actifs grecs privatisés par la droite et les déclarations de certains chefs d’entreprises chinois sur le droit du travail ne semblent pas en faire un allié naturel …

Pour autant, ne négligeons pas les mouvements en cours : la création de la banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (qui, bien sûr, ne couvre pas le territoire européen pour l’heure) témoigne de changements et les immenses réserves d’épargne accumulées en Chine ont besoin de se valoriser.

Oserais-je ajouter qu’il y a des sociaux-démocrates au gouvernement allemand et qu’ils sont souvent plus durs que Merkel.

En un mot Syriza était bien seul.

III - L’Europe : essayer de la comprendre pour définir nos tâches

Il est indispensable de parler de l’euro mais la question posée est, au-delà celle de l’Europe.

L’euro est la conclusion d’un mouvement engagé de longue date. Pour ne retenir que la période récente, à partir des années 1970, les parités des devises européennes volontaires, surtout le mark et le franc, ont évolué dans un « serpent », c’est-à-dire que leurs cours ne devaient pas varier l’un vis-à-vis de l’autre de plus de quelques %. Cela n’a pas empêché de nombreuses dévaluations (pour le franc par rapport au mark, par exemple 1981, 1982, 1983 …). Le principe de l’euro a été arrêté par le traité de Maastricht que la France a adopté en 1992. A l’été 1992, les attaques contre plusieurs monnaies – comme la lire et la livre – ont servi d’argument pour promouvoir une monnaie unique qui avait, de plus, l’avantage de la simplicité : c’est pratique si on voyage, cela évite les dévaluations compétitives... Les parités ont été arrêtées en 1998 et l’euro est entré en circulation en 2002. Je reprendrai ici des analyses du livre Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire, de 2014. C’est un ouvrage collectif de la fondation collectif et d’Attac.

L’euro a été une opération de faussaire, je pèse mes mots, dès son origine. Comme l’écrivait Robert Boyer, économiste réputé, en 1998 : « L’euro est présenté comme un dispositif purement fonctionnel pour réduire les coûts de transaction et éliminer l’incertitude des taux de change, alors qu’il s’agit essentiellement d’un projet politique ».

Une monnaie unique suppose une zone monétaire optimale. C’est une notion définie dans les années 1960 par des économistes comme Robert Mundell ou Ronald Mac Kinnon.

Elle suppose des échanges commerciaux importants entre les pays concernés, et c’est le cas de la zone euro. Elle suppose aussi une convergence des taux d’inflation (sinon ceux qui ont une inflation plus forte perdront en compétitivité et ne pourront rétablir l’équilibre par une dévaluation) et une convergence des spécialisations économiques (ce point a été beaucoup étudié par le prix Nobel Paul Krugman). Et c’est là que la zone euro ne remplissait absolument pas le cahier des charges : inflations très différentes, niveaux de développement très inégaux.

Comme Michel Husson, autre économiste, l’écrivait dès 1997, « l’unification monétaire ne peut logiquement précéder une unification économique et … doit plutôt représenter l’aboutissement d’un processus ».

Que s’est-il passé de 1999 à 2007, veille du déclenchement de la crise :

- les taux d’inflation n’ont pas convergé : ils ont été sensiblement plus forts au sud (pour la commodité de l’exposé, il s’agit des pays qui ont été victimes de la crise des dettes souveraines : Espagne, Grèce, Irlande – qui n’est pas au sud, je sais, Portugal) de la zone euro qu’au nord (Allemagne, Autriche, Finlande, France, Pays-Bas),

- les taux d’intérêt nominaux ont convergé sur la zone euro, mais, comme les taux d’inflation ont divergé, les taux d’intérêt réels étaient négatifs dans les pays du sud de l’Europe. Conséquences : des bulles spéculatives sur les marchés financiers et l’immobilier dans ces pays (voir l’Espagne …). A titre d’exemple, les aéroports fantômes et les autoroutes désertes que peut admirer un touriste parcourant la péninsule ibérique,

- la croissance annuelle a été plus forte au sud (2,6 % contre 1,9 % au nord), je le répète avant la crise, mais au prix d’une augmentation beaucoup plus forte des importations (8,3 % contre 5,9). Conséquence : des déficits commerciaux au sud et, en miroir, des excédents commerciaux au nord.

Au total, les pays du sud ont eu une croissance plus élevée mais au prix d’un recul de la productivité globale des facteurs (travail et capital). Cela s’explique en partie par le gaspillage de capital (n’oublions pas que le coût du capital était négatif en raison de l’inflation). Au contraire, les pays du nord ont eu une croissance moins rapide mais leur productivité globale a augmenté.

Ainsi l’euro a abouti à une situation inverse de son objectif : il a accru les divergences de productivité entre pays.

L’importance des différentiels d’inflation doit être creusée. La théorie économique a observé que le rattrapage d’un pays par rapport à la moyenne s’accompagne le plus souvent d’un taux d’inflation plus élevé. Là encore, contradiction du projet de monnaie unique : il suppose des taux d’inflation convergents mais aussi une convergence des niveaux de développement. Or, la seconde convergence, qui d’ailleurs n’a pas été assurée, éloigne de la première.

Autre point dur : l’inflation est aussi l’expression d’un conflit de répartition de la richesse entre les classes sociales et groupes sociaux – les employeurs, les travailleurs, les pensionnés aux revenus plutôt fixes, les détenteurs d’obligation à taux fixe, les emprunteurs, les débiteurs. Or, les sociétés les plus inégalitaires (Grèce, Italie, Portugal) ont des taux d’inflation plus élevés. Le rapport particulier de l’Allemagne à l’inflation avec le rôle de l’hyperinflation de 1923 et 1948 est aussi un facteur spécifique.

Au final, double zéro pour l’euro : pas de convergence des structures productives, pas de convergence des structures sociales.

A ce point de l’analyse, il faut aller plus loin. Le constat sera largement partagé mais certains abattront une autre carte : pourquoi ne pas compenser par des transferts de richesses les inégalités de revenu et de productivité ? Après tout, nous sommes en France et, si la région Île-de-France est plus productive que la Creuse ou la Lozère, les niveaux de vie sont beaucoup plus proches que les écarts de productivité grâce à de puissants mécanismes de redistribution ? Pourquoi ne pas les transposer à l’échelle européenne ?

La question mérite d’être traitée. Mais pour l’être complètement, dans les limites de ces quelques pages, il faut poser la question fondamentale de la nature de l’Europe. Oui, l’Europe, au-delà des traités et de leur noyau libéral.

La politique est d’abord affaire de pouvoir. Elle traite des affaires de la cité (toujours la Grèce et le terme polis ou cité). Qui peut décider, qui est légitime à le faire ? Dans Sur l’Etat, Bourdieu fait remarquer que le principe majoritaire, celui qui veut qu’une majorité soit fondée à imposer sa décision à une minorité n’a rien d’évident et il évoque les villages prérévolutionnaires où, pour traiter des affaires communes, la règle était l’unanimité.

Depuis un à deux siècles, l’essentiel des décisions, dans les pays dits développés, a été pris dans un cadre national. Dans certains pays, dont le nôtre, des formes de démocratie, toujours partielles et actuellement en recul, ont accompagné l’affirmation de la nation.

Certains pensent le temps venu d’un dépassement du cadre national. Ils se situent dans la continuité de certains « pères de l’Europe », en appellent parfois au Victor Hugo qui célébraient les Etats Unis d’Europe et avancent des arguments que je ne crois pas convaincants et qui m’apparaissent parfois dangereux :

- l’Europe, ce serait la paix. J’ai tendance à penser que l’Europe a pu aider à normaliser les rapports entre Etats, surtout entre la France et l’Allemagne. Elle pose aussi d’utiles garde-fous contre certains gouvernements (la Hongrie de nos jours). Elle aide aussi à ce que d’anciennes oppositions en Europe centrale et orientale ne dégénèrent pas en conflit ouvert comme on l’a vu en ex-Yougoslavie (dont l’Allemagne a d’ailleurs précipité l’éclatement). Quant à des projets comme Erasmus, Tempus et autres, ils rapprochent les populations et doivent être amplifiés. Mais aujourd’hui, l’Europe alimente des conflits structurels entre des peuples qui n’avaient aucune raison d’entretenir quelque acrimonie entre eux. Pensons aux sentiments des Finlandais pour les Grecs et réciproquement, sans parler de l’Allemagne. La zone euro, inadaptée à des sociétés profondément différentes, cristallise des oppositions,

- dans une optique où s’unissent le libéralisme et une vision « marxiste » mécaniste, les échanges commerciaux internationaux se traduiraient quasi automatiquement par l’avènement d’un pouvoir politique fédéral,

- l’Europe serait à la mesure des acteurs politiques de ce temps. Sont évoqués les Etats Unis, la Chine et l’Inde, voire le Brésil ou l’Indonésie. C’est une approche de pure démographie ou de comparaison des produits intérieurs bruts. Oui, la place de ces pays est très probablement appeler à grandir. Mais en quoi cela fonde-t-il la constitution d’un géant de taille comparable constitué de 6 à 700 millions d’Européens, si la Turquie et tous les Balkans rejoignent l’Europe ? J’y reviendrai : rien à horizon prévisible ne permet d’attendre l’émergence d’une Europe au sens d’une véritable fédération,

- de façon plus pertinente est mis en avant l’échelon auquel doivent être conduites plusieurs politiques publiques : interopérabilité des transports, lutte contre la pollution, grands projets de recherche, échanges universitaires … Pour autant, cela ne fonde pas la pertinence d’une Europe fédérale : de nombreux projets comme Airbus ou les recherches en physique dans le cadre du CERN ont été conduits par des coopérations internationales indépendantes de l’Europe politique.

Les Grecs, toujours eux, ne séparaient pas la démocratie politique de la langue commune. Sur l’agora se discutaient les affaires communes et, quand un citoyen était jugé dangereux, il était ostracisé, c’est-à-dire qu’il était envoyé en un lieu où il ne pouvait participer au débat. Comment l’Europe pourrait-elle prétendre au titre de sujet politique démocratique en l’absence de langue commune ? A contrario, les projets d’intégration régionaux en Amérique latine sont portés par l’expérience partagée de la colonisation et l’importance de la langue espagnole (portugaise pour le Brésil bien sûr). La première chose à faire pour corriger la carence démocratique européenne, c’est de faire progresser la connaissance des langues entre Européens, c’est aussi de démultiplier les échanges scolaires, universitaires, touristiques, les jumelages, les instances communes dans le monde du travail, de la culture, de la politique... Ainsi commencerait à se créer, sur une longue période, la société civile européenne, indispensable à l’affirmation d’une Europe politique démocratique.

Souhaitable, ce mouvement serait de long terme. Aujourd’hui, les tendances sont tout à fait différentes. Comme l’écrit l’économiste Laurent Davezies, dans Le nouvel égoïsme territorial. Le grandmalaise des nations, les régions riches aspirent à l’autonomie, voire à l’indépendance : Ecosse, Flandres, Pays Basque, Italie du Nord, Catalogne. Selon cet auteur, les Etats nationaux ont une fonction redistributrice cinquante fois plus importante que celle de l’Union européenne.

Certes, les indépendantistes écossais ou catalans, c’est moins vrai des autres, ne sont ni xénophobes, ni anti-européens. Mais il serait très illusoire de penser que ces riches régions veulent défaire les liens de solidarité qui les amènent à financer la Wallonie, l’Angleterre du nord, l’Andalousie ou l’Italie du Sud pour aider la Grèce… La crise, la « déchirure du voile d’ignorance » sur les mécanismes redistributifs (expression du philosophes John Rawls), le recul des projets émancipateurs et le déclin de l’esprit de solidarité, tout cela concourt à l’éclatement des cadres de la redistribution.

Il faut aller plus loin : quel est l’Etat où ces risques d’explosion sont les plus faibles ? Eh oui, la France. Mesurons l’acquis considérable que constitue un Etat qui assure une redistribution territoriale et sociale importante sans que le sécessionnisme des régions les plus riches n’en ait sapé la légitimité. Mesurons aussi à quel point les grandes régions de Valls/Hollande sont une machine de guerre pour mettre en pièces cet acquis.

Les élections de 2014 au Parlement européen apportent un autre élément d’appréciation sur le sentiment d’appartenance à l’Europe. Certes, chacun des groupes du parlement avait désigné, pour la première fois, un candidat à la présidence de la commission, c’était Tsipras pour le Parti de la gauche européenne. Ces candidats ont même débattu à la télévision. Le rôle du parlement a été renforcé dans l’investiture de la commission et sur d’autres sujets. Pourtant, le résultat, c’est une abstention de 56,9 %. Le taux d’abstention atteint des taux énormes dans les pays de l’ancien « bloc de l’est » : de 55 à 87 %. Le parlement européen a des pouvoirs plus importants mais l’abstention reste massive. Elle était la même en 2009 (l’adhésion de la Croatie entre temps ne modifie pas l’appréciation). Dans les six Etats du traité de Rome, qui élisent depuis 1979 leurs représentants au parlement européen au suffrage universel direct, la participation a fortement reculé. Ce recul s’observe aussi dans d’autres types d’élections mais le taux a toujours été plus faible pour le parlement européen.

Ne nous trompons pas d’époque ni de combat : la question aujourd’hui est de défendre et de transformer les outils de la solidarité constitués sur une base nationale. C’est aussi de faire mûrir, avec toute la progressivité qu’il convient, les conditions d’une Europe politique plus légitime. C’est de se mobiliser pour permettre à tous les gouvernements qui tracent les chemins de l’avenir, à commencer par Syriza, de mettre en œuvre leur politique. Ce n’est certainement pas de se battre pour de chimériques Etats Unis d’Europe dont quasiment personne ne veut en Europe. Songeons que l’Etat fédéral américain concentre 66 % du prélèvement fiscal là où l’Union européenne en rassemble 2 %.

L’Europe a besoin de souplesse :

- souplesse dans les critères dits de Maastricht qui, de par leur caractère uniquement budgétaire (déficit, endettement) et monétaire (taux d’intérêt, taux d’inflation), ont appliqué des règles totalement inadaptées à des sociétés et à des économies qui ne convergeaient nullement. De fait, les « critères » n’ont pas été appliqués à la lettre mais ils restent une référence qui « justifie » toutes les régressions,

- souplesse avec l’euro, s’il survit. Par exemple, parité unique vis-à-vis de l’extérieur mais des adaptations selon les pays à l’intérieur de la zone euro,

- souplesse dans des réglementations technocratiques qui perturbent la vie quotidienne (chasse…, quoi qu’on puisse en penser),

- souplesse dans des politiques qui ne pourront se mener qu’à la carte. L’enjeu est que cette différenciation ne conforte pas une logique de noyau dur autour d’une forme de zone mark.

Je serai brutal, mais je crois qu’il faut l’être parfois : ceux qui militent pour un fédéralisme européen alimentent l’anxiété de ceux, très majoritaires, qui ne se voient pas d’abord comme des européens. Ils sont, à leur corps défendant, les meilleurs sergents recruteurs des mouvements nationalistes, xénophobes et antieuropéens.

A contrario, et de façon regrettable, l’atonie du mouvement de solidarité pour la Grèce témoigne de cette absence de conscience européenne. Songeons que nous avions affaire à :

- l’acharnement contre un pays dont tous les écoliers entendent parler comme étant au fondement de la démocratie, qui est une source de la pensée politique, de l’art dramatique, et un lieu de vacances, pas seulement pour les fortunés,

- un front anti Syriza dont le principal animateur était l’Allemagne qui, pour de multiples raisons, bonnes ou mauvaises, suscite des réserves chez de nombreux Européens,

- une focalisation sur la dette, l’austérité et la relance alors que de nombreuses enquêtes d’opinion montrent que l’opposition à leur encontre est forte et que, par exemple, la Confédération européenne de syndicats a pris des positions pour un plan d’investissement européen.

Pourtant, nous n’avons été que quelques milliers à défiler à Paris et ce n’était pas mieux ailleurs. Mis à part un baroud d’honneur début juillet, et même si certaines de ses organisations ont su se mobiliser, une confédération comme la CGT a été largement aux abonnés absents.

J’avais eu connaissance professionnellement de journées européennes d’action contre la déréglementation européenne dans les chemins de fer en 1992. En 2015, celui qui aurait pensé à une journée d’action syndicale européenne pour la Grèce serait probablement passé pour un fantaisiste …

Parler de l’Europe, c’est aussi parler de ses frontières. A titre personnel, je me sens citoyen du monde et français, indissociablement. Européen ? Pourquoi pas mais où est l’Europe ? L’extension continue de ses frontières amène à sa dilution comme sujet politique : dans les rapports avec les Etats-Unis ou avec la Russie, dans leur engagement au Proche-Orient, les pays baltes, les pays d’Europe orientale, sans parler de l’hypothétique adhésion de la Turquie, ont une vision très différente de celle de la France. Quant au Royaume-Uni, sa spécificité pourrait l’amener à quitter l’Europe après presque un demi-siècle de partenariat conflictuel. L’Allemagne regroupe autour d’elle une zone qui va des Pays-Bas aux pays baltes. Les pays d’Europe du Nord, l’Allemagne représentant un cas à part de par sa puissance, n’ont pas la tradition de présence dans les affaires du monde de la France et, à un degré moindre, de la Grande-Bretagne – question de taille, d’universalisme assumé (avec les dérives qu’il a pu justifier) pour la France et de legs colonial. L’Espagne a une relation spécifique au monde ibérique. Les exemples pourraient être multipliés.

L’Europe est une zone de paix, elle peut contribuer à garantir certaines libertés de par ses règles (elle défend aujourd’hui aussi celles du capital). Mais elle n’a pas, pour des raisons de fond qui tiennent à l’histoire, aux aspirations et aux intérêts, de politique étrangère et de sécurité commune. Il faut en prendre acte sans détour.

Plus encore, le fonctionnement actuel de l’Europe fausse, je le perçois ainsi, notre rapport au monde extra-européen. Pour un pays comme la France, avec une façade méditerranéenne et une longue proximité, parfois plus que conflictuelle mais dont il suffit, pour en peser l’importance, de sortir dans les rues de n’importe quelle ville, avec le Maghreb, quel sens cela a-t-il de se retrouver dans des institutions communes avec les pays baltes et de ne pas en avoir de comparables avec les pays du Maghreb ? Je crois que la gauche doit permettre à la France de faire toute leur place aux engagements méditerranéens de notre pays et, évidemment, pas sous la forme d’un partenariat impérialiste et compromis avec les « élites » corrompues locales type Sarkozy en 2008.

Il est très regrettable que, tétanisée par l’utilisation perverse et mensongère que fait le FN (je parle ici de la France), d’une communauté nationale fantasmée excluant une grande partie des Français, et n’ayant pas la volonté de s’opposer de s’opposer de front au discours européiste, la gauche radicale, dans sa majorité, en reste à l’invocation de fait inopérante d’une « autre Europe », écologique, pacifique, solidaire, là où il faudrait oser dire clairement que :

- la nation est aujourd’hui, et pour une période indéterminée, le cadre principal, ce qui ne veut pas dire exclusif, du combat politique,

- l’Europe en est une dimension nécessaire, mais que sa construction n’a pas vocation fédérale,

- la tentative des classes dominantes de tirer profit de chaque ratage de l’euro pour demander des règles plus rigides de gouvernance de la zone euro n’est pas seulement mortifère socialement, mais démocratiquement inacceptable.

Reprenons la formule de Crozier et Huntington qui, pour la commission trilatérale, en 1975, contre une gauche à l’époque conquérante, en appelaient aux « limites potentiellement souhaitables à l’extension de la démocratie ». Justement parce que nous nous situons aux antipodes de la pensée de ces deux individus, proclamons qu’il y a des « limites potentiellement souhaitables à l’extension des compétences de la zone euro et des institutions européennes ».

IV - Et maintenant ?

La victoire d’un parti comme Syriza est inédite en Europe. C’est un acquis précieux. La gauche n’a pas vocation à témoigner en prenant des mesures de progrès pendant quelques mois avant de céder devant l’adversité. L’ « accord » du 13 juillet est un revers mais la lutte continue.

Syriza est exemplaire à bien des égards pour les militants de la transformation sociale :

- il a su agréger des sensibilités très différentes,

- il a radicalement renouvelé le personnel politique et promu une nouvelle génération,

- il a su s’inspirer et tirer force des pratiques sociales de résistance à la crise qui ont un peu atténué les souffrances du peuple grec et qui, surtout, lui ont donné de l’espoir : lutte contre les expulsions, occupation de places, centre sociaux et de santé.

Mais la violence du choc que constitue le texte imposé par les créanciers met en cause la pérennité de Syriza. Déjà, un quart du groupe parlementaire a refusé d’approuver l’attitude d’Alexis Tsipras. Les opposants sont majoritaires dans l’organe de direction de Syriza. Le remaniement gouvernemental prend acte de cette opposition. Mais il laisse Tsipras sans majorité car les autres partis, et ce n’est pas une surprise, ne soutiendront pas durablement le gouvernement, mis à part le petit parti de droite souverainiste.

Dans la meilleure des hypothèses, les différentes sensibilités de Syriza pourraient rester unies en sachant que de nouveaux épisodes de crise sont inévitables et que la possible victoire de Podemos en Espagne pourrait changer la donne. Dans une autre hypothèse, Syriza éclaterait et Tsipras convoquerait de nouvelles élections. Il lui faudrait arriver en tête en raison de la prime majoritaire au premier. Sur la foi des enquêtes d’opinion, c’est faisable car la population semble lui savoir gré de sa combativité même si elle n’a pas abouti.

En France et en Europe, notre objectif, pour la Grèce et pour nous, c’est de faire grandir la solidarité. Si Syriza devait éclater, faut-il choisir ? Est-ce notre rôle ? Il serait dommage que les efforts de construction d’un parti de la gauche européenne pâtissent de ce conflit, sachant qu’il n’est en aucun cas anecdotique.

Nous avons une tâche d’information, de maintien de l’attention car les lois que devra voter le parlement grec vont aggraver la crise humanitaire. Des temps forts d’affrontement sont à venir. Nous disposons d’appuis dans la société et nos tâches sont multiples. Parmi elles :

- les collectivités territoriales qui peuvent voter des textes de solidarité comme elles l’ont fait en se proclamant zone hors OGM et hors TAFTA et promouvoir des partenariats avec leurs homologues grecs,

- les salariés et leurs syndicats partout où il est question de relations avec la Grèce : entreprises, lycées, universités, laboratoires,

- des actions internationales de lutte contre la fraude fiscale et la fuite des capitaux dont a été victime Syriza sont une priorité,

- les mouvements d’éducation populaire,

- les événements culturels,

- le tourisme militant.

Il faudra faire pression sur Hollande et les autres dirigeants européens pour que les investissements prévus dans l’accord soient vite engagés et que le rééchelonnement conditionnel de la dette devienne prioritaire. Les fonds injectés par la BCE sur les marchés sont à réorienter vers les besoins sociaux et écologiques, et bien sûr ceux de la Grèce. Le budget de l’Union européenne est aussi un outil dont il faut veiller qu’il bénéficie à la Grèce.

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