Bolivie: mouvement social, multitude et nouvelle constitution

Pour information et pour faire connaïtre cette très intéressante revue, voici un article paru dans Les Zindigné(e)s. La vie est à nous, n°19, novembre 2014 (pp.8 et 9). 

Il est évidemment difficile de dire ce que l'engouement actuel de la gauche de gauche française pour la Sixième république et pour un processus constitutionnel pour sortir de la crise de régime doit aux expériences sud-américaines. La différence est peut-être dans le fait que dans des pays comme le Venezuela ou la Bolivie, qui sont des références dans ce domaine, le processus constitutionnel a couronné une suite de victoires sociales et/ou politiques, et non pas l'inverse.

S'agissant de la Bolivie, Espaces Marx vient de publier un livre qui éclaire certaines de ces questions à partir d'une conférence donnée le 8 avril dernier à Paris par Álvaro García Linera, vice-président du pays1. Ce dernier n'est pas seulement la doublure d'Evo Morales, qu'il a accompagné depuis sa première élection en 2005, il est aussi sociologue et, sans doute, un des penseurs les plus féconds des réalités actuelles en Amérique latine.

La Bolivie a connu un fort mouvement ouvrier, autour des mines plus particulièrement. Après les dictatures, on a imposé à partir des années 1980, en copiant ce qui se faisait au Chili depuis 1973, un régime néolibéral total et absolu. Les anciennes structures de mobilisation ont été affaiblies. « Le discours dominant, le nouveau sens commun, disait qu'il fallait réduire le rôle de l'État, que l'État était bureaucratique, inefficace, que les investissements étrangers c’était mieux, que la mondialisation était la solution à la pauvreté »2.

Comment cela a-t-il changé ? En 2000, ce corpus néolibéral commençait à exploser. La population avait attendu vingt ans la modernisation promise. La Bolivie devait devenir la Suisse de l'Amérique latine. Ces espoirs ont été déçus, d'où une frustration collective. Dans ce contexte, la décision de privatiser à Cochabamba une ressource commune non étatique, l'eau, a servi de déclencheur. La réaction n'est pas venue du mouvement ouvrier, trop faible et fragmenté. Elle s'est cristallisée autour d'organisations territoriales (locales puis régionales,) de groupes de producteurs dans une même aire géographique qui se sont associés pour contrôler l'usage de l'eau. Ce fut la guerre de l'eau de Cochabamba, qui s'est terminée en 2000 par la création d'une entreprise municipale de distribution de l'eau soumise au contrôle des populations concernées. Ni nationalisation, ni privatisation par conséquent, mais réappropriation sociale tout de même. Ce processus hybride et original allait être repris dans d'autres domaines. Il marquait surtout un coup d'arrêt à l'hégémonie néolibérale

En quoi cela différait-il des répertoires d'action plus anciens ? ,

Auparavant, le modèle d'action de la Centrale ouvrière de Bolivie consistait à additionner les revendications de nombreux secteurs en une plateforme revendicative globale et d'appeler à la mobilisation autour de ces demandes. Cette fois, on a changé : une seule demande, très claire, très spécifique, l'eau. Et, autour de la défense de l'eau, des structures territoriales mobilisant d'autres structures souples créées pour l'occasion. Les syndicats étaient présents, mais ils n'étaient pas les seuls acteurs. « Nous avons appelé cela la forme multitude, pour la différencier de la forme syndicat, qui s'était affaiblie. La forme multitude a pu émerger dans les interstices de la société. Tout s'est alors enchaîné : d'abord une victoire locale, territoriale, puis une victoire régionale, plus importante, puis une victoire nationale, plus importante encore [] Nous devons être attentifs à la diversité des formes d'organisation. Le plus probable, c'est que les anciennes formes de mobilisation ne se répèteront pas à l'identique à l'avenir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura plus de syndicat, il continuera à y en avoir et il faut qu’il continue à y en avoir. Mais peut-être l'alliance du syndicalisme ouvrier avec les professeurs, les étudiants, les habitants d'un quartier ne se fera-t-elle plus autour du syndicat. Elle se fera avec d'autres principes d'organisation qui lui permettront d'être dynamique, souple, de capter l'initiative populaire. Une forme d’organisation, au fond, c’est une voie pour articuler des initiatives. Si on n'y arrive plus en suivant cette voie, il faudra trouver d'autres chemins pour réveiller la créativité et l'initiative des gens. En d'autres termes, la société va générer d'autres formes d'organisation et de mobilisation sociales. Le révolutionnaire doit être attentif à cette émergence ».

Comment la mobilisation pour l'eau a-t-elle été relayée ?

La victoire historique sur l'eau a fait renaître l'espoir après quinze années de déroutes : il est possible de gagner, le néolibéralisme n'est pas invincible, il a des failles. Le thème suivant a été le gaz et plus généralement la récupération des ressources naturelles. « D'un jour à l'autre, nous sommes tous devenus des ingénieurs du gaz, la femme au foyer, le jeune étudiant, le vendeur des rues, l'ouvrier, nous étions tous des spécialistes du gaz. Ce sont des moments particuliers de politisation de la société, qui naissent à partir de sujets très spécifiques qui suscitent les attentes et les espoirs des gens. C'est cela qui a fait tomber le néolibéralisme en Bolivie : de grandes mobilisations sociales, une insurrection collective ».

C'était un aboutissement car « l'imaginaire néolibéral avait déjà connu d'autres défaites. Il a été combattu dans les universités, dans les rues, dans les quartiers, à travers des idées-forces : nationalisation, assemblée constituante, gouvernement indigène, redistribution de la richesse, pour neutraliser les mots du néolibéralisme : privatisations, mondialisation, abandon des ressources publiques aux étrangers. Cette confrontation idéologique, culturelle a précédé la confrontation sociale. [] Un horizon alternatif était apparu, qui se transmettait dans le langage, celui du jeune étudiant, du journaliste, le langage d'un article de presse, le langage des gens dans la rue, le langage de la femme au foyer, du vendeur. Des mots, des idées qui ont commencé à fonctionner comme une espèce de nouveau sens commun, un nouvel horizon pour le présent. Cette question de la victoire culturelle préalable à la victoire sociale et politique est pour moi particulièrement importante ».

Des formes « syndicat » puis « multitude » à la lutte électorale

C'est la victoire électorale de 2005 qui a donné de nouveaux débouchés à ces processus. « C’est le mouvement social qui, de manière organique, est passé à la lutte électorale. Le Mouvement vers le socialisme (MAS) s'est structuré de cette façon. Le syndicat, le groupement, sont devenus une structure politique. On ne séparait plus le politique d’un côté, le syndical de l’autre. Évidemment, dans la durée, il faut un appareil et une organisation avec une certaine permanence pour traiter les affaires politiques, mais cela est régulé, revalidé, au niveau territorial, avec la prééminence du mouvement social sur la structure de parti ».

Il faut bien comprendre le processus dans sa totalité. « Les demandes pour récupérer l'eau ou le gaz ne sont pas venues d'un parti politique. Elles ne sont pas venues non plus de ceux qui ont accompagné le mouvement intellectuellement. Elles sont parties de la frustration et de la lutte mêmes de la population. De même, l’idée d’une assemblée constituante, qui a permis de faire converger toutes les pulsions de la société, est partie de celle-ci. Ce sont la population, les mouvements sociaux, qui ont créé et fait émerger initiatives et propositions. Bien sûr, le parti, les intellectuels sont intervenus ensuite comme porteurs de la capacité d'articuler tout cela d’une bonne façon et de l’expliquer mieux. Mais ils ne peuvent pas l’inventer. Ce que nous pouvons faire, c’est le repérer. Pour trouver les composants d’un nouveau sens commun, les composants d’un nouvel espoir, ce dont les gauches ont besoin, c'est d'un état d'esprit. Ne pas valider ce que j’ai en tête et que je repère dans ce que dit l’autre, celui qui est au-dessous de moi, mais trouver les mots. En tant qu’intellectuel, qu'universitaire, que personne de gauche, je vais pouvoir faire bouger les choses mais à partir de ce qui vient de la société ».

Louis Weber, coordinateur de la revue Savoir/agir

1Álvaro García Linera, Bolivie/Europe. Regards sur les gauches, collection Enjeux et débats, éditions du Croquant, 2014.

2Cette citation et les suivantes sont reprises de la conférence citée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.