Nelson Mandela, cet humain parmi les humains

Comment ne pas se réjouir de l'unanimité, ou presque, pour célébrer le rôle historique émancipateur de Nelson Mandela ? Et, à travers lui, celui de l'ANC, du mouvement anti-apartheid et, plus généralement, de tous les combats contre les colonialismes des années 1960-70, ce second aspect étant beaucoup plus rarement évoqué.

Comment ne pas se réjouir de l'unanimité, ou presque, pour célébrer le rôle historique émancipateur de Nelson Mandela ? Et, à travers lui, celui de l'ANC, du mouvement anti-apartheid et, plus généralement, de tous les combats contre les colonialismes des années 1960-70, ce second aspect étant beaucoup plus rarement évoqué.

Certes, il y a quelque indécence dans l'amnésie qui semble aujourd'hui frapper de nombreux témoins de l’époque. Ne parlons pas de cas extrêmes comme celui de Marine Le Pen et du Front national, saluant le patriotisme (il faut ce qu'il faut !) et l'amour de son peuple de Mandela, celui-là même que Jean-Marie Le Pen considérait encore comme un terroriste au moment de sa libération en 1990, après 27 longues années de détention dans les geôles de l’apartheid, qui étaient loin d'être des palais.

Mais la lutte de l'ANC, encore considérée au cours des années 1980 comme une organisation terroriste par les États-Unis, s'est longtemps déroulée dans un climat assez général d'indifférence. Un journaliste comme Pierre Haski, de Rue89, rappelle ainsi que le nom même de Mandela était frappé d'interdit dans la presse sud-africaine, et par conséquent carrément inconnu ailleurs, y compris au moment des grands soulèvements comme celui de Soweto en 1976, soit plus de quinze ans après l'incarcération de Mandela et d'une grande partie de la direction de l'ANC. Le pouvoir sud-africain pouvait même se permettre de pourchasser les militants de l'ANC jusqu'à Paris, comme en témoigne le lâche assassinat de Dulcie September en 1988 en pleine rue. Le ou les assassins courent toujours mais leurs noms et leur appartenance aux services secrets sud-africains sont connus. Fort heureusement, sa mémoire est maintenue vive aujourd'hui à travers les rues, les places et les établissements scolaires qui portent son nom en France.

L'explication est simple et révoltante par son cynisme. L'époque était à la guerre froide et l'ANC était considérée comme communiste. Aux yeux des gouvernements « occidentaux », mieux valait donc soutenir le régime de l'apartheid, du développement séparé, plutôt que de risquer de voir l'Union soviétique, l'Empire du mal de l'époque, accaparer les immenses richesses de l'Afrique du Sud.

Bien peu parmi les pays et les gouvernements qui se pressent aujourd'hui à Johannesburg faisaient exception. Margaret Thatcher refusait encore, tard dans les années 1980, de souscrire aux sanctions économiques décidées par l'ONU et continuait à traiter les militants anti-apartheid de terroristes. Les dirigeants français étaient moins excessifs dans leur jugement. Ils n'ont pourtant pas hésité à braver les sanctions décidées par la communauté internationale, en vendant, malgré le tollé suscité partout dans le monde, pendant longtemps des armes au régime de l’apartheid et en laissant les grandes entreprises nationales (dont Framatome, ancêtre d'Areva) construire à Koeberg, à partir de 1976, le seul réacteur nucléaire sur le continent africain. Il sera mis en service à partir de 1984, c'est-à-dire bien après l'arrivée de la gauche au gouvernement en 1981, qui n'a donc pas interrompu ce chantier ! A l'époque, ce programme avait aussi une composante militaire et c'est l'ANC de Mandela qui y mettra fin en signant le Traité de non-prolifération nucléaire dès son arrivée au pouvoir dans les années 1990 et en démantelant les bombes déjà construites.

Pour terminer sur une note plus personnelle : j'étais à l'époque de la libération de Nelson Mandela secrétaire général de la fédération internationale des enseignants du secondaire. Celle-ci tenait un congrès à Madrid en juillet 1991. Nelson Mandela était dans la capitale espagnole pour répondre à une des très nombreuses invitations qu'il recevait de nombreux pays dans le monde. Grâce aux Commissions ouvrières, qui l'avaient invité et dont la fédération de l'enseignement co-organisait aussi notre congrès, j'ai donc eu l'immense joie de l'accueillir à nos assises. Il y fit un discours qui a rappelé des aspects moins connus de l'apartheid. Le Bantu Act de 1955 a ainsi « converti l'éducation comme outil qui éclaire et développe la personnalité en outil qui limite l'horizon du peuple noir et détruit son potentiel de croissance et de développement ». Pour Hendrik Verwoerd, un des principaux architectes de l'idéologie de l'apartheid, il fallait affirmer que les indigènes (natives) doivent être formés à certains travaux seulement. Selon cet individu, il existait de « verts pâturages de la société européenne où les indigènes ne sont pas autorisés à paître ». Mandela a rappelé que la politique éducative a été une des pierres angulaires du système de l'apartheid et qu'elle restait en 1991 « comme elle a été définie en 1955 ». Trente-cinq ans après, « le régime de l'apartheid continue à dépenser cinq fois plus pour un enfant blanc que pour un enfant noir ». Il rappelait aussi, ce qui a son importance quand on lit certaines réécritures de l'histoire que « l'ANC a été l’initiateur du processus de paix ». Il aurait pu dire aussi que, son procès même le prouve, l'ANC n'a eu recours à la lutte armée qu'après avoir vainement recherché une solution politique.

On ne peut que se réjouir de la reconnaissance que lui témoigne aujourd'hui le monde entier. A Madrid en 1991, celle des participants du congrès lui était acquise. Mais j'ai été plus particulièrement frappé par la vive et démonstrative émotion de la petite dizaine de délégués africains, pourtant tous de l'Afrique francophone, quand ils ont pu approcher Nelson Mandela. C'est là que j'ai compris que ce que nous pouvions éprouver en Europe était sans commune mesure avec ce que Nelson Mandela a représenté pour l'Afrique.

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