La grande déchirure... Le congrès fraticide

C'est le titre que Jean A. Chérasse a choisi pour son dernier livre consacré au congrès de Tours de 1920, celui de la scission historique au sein de la SFIO de Jean Jaurès. L'auteur est bien connu des fidèles de Médiapart, où il tient le blog Vingtras, nom choisi en hommage à la Commune de Paris et particulièrement à l'une de ses grandes figures de ses héros les plus connus, Jules Vallès.

Ce livre vient deux ans après la parution des deux tomes consacrés par l'auteur à la Commune de Paris (Les 72 Immortelles, avec pour sous-titres La fraternité sans rivages pou le tome 1 et L’ébauche d'un ordre libertaire pour le tome 2).

Pour Chérasse, la filiation va de soi. En effet, « on se rend vite compte que ce rendez-vous politique n’est pas un Congrès ordinaire mais une réunion exceptionnelle, un événement historique, car il se trouve à la césure entre l’héritage révolutionnaire des luttes populaires du 19e siècle et le désir impérieux de réformes indispensables et urgentes afin d’améliorer la vie quotidienne des petites gens déjà durement éprouvés par plus de quatre années interminables d’une guerre atroce et traumatisante. Alors, pourquoi ne pas envisager Tours comme la résurgence partielle de « l’illumination communeuse » et de son rêve fou pour "changer la vie" » ? 

La  scission est certes une conséquence directe de la révolution d’octobre 1917 en Russie. Mais on eut la considérer aussi comme un aboutissement de l’évolution des idées politiques issues de toutes les luttes idéologiques et sociales qui étaient intervenues lors de l’installation progressive de la IIIe République, avec notamment le boulangisme et l’affaire Dreyfus, sans oublier le choc moral du profond traumatisme induit par la grande boucherie de 14/18.

Si l'auteur, qui se rattache lui-même plutôt à la tradition anarchiste, donne ses propres analyses, il travaille en historien en passant à la loupe les discours prononcés à la tribune, les discours majeurs comme les interventions mineures, ainsi que les réactions de la salle. La source : le compte-rendu sténographique du Congrès, publié par la BNF Gallica, qui est la pièce maîtresse de cet essai.

Donnons ici le texte de présentation qu'il a écrit lui-même pour cet ouvrage :

Noël 1920. Dans la salle du Manège à Tours, 285 délégués de 89 fédérations de la SFIO sont réunis pour le XVIIIe Congrès du ­Parti : ce sont les représentants de la France laborieuse, qui vient d’émerger du cauchemar de la guerre.
Durant cinq jours, ils vont s’exprimer pour ou contre l’adhésion de leur parti à la IIIe Internationale récemment créée à Moscou, provoquant ainsi la scission de leur formation en deux entités différentes (adversaires ?) : les majoritaires fonderont la SFIC, c’est-à-dire le Parti communiste, alors que les minoritaires se replieront sur la « vieille maison » socialiste.
L’événement a certes fait l’objet d’une historiographie savante et pertinente mais il gagne à être revisité aujourd’hui, à l’occasion du centenaire, dans le contexte de la longue durée, notamment dans le sillage de la Commune de Paris et des idées qu’elle a pu semer au cours de ses 72 journées « immortelles ».
En effet, quelles furent les raisons profondes de cette scission ?
Pourquoi après toutes les révolutions du 19e siècle cette grande division du mouvement des classes laborieuses, entravant toutes les luttes sociales et remettant toujours au lendemain l’espoir de « changer la vie » ?
Comment ce grand sabordage de l’émancipation prolétarienne a-t-il perduré en paralysant le combat anti-capitaliste et en fragmentant aujourd’hui encore les forces de gauche qui sont réduites désormais à l’impuissance contre l’autocratie républicaine ­bourgeoise ?
Le Congrès de Tours a introduit, avec le virus bolchévique du soupçon et de la défiance, et celui, mégalomaniaque, inhérent au pouvoir personnel, le poison de la division dans la doxa politique de la gauche : peut-on survivre à ces fléaux sans un recours au vaccin de la souveraineté populaire ?
Un jour peut-être, « la liberté enfin s’éveille(ra) au souffle de la vie ».

NB : Jean A. Chérasse est cinéaste documentariste, agrégé d’histoire. Les trois ouvrages écoqués ici ont été publiés par les éditions du Croquant.

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