Des pizzaïolos du cannabis ? Décryptage d’un buzz

L’info sortie dans La Provence jeudi 21 mai 2015, a fait le tour des télés et médias nationaux. A Val-Plan, une cité du 13e arrondissement de Marseille, les dealers proposeraient des cartes de fidélité : dix barrettes de shit achetées, une offerte.

L’info sortie dans La Provence jeudi 21 mai 2015, a fait le tour des télés et médias nationaux. A Val-Plan, une cité du 13e arrondissement de Marseille, les dealers proposeraient des cartes de fidélité : dix barrettes de shit achetées, une offerte.

Photos de la carte à l’appui, le quotidien régional cite un consommateur, «Yohann, 31 ans», qui «s’est rendu pour la première fois, il y a quelques semaines, à la cité Val-Plan». Il affirme s’être vu remettre la fameuse carte de fidélité : «D'un côté, il y avait une sorte de grille tarifaire, avec les offres promotionnelles, de l'autre des cases vides prévues pour valider mes prochains achats. J'ai eu l'impression d'être à la pizzeria du coin». Dans l’article, un «proche du réseau» confirme, sous-couvert d’anonymat, l’existence de cette carte : «Ce truc, c'est très récent, mais ça a vite circulé sur internet et ça a fait un buzz de fou. Du coup, tout le monde vient au quartier pour voir ça de près. Ça amène de la clientèle en plus et ça fait parler de nous. Il n'y a personne d'autre qui propose ça, même si on ne le fait pas systématiquement».

Photo d'origine postée sur Facebook Photo d'origine postée sur Facebook
Photo d'origine postée sur Facebook Photo d'origine postée sur Facebook
Les deux photos de la carte qui illustrent l’article proviennent en fait d’une page Facebook intitulée «Marseille faits divers du 13 et des environs». Postées aux alentours du 11 mai 2015, elles sont aussitôt reprises par un lycéen sur Twitter où elles se taillent un joli succès.

 

 

© YeuxRouge | 红眼睛

Contacté le 21 mai pour tenter de vérifier l’info, l’auteur de «Marseille faits divers du 13 et des environs» confirme que c’est lui «le premier à avoir relayé ça», puis se plaint que La Provence n’ait pas cité sa page.

«C’est du photoshop (…) j’ai la source», balance-t-il sur la messagerie interne de Facebook. Avant de poursuivre : «Le problème c’est que je n’ai pas de preuve formelle de l’existence de cette carte. En tout cas, (…) les médias se sont gavé avec ce scoop intox.» Il est d’abord d’accord pour un rendez-vous. Mais le dialogue ne reprend qu’une semaine plus tard. Entretemps, l’internaute a effacé les photos de la carte de fidélité de sa page Facebook. Et il revient sur ses propos : il n’a jamais vu la carte, mais la photo est véridique, provient de ses «archives insolites» et n’a pas été modifiée sur Photoshop. «Ça reste une vraie photo mais ancienne et qui a été limitée au niveau acheteurs, on a mis ça vraiment pour rigoler, mais en fait ça a résonné», dit-il. L'internaute pense «que cette carte a bien circulé, il fut un temps, pour un certain nombre de clients qui viennent genre plus de trois fois par semaine, ça restait limité». Ce n’est donc pas un faux, contrairement à ce qu'il affirmait ? «Pour moi, oui vu que c'est une fuite, cette photo je l'ai sortie de mes archives (…) en tout cas ça date (de) 4 mois, si ce n’est pas pire», répond l’internaute.

A l’Evêché (l’hôtel de police de Marseille), les flics, eux, sont furieux. Le nouveau préfet de police Laurent Nunez se fend le 21 mai d’une déclaration à l’AFP. «On n'a jamais trouvé cela en perquisition, ou dans le cadre des interpellations auxquelles il a été procédé, ce qui rend très improbable la crédibilité de cette histoire», dit-il.

Val-Plan fait partie de la Zone de sécurité prioritaire (ZSP) où les services de l’Etat expérimentent avec plus ou moins de succès une approche globale pour lutter contre les trafics de stupéfiants. C’est-à-dire que les policiers y sont très régulièrement présents. Au mois de mai 2015, les CRS ont à plusieurs reprises filtré les entrées de la cité en pratiquant des contrôles d’identités. La PJ (police judiciaire) et les BST (brigades spécialisées de terrain) ont réalisé plusieurs descentes. Sans jamais donc tomber sur aucune carte de fidélité, confirme sous couvert d’anonymat un fonctionnaire marseillais, lui aussi incrédule. «Ça serait complètement débile d’aller toujours sur le même plan stups et de garder la trace de ses achats sur une carte», s’exclame-t-il. Ce policier est donc persuadé qu’il s’agit d’«un fake  complet.»

Val-Plan le 26 avril 2013 lors de la visite de Christiane Taubira. © LF Val-Plan le 26 avril 2013 lors de la visite de Christiane Taubira. © LF
Suite à la réaction du préfet de police, La Provence a confirmé sur son site l’existence de la carte, avec une précision importante : celle-ci n’a « évidemment pas été produite à grande échelle». Mais aucun journaliste n’a encore vu cette fameuse carte. Pas même l’auteur de l’article Lionel Modrzyk. «L’info ne vient pas d’Internet, c’est l’inverse, explique le journaliste, joint par téléphone. Moi, j’ai eu l’info d’un consommateur. J’ai changé son prénom et ses traits dans l’article pour brouiller. Il ne m’a pas montré la carte. Il ne l’avait pas gardée. Mais il m’a dit que ça correspondait à la photo sur Facebook. La veille de la parution, je suis resté deux ou trois à heures à Val Plan pour vérifier, à discuter avec un mec du plan stups qui m’a confirmé son existence.» Quand à l’internaute de la page Facebook «Marseille faits divers du 13 et des environs», «il m’a tenu le discours inverse, comme quoi la carte était vraie», dit Lionel Modrzyk.

Le journaliste minimise lui-aussi : «Ces cartes ont été tirées de façon confidentielle, peut-être par quelques choufs (guetteurs, ndlr) du réseau. Ça a du durer entre deux et trois mois et je suis pratiquement sûr qu’ils n’en distribueront plus maintenant. C’est fini.» Bref impossible de vérifier.

A Val-Plan, la cohue médiatique a laissé des traces. Dans la foulée, «plusieurs jeunes nous ont dit que cette carte a existé il y a trois ou quatre mois, mais que ça n’a pas duré longtemps, nous explique un acteur social, qui demande à ne pas être nommé. Tous l’avaient en tout cas vue sur Internet, environ trois semaines avant l’article de La Provence. Mais est-ce vrai ou était-ce pour se faire valoir ? Je ne peux pas trancher.» Cet habitué de la cité balaie le sujet comme «anecdotique». «Si ça existe, ce n’est pas ancré dans notre quotidien, ce n'est pas la réalité du quartier, mais ça a eu de graves conséquences sur son image, regrette-t-il. Des caméras ont débarqué de façon agressive, alors que nous essayons de faire un travail de fond sur les réseaux.»

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