Margaux et Jacques, militants communistes. © LF Margaux et Jacques, militants communistes. © LF
Aucun bus, ni métro ne fonctionnant à Marseille le 1er mai, Margaux, 23 ans, et Jacques, 68 ans, tous deux militants communistes dans le 13ème arrondissement sont arrivés très tôt sur le Vieux-Port pour être sûr de pouvoir garer la voiture. Dans son quartier résidentiel de Château-Gombert, Jacques sent le danger FN. « Il y a beaucoup de résidences avec des gens qui ne savent plus d’où ils viennent, dit-il. Nous, les militants communistes, sommes dans l’inconnu. On attend impatiemment le rassemblement avec la France insoumise et Ensembles pour les législatives. Que Mélenchon n’appelle pas à voter Macron ok, mais qu’il rappelle au moins ce qu’est le fascisme et l’extrême-droite ! »

 

Militante communiste depuis l’âge de 16 ans, Margaux, un BTS d’audiovisuel en poche, a laissé de côté sa recherche d’emploi pour se consacrer à sa candidature aux législatives dans le 13ème. La réunion de section après le premier tour a révélé beaucoup de désaccords. « Après le premier tour, certains camarades étaient un peu perdus, suite à ce qu’avait dit Mélenchon, ils voulaient s’abstenir. J’ai aussi des amis en dehors du parti qui me disent " Si les gens veulent le FN, qu’ils l’aient ". Je leur réponds qu’Hitler est arrivé au pouvoir via les urnes. Les gens ont oublié ce qu’était le fascisme, on a dédiabolisé le FN, mais cela reste un parti fasciste, raciste qui veut supprimer la sécurité sociale, qui refuse l’homosexualité. L’éducation nationale n’a pas fait son travail. Le PS et LR jouent avec la balle du FN depuis des années et là, ils l’ont perdue. » Pour autant, Margaux n’est pas trop inquiète pour le 7 mai. « Je pense que les gens vont se réveiller et on peu compter sur les médias pro libéralisme, qui manipulent les esprits, pour leur faire peur », dit-elle, en souriant. Ce qui l’inquiète plus, c’est l’« après ». «Il faut que les gens arrêtent de se réveiller deux semaines avant les élections et qu’ils se rendent compte que la politique c’est la vie de la cité. »

 

Batoul, professeur et militante CGT de Visa 13 © LF Batoul, professeur et militante CGT de Visa 13 © LF
En tant que membre du collectif Visa 13 (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes) qui regroupe des sections de la CGT, de la FSU,  de Solidaires et de la CNT-SO, Batoul, 35 ans, combat l’extrême-droite au quotidien. Dimanche 23 avril, cette professeur dans un collège de la Belle de mai, ancien quartier ouvrier de Marseille, a ressenti de « la colère et de la détermination plus que de la peur » face au score du FN. Syndiquée CGT, Batoul raconte combien cette situation « hyper complexe » a suscité de débat au sein de Visa 13. « Le combat contre le fascisme c’est tous les jours, pas juste à chaque échéance électorale, dit-elle. Les politiques ultralibérales de Macron ont fait le jeu du Front national et conduit à cette situation. Mais c’est important de ne pas les mettre sur le même plan. La seule consigne acceptable est « pas une voix pour le FN ». Il ne faut pas se tromper de combat, le notre est surtout de convaincre de ne pas voter FN. » Cette enseignante trouve le décalage entre la mobilisation de 2002 et celle d’aujourd’hui « choquante ».

« On a échoué, dit-elle. Marine Le Pen a déjà gagné les esprits. La voir au deuxième tour, ça ne choque plus personne. Lors de nos formations, on se rend compte que cette lepénisation est une préoccupation pour les travailleurs sur leurs lieux de travail. Par exemple, quand on a des parents d’élèves qui nous disent qu’on n’est pas capable de tenir nos classes et qu’il y a trop de noirs. Il faut rappeler qu’il existe de solutions simples à ce genre de situations : le racisme est  puni par la loi. Dans nos formations, nous essayons de nous servir de gestion FN de mairies : suppression des politiques sociales, plus de financements pour les cantines, etc. On essaie à la fois de montrer que c’est un parti qui n’a jamais été du côté des travailleurs et de rappeler le côté raciste et xénophobe. On fait des ponts entre les deux. »

 

Aziz, professeur et membre du front uni des immigrations et des quartiers populaires. © LF Aziz, professeur et membre du front uni des immigrations et des quartiers populaires. © LF
Une pancarte avec le portrait d’un homme gitan tué par un gendarme au palais de justice de Draguignan en 2008, Aziz, 58 ans, scande des slogans dénonçant une police « coloniale ». À Marseille l’antenne locale du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), a vu le jour en 2014 « pour créer une articulation entre la stigmatisation dans les quartiers et les guerres impériales menées par la France à l’étranger ». Comme Marseille accueillait les 29 et 30 avril les 7èmes rencontres nationales de ce mouvement, ses militants sont présents en nombre dans le cortège.

Enseignant dans un collège marseillais, il ne sait pas encore s’il retournera voter au second tour. « Marine Le Pen c’est la mort subite, Macron la mort lente, C’est la grande question, je verrai au dernier moment. Notre préoccupation première, c’est notre bataille de tous les jours dans les quartiers, contre les violences policières, contre l’impunité dont jouissent les policiers. C’est une des raisons pour lesquelles les gens pètent les plombs, alors il faut y mettre fin. Bien sûr le gouvernement a une influence sur les conditions de lutte, mais l’essentiel c’est la lutte. Marine Le Pen veut une présomption de légitime défense, le gouvernement Hollande a fait la même chose (en votant une loi élargissant les conditions de tir des policiers, ndlr), c’est la même logique. Ok, nous les Arabes, serons les premiers visés si elle arrive au pouvoir, mais nous sommes déjà les premiers visés depuis longtemps. La déchéance de nationalité, la stigmatisation au quotidien, c’est du racisme d’État. Ce sont des lois qui visent une partie de la population, qui montrent du doigt. Si aujourd’hui dans les quartiers populaires, les gens s’autodétruisent à travers la drogue, la survie comme ils peuvent, c’est parce que tout l’espoir mis dans les politiques a disparu. Les gens sont blasés, ils deviennent nihilistes. Moi je n’y crois plus depuis que le gouvernement Mauroy, un premier ministre socialiste, a désigné des ouvriers maghrébins de Peugeot Talbot comme alliés au Shah d’Iran parce qu’ils étaient en grève. » 

À ses côtés, Messaouda, 52 ans, militante depuis un an, ne vote plus depuis le référendum sur le traité européen et l’enjeu du 7 mai n’y changera rien. « Tous les mains, je me réveille avec cette idée (d’une Le Pen présidente, ndlr), je n’arrive même pas à y réfléchir, ça me tétanise, lâche cette formatrice en Fleu (français langue étrangère). Après coup, j’ai regretté d’avoir voté Chirac contre Le Pen en 2002. Ce n’est pas que je n’ai pas peur, au contraire. Ce retour de l’identité nationale, on l’a déjà vécu sous Sarkozy. Et pas que nous les Rebeu, aussi des gens de l’Est, des Français d’ici avec des noms à consonance étrangère. Mais je n’adhère pas au système. »

 

Margot, Jade et  Maïa, lycéennes à Saint-Charles. © LF Margot, Jade et Maïa, lycéennes à Saint-Charles. © LF

L'opposition à la loi travail a forgé des politisations et des amitiés chez les lycéens. Margot et Maïa, 16 ans, look de punk soigné, se sont rencontrées lors de la mobilisation contre la loi travail devant le commissariat de Noailles. « Macron ou Le Pen, c’est le choix entre le sida et le cancer », lance Margot, lycéenne à Saint-Charles, le gros lycée du centre-ville, qui se réjouit de ne pas avoir à trancher. Béret, foulard rouge autour du cou, et épingle à nourrice à l’oreille, Maïa aurait voté Macron « parce que c’est quand même le pays des droits de l’homme » et que le « droit de manifester est capital ». Mais elle a toujours en tête les 24 heures de garde à vue réalisées en septembre 2016 à l’issue d’une manifestation  et les insultes racistes de policiers. « J’ai été arrêtée devant le comico de Noailles, les flics m’accusaient d’avoir tagué une voiture de police, raconte-t-elle. Ils m’ont plaquée au sol de dos, ma tête s’est ouverte, puis ils m’ont tirée par les cheveux jusqu’à la voiture et m’ont mis de bonnes patates. En garde à vue, ils m’ont traitée de «  bouche à sperme de négro » et de « salope qui défend les bougnouls qui la fracassent ». Aucune ado de 15 ans ne devrait avoir à subir des violences policières. C’est quand même la loi El Khomry qui m’a lancée dans les manifs. »

 

Gabriel, lycéen à Marseilleveyre et membre de l'Union nationale lycéenne. © LF Gabriel, lycéen à Marseilleveyre et membre de l'Union nationale lycéenne. © LF
Un immense drapeau rouge à la main, Gabriel, 17 ans, est venu avec ses camarades de l’UNL (Union nationale lycéenne). Tous ont essuyé les gazs lacrymogènes pendant les manifestations contre la loi travail, au printemps dernier. C’est d’ailleurs à cause de cette lutte que Gabriel, lycéens à Marseilleveyre, dans les quartiers sud de Marseille, a rejoint l’UNL, il y a un an. « Beaucoup de la communication du FN est de faire croire aux jeunes que le parti est dédiabolisé, dit-il. Et ça marche, les 18-44 ans ont beaucoup voté Marine Le Pen. J’aurais aimé voté au premier tour. Au second je suis plutôt content de ne pas avoir à résoudre ce dilemme. On sera toujours opposés à le Pen, on ne peut pas faire d’équivalents évidemment car c’est un parti xénophobe qui veut diviser les Français et se moque de la jeunesse, mais c’est quand même Macron qui nous a poussé dans la rue, à cause de qui on a été gazés. »

 

Charlotte, enseignante et syndiquée Sud © LF Charlotte, enseignante et syndiquée Sud © LF
Charlotte, 32 ans, porte un carton « On vous aura à l’œil et pas ailleurs ». « Pas dans le fion », précise la jeune femme coordinatrice dans une MJC à Aix–en-Provence. L’envers de la pancarte dit : « Ni loi El Khomri, ni fermeture des frontières ». Elle a voté Mélenchon « carrément convaincue » au premier tour, mais est « en galère » pour le second.  « Si j’écoute mon vice, je ne vais pas voter le 7 mai, s’exclame Charlotte. Assumons que Marine Le Pen passe, les gens vont se rendre compte de ce qu’elle est. Ça va créer un chaos. On va se la braquer un jour ou l’autre, si Macron passe, ce sera Marine en 2022, autant que ce soit maintenant. Et dans cinq ans Mélenchon gagne. La France insoumise, c’est une coordination, ils peuvent tenir cinq ans, mais dans dix ans on ne sait pas s’ils existeront encore… » Cette coordinatrice pense pouvoir continuer à lutter dans un pays présidé par le Front national. « Le FN n’aura pas beaucoup d’élus aux législatives, ils n’auront pas de majorité, parie-t-elle. C’est pour ça que j’ai écrit qu’on les aura à l’œil. S’il faut faire des manifs clandestines, on les fera. Il ne faut pas avoir peur. On sera toujours plus nombreux que les fachos. » C’est un sujet de discussion mais pas de discorde dans son entourage de travailleurs sociaux. « On a tous la même vision du monde, mais certains sont un peu moins casse-cou et vont voter Macron ». Comme son amie, Fanny, 30 ans, qui travaille dans l’insertion des jeunes à Marseille, qui a voté Lutte ouvrière au premier tour mais n’a « pas envie de prendre le risque de voir Marine Le Pen à l’Élysée ». « Je ne suis pas sûre que la France soit aussi tranchée qu’en 2002, pas mal de l’électorat de Fillon, mes cathos tradi de Sens commun, et aussi de Mélenchon vont voter extrême-droite », redoute-t-elle.

  

Jeanne, enseignante et syndiquée Sud © LF Jeanne, enseignante et syndiquée Sud © LF
« Catastrophique », le mot revient sur toutes les lèvres des manifestants de gauche pour décrire la situation politique. Jeanne, 38 ans, professeure de sciences physiques et syndiquée à Sud, est venue avec des amis, il y a des enfants sur les épaules, d’autres avec des masques de carnaval sur un vélo cargo avec la pancarte « Ognouamar, la révolution itinérante». Malgré cette apparence joyeuse et festive, Jeanne est fébrile. Elle attend que Macron lui « parle », qu’il la « convainque ». « Parce que dans les conditions actuelles, c’est compliqué d’aller voter pour lui, dit-elle. Même Estrosi nous avait donné plus de gages (au second tour des régionales en Paca, le candidat LR s’était posé en résistant face à Marion Maréchal Le Pen pour attirer les voix de gauche, ndlr). Si la situation se tend, en fonction des sondages, de ce qu’on entend autour de nous, on ira voter bien sûr. Mais je me dis qu’il y a suffisamment de gens qui sont contents de voter Macron pour que j’y aille. J’ai déjà voté utile au premier tour avec Mélenchon, alors que ça aurait du être Hamon.»

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