Vu des États-Unis, une «obsession française pour le voile»

Comment correspondants états-uniens et britanniques en France voient-ils les polémiques déclenchées par chaque apparition dans le débat public de femmes musulmanes portant un voile ou un turban, qu’il s’agisse de représentante syndicale étudiante ou d’une candidate à une émission de téléréalité ?

Vu des États-Unis et du Royaume Uni, l’affaire Maryam Pougetoux a provoqué pas mal de perplexité. Puisque la présidente de l’Unef à Paris IV respecte la loi, qui n’interdit pas le port du voile dans l’enseignement supérieur, que lui reproche-t-on ? Nous avons interrogé plusieurs correspondants états-uniens et britanniques en France sur les polémiques à répétition déclenchées par chaque apparition dans le débat public de femmes musulmanes voilées, qu’il s’agisse de représentante syndicale étudiante ou d’une candidate à une émission de téléréalité.

 

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Plusieurs correspondants ont relaté les faits, avec une pointe d’ironie et d’incrédulité. Et surtout, ils ont rencontré et largement donné la parole à la jeune femme. « Elle est étudiante de 19 ans, présidente d’un syndicat étudiant, qui n’a jamais souhaité devenir une combattante culturelle, écrit James McAuley, dans le Washington Post. Mais c’est la France et Maryam Pougetoux a porté un foulard sur la télévision nationale. »

Le journaliste rappelle le précédent de Mennel Ibtissem, la chanteuse de 22 ans, qui était apparue avec un turban lors de l’émission «The Voice» et avait ensuite été poussée à abandonner la compétition, après que des internautes d’extrême-droite et du Printemps républicains aient exhumé d’anciens tweets complotistes.

Pour expliquer le concept de laïcité à ses lecteurs, le correspondant états-unien James McAuley cite l’historienne Joan W. Scott, auteure de La Politique du voile (Éditions Amsterdam).

L’enseignante à Princeton explique qu’à l’origine, défendre la laïcité en France était défendre la neutralité de l’État face aux religions. Mais que depuis 2003, le focus est passé des pratiques de l’État aux comportements individuels des citoyens en public. « L’insistance sur la laïcité comme principe fondamental est prétexte à des remises en cause répétées des droits des citoyens musulmans dans la société française », a dit Joan W. Scott.

Résidant en France depuis plusieurs années, comme étudiant puis correspondant James McAuley estime que « quand on habite en France, on voit que la laïcité marche très bien. » Par courriel, le journaliste nous indique que selon lui « la loi, c'est la seule chose qui doit compter dans ces affaires ». La polémique autour de Maryam Pougetoux lui paraît donc « étrange », puisque « la jeune femme a respecté la loi », « C'est difficile de comprendre pourquoi il y avait ce grand débat contre cette jeune femme, écrit-il. Aux yeux de la loi, ne représente-t-elle pas le succès du modèle social français, tel que prévu par la loi de 1905 ? »

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Auteure d’un portrait de Maryam Pougetoux publié le 1er juin par le New York Times, la journaliste marocaine Aida Alami s’est elle même retrouvée prise à partie sur les réseaux sociaux par des internautes, disqualifiant son travail de journaliste. Laurent Bouvet, cofondateur du Printemps Républicain à l’origine de la polémique, a ainsi accolé des guillemets méprisants à sa fonction. Il a ensuite affirmé que « le militantisme ne peut s’abriter derrière le statut de journaliste.»

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« J'ai couvert les révolutions arabes, été en reportage dans plus de dix pays. Pas un seul de mes articles n'a généré autant de colère que celui-ci. », s’est étonné sur Twitter Aida Alami, qui écrit depuis une dizaine d’années sur le Maghreb, le Moyen orient et parfois sur la France pour plusieurs grands médias américains. Ce n’est pas la première fois qu’elle écrit sur le voile en France. 

Pour ce portrait, la journaliste a suivi Maryam Pougetoux dans ses activités militantes à Paris et s’est intéressée au passé militant de sa famille, originaire de Corrèze. « Quand la secrétaire d’État Marlène Schiappa parle d’islam politique, on ne sait pas de quoi elle parle et sur quoi elle se base, explique Aida Alami, jointe par téléphone. Donc j’ai demandé à Maryam Pougetoux si elle ou ses parents étaient adhérents à un parti politique musulman ou avaient milité en ce sens. » On apprend que ses arrière grands-parents ont fait partie de la Résistance durant la Deuxième guerre mondiale, que son arrière grand mère manifesta pour le vote des femmes -accordé en 1944- et que ses parents se sont convertis à l’islam avant de se rencontrer. « Maryam Pougetoux est une drôle de cible pour les gardiens de l’identité, islamophobes et totalement racistes, en ce qu’elle est complètement française et religieusement tolérante », écrit Aida Alami dans son article. 

La journaliste estime que les réactions autour de cette jeune fille et de son article révèlent « une espèce d’angoisse liée à ces femmes là dans la société française ». « Mon article humanise Maryam Pougetoux, alors que pour ses détracteurs une femme voilée ne peut être qu’une menace. Notre travail c’est de rapporter les faits et les faits sont qu’on a prêté toutes les intentions imaginables à une jeune fille de 19 ans, élue par ses camarades par un processus démocratique, juste parce qu’elle porte un foulard. »

Également citée dans son article, l’historienne Joan W. Scott y souligne que c’est presque comme si ces jeunes femmes portant le voile étaient considérées comme des « sorcières ». « Si ce n’est pas une forme de racisme ou d’islamophobie, je ne sais pas ce que c’est !», lance l’historienne.

Il est également significatif que la journaliste marocaine ait été la seule, malgré plusieurs articles anglo-saxons à la tonalité semblable, à subir ces attaques. « Parce que je suis la seule femme arabe du lot, on me reproche de ne pas comprendre la France, ni la laïcité, dit-elle. J’ai grandi au Maroc qui est un ancien protectorat français, j’ai fait l’école française de la maternelle à la terminale, je pense bien connaître la France. »

Parmi les réactions reçues à son article, l’immense majorité étaient positives, nuance-t-elle toutefois. « Certains, comme le Printemps républicain, crient plus fort que d’autres, souligne Aida Alami. Mais si tous les Français étaient comme eux, Maryam Pougetoux n’aurait jamais été élue présidente de son syndicat étudiant. C’est un conflit générationnel. Elle et les militants Unef qui l’entourent n’ont pas vécu la guerre d’Algérie, ils ne sont pas du tout dans un débat identitaire. Voile, pas voile, cela ne les intéresse pas, ils sont passés à autre chose. Ce qui les préoccupe c’est Parcours Sup, trouver un travail, l’avenir… »

Journaliste pour le New Yorker, entre New York, Londres et Paris, Adam Shatz suit de près l’actualité des musulmans en France. En novembre 2017, il avait été l’auteur d’un intéressant article sur l’affaire Tariq Ramadan et son impact sur le mouvement #MeToo. Joint par courriel, il s’amuse de cette « obsession, chez les Français, même ceux qui paraissent raisonnables, de ce que portent les femmes musulmanes sur les cheveux ». En lisant les articles consacrés à l’affaire Maryam Pougetoux, il s’est demandé « si la République était tellement faible qu'elle ne peut tolérer une femme avec le hijab qui avait été élue, après tout ». « Dire que c'est une stratégie pour promouvoir l'islam politique est fou, souligne le journaliste. Par ces critères, le dictateur actuel d'Egypte, Abdel-Fattah al-Sissi, pourtant un opposant féroce des Frères musulmans, mène lui aussi le combat pour l'Islam politique puisque sa femme est voilée. On ne parle pas de réactions rationnelles, mais d’émotions, de panique morale. » 

L’approche aux États-Unis des relations entre État et religion est très différente. « Dans un pays peuplé par des gens qui voulaient pratiquer leurs religions, qui n’a jamais eu une tradition de combat contre une seule Église, les gens sont en général en faveur de liberté religieuse et ne sont pas égarés par des signes ostentatoires, dont les Français ont tellement peur particulièrement dans le cas de l’islam, écrit Adam Shatz. Bien sûr ça a changé un peu à cause des attentats de 11 septembre 2001, de la guerre contre le terrorisme, et de Donald Trump, qui est arrivé au pouvoir en partie en insultant les musulmans. »

Nicholas Vinocur, journaliste pour l'édition européenne du média américain Politico qui travaille entre Bruxelles et Paris, rappelle qu’aux États-Unis, « cette histoire d’une lutte sociétale entre tenants d’une laïcité d’État et une religion, où il fallait physiquement éjecter la religion, n’existe pas ». Ce qui rend « difficilement compréhensible la notion de laïcité, comme désignant des espaces publics dénués du religieux, car cela va à l’encontre de la liberté de culte ». « Les Américains ne comprennent pas cette obsession du voile, ce qu’ils perçoivent c’est qu’on attaque la liberté de culte de jeunes femmes et qu’on se sert d’un vêtement pour stigmatiser certaines populations», indique le journaliste, de nationalité états-unienne et suédoise.

Aux États-Unis, « une identité “hyphenated” ( juif-Américain, noir-Américain », Arabe-Américain, Italien-Américain », etc.) reste la norme », souligne Adam Shatz. Cela disqualifie-t-il pour autant les regards critiques venant des Etats-Unis, comme l’affirment certains twittos qui pointent la spécificité de la laïcité française face à un « communautarisme anglo-saxon » ?

Aux yeux d’Adam Shatz, l’argument ne tient pas. « Imaginez qu’un Américain vous ait dit en 1954, en défendant la ségrégation raciale, mais vous ne comprenez notre société, vous essayez d’imposer le jacobinisme ! » « La nouvelle laïcité, à la Valls, est à mon avis une perversion de la loi de 1905 », estime-t-il. En dehors des « lignes rouges » comme « le port du niqab, par exemple, qui empêche de voir le visage, ou le prosélytisme », le journaliste ne voit pas en quoi « le port du voile qui n’est pas imposé » serait « une menace aux valeurs françaises ». « On peut être français et patriote en portant le voile, même en ne pas mangeant du porc », écrit-il.

Plus qu’une question de droit et de laïcité, « on touche à une angoisse culturelle d’une partie des dirigeants de la classe politique française qui est tétanisée par la peur d’un islam conquérant et craint que le fait qu’une représentante syndicale marque son affiliation religieuse soit la porte ouverte à des campagnes d’influence auprès des étudiants », estime Nicholas Vinocur.

Habitant en Dordogne avec sa famille, le journaliste britannique Jeremy Harding, qui écrit dans la London Review of Books, pense que ces affaires révèlent un visage « décevant » de la société française. « En tant que résident en France », il dit tout à fait comprendre « le principe de l'unicité, l’appel à des comportements qui ne soient pas “communautaires ”, et la justesse de la loi de 1905 », écrit-il. Mais si Maryam Pougetoux n’a pas contrevenu à la loi de séparation de l’Église et de l’État, « ses détracteurs, par contre, ont mis en évidence un manque de courtoisie qui va bien au-delà de la vulgarité, avec des déclarations qui seraient contentieuses dans mon pays d’origine ».

« Ceux qui se plaignent de la manière dont la présidente de l'Unef Paris-IV s’est habillée à la télé, y compris le ministre de l’intérieur, devraient se présenter en tant que stagiaires à la Fédération de la haute couture et de la mode, bien plus compétente à trancher dans ces débats, et plus nuancée », raille-t-il. Le journaliste signale également que dans son département, la Caf de la Dordogne a voulu suspendre ses aides aux maisons de quartier ouvertes plus tard pendant le ramadan. « Il s’agit de toute autre chose que du foulard de Maryam Pougetoux », conclut Jeremy Harding.

L’ancien grand reporter américain, David Rieff, auteur du récent Éloge de l’oubli (éd. Premier Parallèle), juge aussi, que vu des États-Unis, « la réaction médiatique en France en grande partie si hostile à Maryam Pougetoux paraît excessive ». Tout en rappelant les différences culturelles : « Ce qu’on pourrait appeler la “ laïcité politique ” à la française, surtout les aspects de ce projet qui idéalisent l’homogénéisation culturelle, est bien loin de la laïcité à l’américaine, nous répond-t-il par écrit. En France les militants de la laïcité sont plutôt contre le voile, tandis qu’aux États-Unis, c’est plutôt les militants évangéliques qui prendraient cette position, non au nom de la laïcité mais au contraire au nom d’une Amérique “ judéo-chrétienne” ».

Le journaliste américain se demande toutefois « si les mêmes défenseurs des droits de Maryam Pougetoux à s’exprimer dans le sphère publique seraient aussi à l’aise avec une présidente d’un syndicat étudiant qui s’exprimerait en portant une croix ».

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