Un vendredi soir à Marseille

Vendredi, à 21 heures, la compagnie Théâtre et société jouait au centre culturel Consolat, au pied des tours de la cité Consolat-Mirabeau, coincée entre le port et la colline Saint-Louis au nord de Marseille. Une vingtaine de spectateurs entre gobelets de coca, scène pauvrement éclairée, décor à trois sous

Vendredi, à 21 heures, la compagnie Théâtre et société jouait au centre culturel Consolat, au pied des tours de la cité Consolat-Mirabeau, coincée entre le port et la colline Saint-Louis au nord de Marseille. Une vingtaine de spectateurs entre gobelets de coca, scène pauvrement éclairée, décor à trois sous et agaceries des enfants se trémoussant sur les chaises. Mais des spectateurs gondolés de rire du début à la fin de ce Ballet de Fatima, une pièce de la création de Malek Boudjellal sur la métamorphose d’une jeune Algérienne tout juste arrivée du bled pour épouser Shérif, un glandu de banlieue vivant avec un père un rien traditionnaliste.

Kamel Boudjellal, la quarantaine, a grandi, comme deux autres des fondateurs de la troupe, à La Busserine, une autre cité des quartiers Nord de Marseille. Il a fait ses débuts à la fin des années 1980 avec le théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal. C’est une interview de 2008, dans laquelle il regrettait d’être relégué aux centre-socioculturels à Marseille, qui m’a donné envie de le rencontrer. Quand je l’ai appelé pour savoir où et quand la troupe jouait, il a répondu, sans trace d’ironie : «Au centre socioculturel Consolat». «Rien n’a changé en deux ans, confie-t-il après la représentation. A partir du moment où on veut parler d’immigration, de mémoire des maghrébins, à Paris, on nous ouvre les théâtres, pas à Marseille. Fellag, ça marche parce qu’il est à Paris.»

 

Comme nous l’apprendrions le lendemain, à une dizaine de kilomètres de là, le même soir, dans la cité marseillaise Le Clos La Rose, à 22 heures un enfant de seize ans était tué dans une fusillade, et un autre, de onze ans, gravement blessé, après avoir été poursuivi par ses agresseurs encagoulés et armés de kalachnikovs. Le premier était «connu des services de police pour infraction à la législation sur les stupéfiants» ; le plus jeune a, dès samedi matin, était présenté comme un guetteur par les médias, même si «aucun élément ne permet de dire que c'était un guetteur et qu’il était directement visé», a ensuite précisé, dans La Provence, le directeur adjoint de la police judiciaire de Marseille.

 

Ce soir là, n’ayant pas d’argent sur moi à l’entrée du spectacle, j’avais demandé le distributeur le plus proche. Un des comédiens m’avait répondu mi-figue-mi raisin : «Attention, c’est dangereux ici». J'ai ri, écartant l'idée d'un geste. Moi qui vit dans le centre de Marseille, j’ai tranquillement retiré mon argent, suis retournée au centre socioculturel, puis rentrée chez moi sans ambage. Oui, dangereux, les quartiers Nord de Marseille, oui dangereuses les cités, mais surtout pour ceux qui y habitent. Le 11 novembre, c’était un jeune homme de 22 ans exécuté par un fusil kalachnikov en face de ses amis dans le même quartier de La Rose. Samedi 13 novembre, c’était un homme de trente ans blessé par balles aux Pennes-Mirabeau, à l’entrée de Marseille. Le procureur de de la République de Marseille, Jacques Dallest, évoque des règlements de compte sur fond de trafic de stupéfiants. L'adolescent tué vendredi entre ainsi dans une liste et une cartographie macabres : il est «la dix-huitième victime sur fond de banditisme depuis le mois de janvier dans les Bouches-du-Rhône». Ce samedi, il pleut à Marseille, et un petit gars de seize ans, peut-être un dealer, mais avant tout un petit gars de seize ans n'en saura rien.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.