Face au FN à Marseille

Après que le FN s'est installé à la mairie de secteur des 13e et 14e arrondissements de Marseille le 30 mars 2014, plusieurs militants associatifs et syndicaux des Quartiers nords ont monté un comité de veille contre l’extrême droite.

Conférence de presse du comité de veille contre l'extrême droite, le 25 juin 2014. © LF Conférence de presse du comité de veille contre l'extrême droite, le 25 juin 2014. © LF
Après que le FN s'est installé à la mairie de secteur des 13e et 14e arrondissements de Marseille le 30 mars 2014, plusieurs militants associatifs et syndicaux des Quartiers nords ont monté un comité de veille contre l’extrême droite. Ils ont été rejoints par ce qu’il reste d’élus PS, écolos et Front de gauche dans ce secteur de 150 000 habitants. Leur objectif ? «Protéger toutes celles et ceux qui pourraient subir les conséquences de la politique municipale du Front National et d’impulser un débat citoyen visant à faire reculer les idées d’extrême-droite.»

A la première des quatre réunions du comité en avril, les journalistes présents ont été priés de quitter la salle à la demande de fonctionnaires de la mairie. «Une  quinzaine de fonctionnaires viennent régulièrement, leur emploi ne dépend pas du maire de secteur, mais Stéphane Ravier peut leur rendre la vie difficile», explique Samy Johsua, élu Front de gauche. Parmi les quelque 225 fonctionnaires de la mairie de secteur, 23 auraient demandé à être mutés depuis l’arrivée du maire FN. «Surtout des cadres», précise-t-il.

Pour se faire connaître, le comité de vigilance a organisé ce mercredi 25 juin une conférence de presse dans le parc de la superbe bastide Saint-Joseph, où siège la  mairie du 7e secteur. A l’entrée, trois policiers bloquent un retraité militant FDG et son drapeau rouge soigneusement enroulé. «Vous n’avez pas le droit de manifester ici.» Il faudra l’intervention d’une élue pour qu’il puisse entrer. En chemin, celle-ci reconnaît aussi deux policiers du renseignement territorial (ex RG).

A entendre les élus, acteurs culturels et responsables syndicaux présents, l’heure est plus à la vigilance qu’à l’alerte. Les premiers pas de Stéphane Ravier ont été prudents. «Pour l’instant, il ne fait rien, à part installer ses services, explique Marion Honde, élue FDG. Je pense que la première année va être soft.» Un autre élu d’opposition confirme en racontant qu’une femme s’est présentée en burka lors d’un mariage. «Stéphane Ravier a fait appeler la police qui lui a demandé d’enlever son voile, dit-il. Mais il n’a pas appelé les médias pour faire un coup d’éclat.»

Dans le viseur tout de même, quelques marqueurs idéologiques : la nomination à la direction générale des services de Marie-Dominique Desportes qui fut au cœur de l'épisode des censures dans la bibliothèque municipale à Marignane, lorsque la ville était aux mains du FN, à la fin des années 1990. La présence autour de Stéphane Ravier, pendant la campagne municipale, de royalistes et d'un néofasciste condamné en 2004 à deux mois de prison ferme pour violences. Ou encore la création d’une délégation «culture et identité».

Quoi d’autre ? Seul le groupe PS et EELV s’est vu attribué un  bureau (mais pas de téléphone), les deux élus FDG en étant privés. Selon ces mêmes élus, la mairie délivre désormais au compte-goutte les attestations d’accueil nécessaires pour les étrangers souhaitant venir voir de la famille en France. «Les services en faisaient 200 par semaine, maintenant seules deux à trois sont délivrées par semaine, explique Marion Honde. Les services demandent a minima deux Smic pour les ressources et ils vont chercher la petite bête.»

L’enjeu du conseil d’arrondissement du soir même, ce sont les conseils d’école et les rythmes scolaires : contrairement à Jean-Claude Gaudin (UMP) qui à la mairie centrale a réparti à la proportionnelle les postes de délégués dans les collèges et lycées, Stéphane Ravier entend n’envoyer que des élus FN dans les quelque 130 écoles de son secteur. «Nous allons faire une déclaration lors des prochains conseils d’école pour dire que l’école ne peut être déstabilisé par des éléments extérieurs comme lors des journées de retrait organisées par l’extrême-droite, et nous soutiendrons les enseignants refusant de serrer la main aux représentants du FN», met en garde Sébastien Fournier, enseignant à la Busserine et délégué du Snuipp.

A Marseille, les maires de secteur disposent de très peu de compétences : état civil, espaces verts de moins d'un hectare, centres aérés et petits équipements sportifs de proximité. Contrairement à leurs homologues parisiens, ils ne gèrent même pas les places en crèche, ni les inscriptions dans les écoles et les travaux de voirie. «Le budget de fonctionnement annuel est de 3 millions d’euros et il est absorbé à près de 70% par les centres d’animation et les centres de loisir sans hébergement, explique Stéphane Mari, ex adjoint aux finances du précédent maire PS. Il reste une marge de manœuvre de quelques centaine de milliers d’euros pour les autres délégations. Mais rien qui permette de mettre au pain sec et à l’eau une association.» Côté ressources clientélaires, à moins de disposer de relais dans d’autres collectivités plus riches, les maires de secteur marseillais n’ont la main que sur un petit contingent de logements sociaux et quelques emplois de vacataires pour les centres aérés.

Mais cette mairie, à la tête du secteur le plus peuplé de la ville, constitue un poste avancé pour les prochaines élections régionales. «Ça permet au FN de se construire une respectabilité», estime Sébastien Fournier. Stéphane Ravier a d’ailleurs choisi comme directeur de cabinet un enseignant à Sciences-Po, Adrien Mexis, venu de l'UMP. Ce dernier siège également au conseil municipal d’Istres ainsi qu'au  Syndicat d'agglomération nouvelle Ouest Provence (l'agglomération d'Istres et Fos-sur-Mer), et est coordinateur du FN sur cette circonscription des Bouches-du-Rhône. «Ça fait un emploi du temps assez lourd, remarque Stéphane Mari. J’espère que M. Mexis ne se servira pas d’un poste de directeur de cabinet fictif pour implanter le FN sur l’étang de Berre.»

Reste aussi quelques «détails» à régler au sein même du comité de vigilance. Pour beaucoup d'acteurs de ces quartiers, le PS et sa politique clientéliste sont un des facteurs de la montée du FN sur ce territoire. Sauf à la Busserine, peu d'habitants des cités du nord de Marseille ont voté pour le Front national. Celui-ci a surtout fait le plein de voix dans les noyaux villageois et les zones pavillonnaires alentour. Mais dégoûté du politique, cet électorat traditionnel de la gauche ne s'est tout simplement pas déplacé lors des municipales. Questionné à ce sujet, Mohamed Bensaada, de l'association «Quartiers nords quartiers forts» et candidat Front de gauche aux municipales, répond : «Il n’est pas question que qui que ce soit se rachète une virginité électorale à travers le comité. Il va falloir que le PS tire au clair le positionnement de ses élus par rapport aux camps de roms, au droit de vote des étrangers, etc.»

Sur la terrasse de la bastide surplombant le parc, les policiers observent goguenards la petite assemblée qui se disperse. Depuis le dernier étage de la mairie, deux personnes, qui prenaient des photos et filmaient, s'éclipsent.

Lire la charte du comité de veille et de lutte contre l'extrême droite

Lire aussi «Première sortie de Stéphane Ravier (FN) dans une cité marseillaise» et «Le Requiem des illusions démocratiques»

PS : ce billet a été écrit avant le conseil d'arrondissement de jeudi soir auquel je n'ai pas assisté. Les élus FDG ont depuis sorti un communiqué de presse, dénonçant l'attitude M. Ravier ce soir là. Je le recopie tel quel ci-dessous :

«La politique de façade d’un Maire au service de tous ses administrés n’aura duré que l’espace de quelques semaines. Le Conseil d’Arrondissements du 25 juin l’aura vu déployer la logique politique qu’on pouvait craindre, sectaire et xénophobe, et socialement orientée contre la partie la plus défavorisée de notre secteur.

Par ses abstentions ou votes négatifs, le groupe FN a ainsi systématiquement rejeté toutes les délibérations permettant des rénovations dans nos Cités et nos Quartiers (que ceci concerne le bâti lui-même ou des équipements), toute construction de logement social quelque soient les cas. Il s’est de même opposé à des financements d’associations à de multiples reprises au seul motif de leur intitulé, lequel sonnait sans doute mal à ses oreilles sectaires. Il a ainsi symboliquement voté contre le soutien à des actions de collaboration purement culturelles avec la Tunisie, au seul motif qu’il s’agissait en l’occurrence d’un pays du Maghreb. Même des structures agissant en urgence humanitaire absolue ont rencontré son opposition au motif qu’elles s’occupaient aussi d’étrangers. Stéphane Ravier en a profité pour fixer l’horizon de 2017, où espère t-il le FN sera en mesure d’imposer les dispositions xénophobes de la « préférence nationale », actuellement anticonstitutionnelle et contraire aux engagements internationaux de la France. En quoi de plus ça concernerait notre secteur, où la grande majorité de ce que les racistes voient comme « des étrangers » est en fait titulaire de la nationalité française, voilà une question qui ne semble pas le troubler. Enfin il a refusé de voter en faveur d’une dotation aux Centres Sociaux (dont tout le monde connaît le travail indispensable qu’ils effectuent dans notre secteur au plus près des populations et de ses jeunes en particulier) au motif explicite que leur Fédération s’était prononcée contre les dangers de l’extrême droite. La menace a été ainsi clairement brandie, comme en d’autres Mairies FN du pays : on est aux ordres ou on dégage. Une conception très particulière de la démocratie qui est pourtant toujours au final le droit au désaccord. Mais pas pour le FN, désormais clairement orienté contre ces droits élémentaires comme, pour des raisons purement idéologiques et communautaires, contre la partie la plus en difficulté de nos arrondissements.

Marion Honde et Samy Johsua, élus Front de Gauche»

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