Les «connards» de Marsactu, en cessation de paiement, ne baissent pas les bras

C’est Jean-Noël Guérini qui doit se frotter les mains ce 27 février. Lors de ses vœux 2015 à la presse, le sénateur et président du Conseil général des Bouches-du-Rhône avait traité de «connards » deux journaliste du site d’information Marsactu

C’est Jean-Noël Guérini qui doit se frotter les mains ce 27 février. Lors de ses vœux 2015 à la presse, le sénateur et président du Conseil général des Bouches-du-Rhône avait traité de «connards » deux journaliste du site d’information Marsactu qui lui demandaient des explications sur l’absence de transparence des publicités institutionnelles du département. Raj Médias, la société éditrice de Marsactu et de la lettre économique Marséco, s'est déclarée vendredi 27 février 2015 en cessation de paiements. Après La Marseillaise et le Ravi, placés en redressement judiciaire fin novembre 2014, c’est au tour du site d’information d’aller taper à la porte du tribunal de commerce de Marseille.

Pierre Boucaud, son fondateur et principal actionnaire, compte présenter mercredi 4 mars devant le tribunal de commerce «un projet de continuation dans un premier temps exclusivement basé sur Marséco», une lettre économique numérique sur abonnement. La rédaction de Marsactu a de son côté lancé un appel à «la (re)création d’un média numérique indépendant à Marseille».

© Julien Vinzent

Après cinq ans d’existence, ce pureplayer gratuit, basé sur la publicité, cherche toujours son modèle économique, malgré un chiffre d’affaires en progression (de 80 000 euros en 2012 à environ 200 000 euros en 2014) et des pertes en baisse (passées de 225 000 euros à 140 000 euros en 2014). «Il n’y a aucun doute qu’il y a un vrai besoin et une audience, dit Pierre Boucaud. Le  numérique a tué le monopole de la presse régionale. Mais il reste à écrire le modèle économique. J’ai fait une erreur en partant sur du 100% publicitaire.»

Depuis plusieurs mois, le site cherchait à évoluer vers une offre payante. Lancée en juin 2014, la lettre hebdomadaire Marséco a engrangé une centaine d’abonnés en seulement quelque mois (principalement des grandes entreprises locales, des collectivités locales et des services publics). Pour la mettre en ligne, le site avait reçu 130 000 euros du fonds créé par Google au titre des bénéfices publicitaires qu'il réalise en se contentant de référencer les titres de presse.

En dépit de ces «résultats encourageants», les nouvelles recettes de Marséco ont tout juste permis en 2014 de compenser la perte de plusieurs gros contrats publicitaires. La rédaction travaillait également à une version payante de Marsactu. «Un modèle uniquement payant comme Mediapart, serait trop risqué à Marseille, alors nous réfléchissions à un modèle mixte», explique Pierre Boucaud. Mais le projet nécessitait de nouveaux investissements -«environ 150 000 euros»- et le tour de table n’a pu être bouclé à temps.

Le site d’information, avec lequel Mediapart a publié plusieurs enquêtes en partenariat, s’est taillé une véritable place dans le paysage éditorial marseillais, atteignant les 200 000 visiteurs uniques mensuels. Sur de nombreux sujets (financement politique, urbanisme, logement, environnement, culture, etc.), ses journalistes exercent un rôle de décryptage et de vigie démocratique salutaire. Cette cessation de paiement repose donc de façon aiguë la question du financement d’une presse locale indépendante.

Incisif et poil-à-gratter des potentats locaux, Marsactu n’a jamais bénéficié d’aucune subvention ou publicité institutionnelle des collectivités publiques marseillaises, «sauf 4000 euros au total versés par le conseil général des Bouches-du-Rhône et le conseil régional Paca pour un salon de l’agriculture», précise son patron. Au sein du Spiil (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne), l’entrepreneur s’est notamment battu -en vain- pour que la «presse tout-en-ligne» ne soit plus exclue des annonces officielles, source importante de revenus pour la presse papier. 

© JM Leforestier

«Je ne demande pas d’aide spécifique, juste d’être traité de la même façons que les autres titres, revendique Pierre Boucaud. Il n’est pas normal que La Provence reçoive 500 000 euros de publicité du Conseil général et Marsactu zéro.» Courant 2014, des encarts du Conseil général dirigé par l’ex PS Jean-Noël Guérini ont en effet fait leur réapparition dans le quotidien régional racheté par Bernard Tapie, au moment où le journaliste d’investigation Fred Guilledoux, qui suivait les affaires judiciaires dudit Guérini, était mis au placard.

Interpellé par un journaliste de Marsactu lors de ses vœux à la presse sur le manque de transparence du département dans la gestion de ses financements à la presse, Jean-Noël Guérini a répondu : «Mais je fais ce que je veux comme je veux». Avant donc de lâcher à l'encontre des journalistes un «connards », relevé par L’Express. «A Marseille, les politiques sont les plus gros annonceurs et ont un pouvoir accru, car il y a peu d’investisseurs et ceux qui ont de l’argent hésitent à les contrarier», regrette Pierre Boucaud.

La rédaction de Marsactu, qui ne baisse pas les bras, a lancé vendredi un appel à «la (re)création d’un média numérique indépendant à Marseille». «Cette situation souligne l’importance du soutien des lecteurs, de la construction d’un lien différent, à l’image des expériences de Scop ou du statut d’entreprise solidaire de presse en cours d’adoption au Parlement», soulignent les journalistes, dans leur communiqué. Raj Média emploie 7 salariés dont 4 journalistes. Seuls deux salariés seront concernés par le projet de reprise de la lettre Marséco, les autres risquant le licenciement économique. «Nous sommes fiers d’avoir porté pendant 5 ans l’exigence d’un journalisme d’enquête et de décryptage qui a comptabilisé 10 millions de visites dans cette ville et au-­delà, écrivent les journalistes. Cela montre qu’il y a un appétit dans cette ville pour une manière d’informer différente.» Avant d’appeler à «réinventer les conditions d’existence d’un média libre et indépendant à l’échelon local».Vous pouvez les contacter à l'adresse contact@marsmedias.fr

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