La délinquance augmente, c'est la faute à la gauche

Le député et maire UMP de Nice, Christian Estrosi a annoncé la semaine dernière sa volonté de créer sa propre «zone de sécurité prioritaire» dans un quartier difficile niçois. A l'appui de cette création (qui, au passage, dément quelque peu les succès de la politique sécuritaire qu'il y mène depuis 2008), il citait le 23 août sur France Info une évolution faramineuse de la délinquance à Nice, imputée au «laxisme» du gouvernement socialiste en matière de sécurité.

Voyons les chiffres. Selon le président de la fédération UMP des Alpes-Maritimes, «nous sommes confrontés depuis le début de l’été» à une augmentation des atteintes à la personne de «4,42% en juillet» alors qu’elles avaient baissé «de 4,89% l’année dernière». De même, les «vols avec violences» ont connu une recrudescence de «44%» en juillet après une baisse «de 10% en 2011». Après vérification auprès de son service de presse, ces évolutions concernent Nice et portent sur une comparaison entre juillet 2011 et juillet 2012.


Selon une source policière, les chiffres, issus de l'état 4001 (l'ensemble des crimes et délits enregistrés par les services de police et de gendarmerie), sont exacts. Dans le même ordre d'idée, Christian Estrosi aurait également pu évoquer une hausse des atteintes aux biens à Nice de 12,46% d'un mois de juillet à l'autre. Ou, parmi ces dernières, les vols à la tire, qui décrochent le pompon avec 112,95% d'augmentation.   

Peut-on pour autant en conclure comme le fait Christian Estrosi que «c’est le fruit de la politique irresponsable des socialistes» ? Dans son dernier bulletin paru ce mardi 28 août, l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui constate le même phénomène au niveau national, penche plutôt une aberration statistique.

D'abord, pour relativiser la pertinence de ces variations mensuelles avec deux chiffres derrière la virgule, rappelons que la statistique policière ne compte que les infractions constatées ou rapportées aux services de police et de gendarmerie. Seules 20 à 30% des «violences physiques hors ménage» font ainsi l'objet d'une plainte (moins de 10% pour les violences intra ménage).

Au niveau national, l'ONDRP décrit une forte augmentation des atteintes aux personnes : «En juillet 2012, (…), 40 763 faits de violences ou menaces ont été constatés, soit 4 218 de plus qu’en juillet 2011».

Mais l'observatoire estime impossible d'interpréter cette hausse de 11,54%, car la collecte des infractions a été tronquée en juillet 2011. «Le calendrier de (Juillet 2011), et en particulier la présence d’un week-end les 30 et 31 juillet, semble suggérer que le nombre de jours de saisie a pu être réduit», note l'ONDRP. Lorsque un mois se termine sur un week-end, un pont ou un  jour férié, les policiers et les gendarmes reportent en effet la saisie des faits constatés sur l'exercice du mois suivant : des infractions commises en juillet seront comptabilisées en août, faussant ainsi toute comparaison mensuelle et provoquant des «à-coups» statistiques artificiels.

Entre juillet 2010 et juillet 2011, le nombre de faits constatés avait ainsi baissé artificiellement «de près de 2500, soit -6,4% d’un mois de juillet à l’autre», selon l'ONDRP. En juillet 2012, au contraire, le mois se terminant sur des jours ouvrés (le lundi 30 et mardi 31), l'observatoire évoque «un effet artificiel à la hausse».

Cela suffit-il à expliquer l'augmentation de la délinquance constatée par Christian Estrosi dans sa bonne ville ? Sans-doute pas, car au-delà de cette aberration statistique, les arrachages de collier, classés parmi les vols avec violence, semblent connaître une réelle  hausse dans plusieurs villes depuis quelques mois. «A Nice, il y a eu une grosse augmentation des arrachages de collier car l'or se vend bien et facilement sur Internet», explique Frédérique Martin, secrétaire adjointe en région Provence Alpes Côte d'Azur du principal syndicat des officiers (Snop).

Même phénomène dans l'agglomération parisienne. Selon des chiffres diffusés en juin par la préfecture de police de Paris, entre le mois de janvier et le mois de mai 2012, ces vols ont augmenté de plus de 500%, passant de 66 à 400 (pour être exact : 66 en janvier, 38 en février, 191 en mars, 154 en avril et quelque 400 en mai).  Mais là encore, l'augmentation date de mars et semble plus liée au cours de l'or (et encore, ça reste à vérifier) qu'au «laxisme» d'un gouvernement pas encore en place à l'époque.

Enfin Frédérique Martin avance une autre explication, plus locale. Selon ses collègues niçois, le nouveau procureur de la République de Nice, Eric Bedos, qui a remplacé Eric de Montgolfier en mai 2012, aurait quelque peu changé la donne en matière de politique pénale. «Il semble qu'il ait plus de déferrements, d'affaires suivies que du temps de son prédécesseur, explique la syndicaliste. Si les habitants voient que leur plainte a plus de chance d'aboutir, cela peut les inciter à aller plus facilement déposer plainte.» Contacté, le procureur adjoint de Nice n'a pu nous répondre, le greffier en chef n'ayant «pas encore sorti les chiffres de juillet».

Au passage, l'ONDRP suggère, dans son langage très policé : «Il serait grandement souhaitable que cet épisode édifiant, qui ne sera pas le dernier compte tenu des autres mois signalés comme atypiques par l’ONDRP depuis, contribue à l’adoption d’une modification du calendrier des collectes des faits constatés, surtout les mois se finissant un week-end.» Voilà qui pourrait intéresser le ministre de l'intérieur Manuel Valls qui déclare aujourd'hui dans Le Monde, vouloir «mettre à plat l'ensemble de l'outil statistique».

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