«Une ZAD, c'est quoi ça ?»

L'école maternelle Barnier, le 17 février. © LF L'école maternelle Barnier, le 17 février. © LF
A Marseille, le square Michel Lévy s’est autoproclamé «première ZAD urbaine de France» sur le modèle des mobilisations écologistes contre les grands projets à Sivens et Notre-Dame-de-Landes. Depuis le 22 janvier 2015, il est occupé par des riverains et militants qui s’opposent à l’arrachage des arbres et au bétonnage du jardin public.

Mise à jour : Le square a été expulsé vendredi 30 janvier au petit matin, après passage d'un huissier. La Zad marseillaise n'aura finalement pas duré beaucoup plus longtemps que celle de Rouen évacuée le 7 novembre 2014. «A 6h moins deux minutes ce vendredi 30 janvier, la BAC, accompagnée par un huissier, entre dans le parc avec un ordre d’expulsion immédiate et expulse les occupants, indique un communiqué des militants marseillais.  Un d’eux a pu résister, perché en haut d’un micocoulier (c’est un arbre), et la police quitte le terrain en laissant cet occupant en haut de l’arbre. Un appel à rassemblement est lancé mais peu de personnes viennent soutenir les occupants. A 10h, la BAC se réinfiltre dans le parc et expulse tout le monde, seize camions de CRS attendant en renfort. Le copain dans l’arbre est malheureusement au sol à ce moment-là, on soupçonne très sérieusement qu’un indic était parmi nous ce matin.»

Massacre parc Michel Lévy 30 janvier 2015 © Alter Off TV

C’est un petit square dans le 6ème arrondissement de Marseille, à proximité de la place Castellane : d’un côté un terrain de boules ombragé par des cyprès et platanes centenaires, de l’autre des jeux pour enfants. A vrai dire, le square Michel Lévy est le seul jardin public dans un arrondissement de quelque 42 000 habitants dont la densité n’a rien à envier à celle de Paris (environ 20 000 habitants par km2). Le 17 juin 2013, la mairie UMP de Marseille a pourtant décidé de déclasser cet espace public pour le vendre (1,2 millions d'euros) à un bailleur social, Unicil (lire la délibération). Celui ci doit y construire un parking sous-terrain de 300 places, ainsi que 46 appartements, pour moitié en logements sociaux, pour l’autre proposés à la vente en accession sociale. Le rez-de-chaussée abriterait un nouveau centre social. Mais du jardin, il ne restera que 1100 m2 qui seront rétrocédés à la Ville. A cause de la dalle de béton, seuls des arbustes seront replantés. Et le soleil et le mistral pourront s’en donner à cœur joie.

 «Le square actuel est déjà sous-dimensionné par rapport aux besoins, dit Muriel Wolff, riveraine de 62 ans et coordonnatrice du collectif Michel Lévy. Aux sorties d’école, les gens s’asseyaient par terre. Alors imaginez un parc encore plus petit avec un programme immobilier pour 75 familles supplémentaires à deux rues d’ici, plus les 46 logements prévu sur place. Les gamins vont jouer à saute-voiture dans le sous-sol !»

Rien a priori d’exceptionnel à Marseille, où le maire Jean-Claude Gaudin poursuit depuis 1995 sa politique de bétonisation, avec cette fois ci l’argument imparable du logement social. «Je suis stupéfait que des gens de gauche, qui nous accusent sans cesse de ne pas respecter les quotas de HLM dans les 6e et 8e arrondissements, s’opposent à ce projet», dégaine ainsi Yves Moraine, maire UMP du secteur. Mais surfant sur l’effet Notre-Dame-des-Landes et Sivens, des riverains et militanst écologistes ont décidé d’occuper les lieux le 22 janvier 2015.

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«Lundi (19 janvier) une entreprise est intervenue, soit disant pour désamianter le bâtiment de l’ancien centre de loisir, raconte Muriel Wolff. Le mercredi matin, un tractopelle est arrivé et le lendemain ils ont fait tomber les arbres.» Au moins les occupants, qui tentent de se réchauffer assis sur des parpaings autour d’un feu de camps, ne manquent-ils pas de combustible. «Ce jardin a été payé par nos impôts, c’est un espace public, donc nous nous le réapproprions», dit Patrick Desbouiges, président de l’association marseillaise «2015 Nature et environnement». Huit arbres ont déjà été abattus, il n’en reste que six, dont un micocoulier «de 150 ans, classé arbre remarquable», assure Patrick Desbouige qui dit attendre «des copains grimpeurs venus de Sivens». Les occupants ont construit deux plateformes en haut des arbres, où ils entendent bien se percher à la moindre tentative de reprise du chantier. Pour l’instant, les policiers ne font que passer matin et soir, saluer les occupants.

Les tentes sont installées à l’abri du vent glacial, derrière l’ancien centre de loisir bouclé à clef et qui devait être désamianté. Les occupants ont débarrassé le jardin des branchages et construit des balançoires pour les gamins du quartier. Des ateliers de construction de tipi sont prévus. Des pousses de chêne verts et blancs ont été plantés. Dans le petit potager, délimité par des ficelles, des étiquettes optimistes annoncent des pommes de terre, de la marjolaine, des piments d’Espelette, et des courges. «En espérant que ça ait le temps de pousser», soupire Michel dit «l’Indien» (ici tout le monde s’appelle Michel).

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Infirmier dans le quartier, l'homme ne décolère pas, malgré ses yeux malicieux. «La politique de Gaudin est de tout vendre aux spéculateurs, aux fonds de pension comme la rue de la République, lâche-t-il. Pour faire du logement social, il n’a qu’à réquisitionner tous les bureaux vides d’Euromed (immense opération de rénovation urbaine dans l'arrière-port de Marseille, ndlr).» Une voisine, la trentaine, débarque avec son duvet. «Michèle», donc, travaille dans l’édition, mais profite d’une période d’inactivité pour venir donner un coup de main. «Quand j’étais petite, je venais faire du vélo ici, dit-elle. Dans ce quartier, c’est le seul espace vert que nous avons. Et il y a quatre écoles dans un rayon d’un kilomètre.»

«A Marseille, tout ce qui était public est en train de devenir privé», déplore Gérard Janson, du collectif de défense du littoral 13, venu apporter son soutien. L’association a été créé en avril 2014 pour lutter contre la semi-privatisation par la nouvelle mairie de secteur de droite de la plage des Catalans, la plus proche du Vieux-Port. La ZAD marseillaise (zone à défendre, un détournement de l'acronyme officiel "zone d'aménagement différé") est également soutenue par le collectif Laisse Béton qui rassemble douze associations contre le bétonnage de Marseille. Gérald, un de ses membres, s’interroge sur l’«absence de concertation» et «ce montage bizarre où la ville vend un espace public au privé qui lui en rétrocède une partie ensuite».

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La lutte est  hyperlocale, on croise beaucoup d’associatifs marseillais et peu de militants venus d’ailleurs. «Ce ne sont pas les mêmes enjeux qu’à Sivens, ici c’est  presque plus social qu’environnemental», commente un nouvel arrivant, 21 ans. En route pour Sivens avec sa tente, ce jeune saisonnier vient du Var. Il a décidé de s’arrêter à Marseille après avoir découvert cette nouvelle «ZAD» sur la page Facebook du collectif du Testet, qui lutte contre la construction du barrage dans le Tarn. «Je n’appelle pas vraiment ça une Zad, plutôt une occupation, mais c’est intéressant il y a des gens du quartier et de militants marseillais qui s’expriment», observe une Zadiste de Sivens, présente sur les lieux.

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«Une ZAD, c’est quoi ça ?», demande Yves Moraine, le maire UMP de secteur, avant de crier au «déni de démocratie». «La démocratie représentative, c’est "Les élus ont décidé", tranche-t-il. Les riverains ont perdu tous les recours en justice contre le permis de construire (accordé en 2088, ndlr). La démocratie représentative, ce sont les CIQ (comités d’intérêt de quartier) qui sont très favorables au projet, car c’est un super dossier.» De fait, Monique Vedel, la présidente CIQ Baille-Lodi qui revendique 250 adhérents, n’a rien contre un nouveau parking dans un quartier «étouffé». Et puis «il y avait énormément de drogués qui venaient, le matin on retrouvait les seringues et les capotes…» Elle met aussi en avant la future «maison de quartier avec accès aux handicapés» et le «mur du jardin qu'il aurait fallu refaire de toutes façons». Bref, «il faut vivre avec le progrès» et l'occupation «met une animosité dans le quartier, ça met une révolution».

La conseillère municipale Annie Levy-Mozziconacci, qui était tête de liste socialiste aux municipales dans le secteur, a demandé le 26 janvier au préfet des Bouches-du-Rhône et au maire de Marseille de faire stopper les travaux. «Ce permis de construire, accordé il y a 6 ans, ne correspond absolument plus à la priorité du développement durable qui doit animer notre ville dans toute son action, le manque de concertation et le dialogue avec les habitants du quartier est d’autant plus choquant et conduit évidemmment à un blocage du projet», écrit-elle dans ses deux courriers.

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La mobilisation dure depuis plusieurs années, elle a notamment été chroniquée par le site Marsactu :

A Lodi, les riverains défendent leur jardin contre un parking

"Nous comptons sur le bons sens des élus pour sauver le square Michel Levy"

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