Sous la réalité, le réel. À propos de La Voix d'Aïda, de Jasmila Zbanic

Inscrit dans une œuvre cinématographique déjà importante et consacrée à la guerre déclenchée par Milosevic en 1991, « La Voix d’Aïda », de Jasmila Zbanic, reconstruit, de façon rigoureuse et fort bien documentée, la situation historique dans le quartier général de l’ONU, au cours des deux jours qui précédèrent la chute de l’enclave de Srebrenica, le 11 juillet 1995.

Près de trente ans après les faits, les condamnations pour génocide sont tombées – avec beaucoup de retard malheureusement, et sans que Milosevic lui-même soit jugé, ce qui en soi est une catastrophe juridique et par conséquent symbolique au sens fort.

Il n’en demeure pas moins que l’imprescriptible a été juridiquement prononcé, pour la première fois en Europe depuis la Shoah. Si l’on en croit les premiers commentaires parus dans la presse nationale, cet événement européen ne semble pas avoir encore fait événement pour la plupart des chroniqueurs. Mieux : après coup, il n’a pas suscité de critiques relatives aux préjugés et aux idées reçues qui restent dominantes, aujourd’hui encore, chez beaucoup de commentateurs. A tel point qu’il est encore possible, aujourd’hui, d’entendre sur nos ondes affirmer qu’il n’y a pas eu de génocide en ex-Yougoslavie. Combien de temps faudra-t-il pour sortir du déni et rendre l’opinion consciente ? Cette visée serait-elle utopique, voire désespérée ?

Telle est pourtant celle, me semble-t-il, de La Voix d’Aïda, qui traduit de façon remarquable et bouleversante le tragique de cette situation historique récente : des soldats de l’ONU réduits à l’impuissance par un haut commandement muet, qui semble avoir décidé de laisser faire bien que ne pouvant pas ignorer (vu ce qui s’était passé au cours des années précédentes) ce qui allait se produire ; des populations civiles qui seront livrées sans coup férir aux néo-nazis génocidaires ; et une interprète (inventée en l’occurrence, puisque l’interprète réel était un homme, dont parle bien David Rohde dans Le grand massacre) confrontée dans sa chair à cette tragédie trop humaine.

Bien entendu, le film ne peut pas « montrer » le génocide. La vision en serait insoutenable de monotonie : une série de massacres programmés après la chute de l’enclave, massacres qui se sont produits pour la plupart dans les écoles de la vallée où furent systématiquement regroupés ces civils désarmés lâchés par l’ONU et promis à la mort (l’enquête rigoureuse menée par Jean-René Ruez l’a mis en évidence pour le Tribunal) – série tragique qui venait ponctuer d’un sinistre point d’orgue la série commencée à Vukovar et en Croatie par les mêmes agresseurs. Il n’en a pas moins le mérite de tenter de venir réveiller les consciences endormies, qui préféreraient sans doute ne pas voir ni savoir, ou encore faire peser sur cette histoire la chape de plomb du déni en prétendant tourner la page de ce nouveau passé qui ne passera pas.

Pour le public français qui n’a généralement pas les cartes en tête, il faut rappeler que Srebrenica, lieu du mémorial des Musulmans de Bosnie (qui étaient une nationalité dans la Yougoslavie titiste d’avant-guerre), se situe aujourd’hui en territoire serbe puisque les agresseurs ont « gagné » la moitié de la Bosnie, même si la Republika Srpska n’est pas (ou pas encore) rattachée à la Serbie. La décision de l’héroïne de « rentrer chez elle » à la fin du film est donc doublement courageuse puisque ce « chez elle » n’est plus, politiquement parlant (et du fait du traité de Dayton-Paris) « chez elle » et que les populations serbes locales, qui sont généralement dans le déni du génocide, peuvent désormais se prévaloir de leur conquête territoriale. Comment enseigner aux enfants ce qui s’est passé, face aux parents néo-nazis qui s’en sont bien sortis et confient leurs enfants à une telle institutrice, qui en sait évidemment beaucoup trop ?

Pour le dire autrement : quelles que soient les critiques qui sortiront (et les critiques de cinéma sont généralement assez ignorants de ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie), allez voir ce film. Du moins, si vous estimez qu’il est important de ne pas rester dans l’ignorance. Ensuite, si vous désirez comprendre ce qui s'est passé, essayez de prendre le temps de lire. Même si la presse française s'est tue jusqu'ici sur l'essentiel, tant il est vrai que ce qui caractérise le génocide, c'est le déni qui l'accompagne et s'ensuit, vous pouvez savoir car les travaux sont publiés et le mécanisme de répétition génocidaire, dans cette région européenne, a été mis en évidence. Et puisque nous sommes désormais dans l'imprescriptible, autant la polémique est obscène, autant le débat de fond est nécessaire.

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