Quelle politique de civilisation? Lettre à Bernard Kouchner

Par Marc Blanchet, Louise L. Lambrichs et Guy Samama.Monsieur le Ministre,Dans un entretien accordé au Monde (14 février 2009), Olivier Poivre d'Arvor soutient une position qui mérite d'être éclairée par ce que Stendhal appelait « les petits faits vrais » : ceux qui jettent sur les discours une autre lumière.

Par Marc Blanchet, Louise L. Lambrichs et Guy Samama.

Monsieur le Ministre,

Dans un entretien accordé au Monde (14 février 2009), Olivier Poivre d'Arvor soutient une position qui mérite d'être éclairée par ce que Stendhal appelait « les petits faits vrais » : ceux qui jettent sur les discours une autre lumière. « Quand on a un désir, dit-il, il faut le nommer ! » Il se trouve que le désir se traduit par des actes ; bien souvent, il échappe à celui qui croit le nommer.

Quel est le désir d'OPA ? « Au prix d'arbitrages difficiles, déclare-t-il, nos crédits ont été maintenus, et nous allons en outre prendre en charge le livre et le cinéma. »

Pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd'hui dans la politique culturelle française, un bref retour en arrière s'impose.

 

Il y a une dizaine d'années, à l'initiative d'Yves Mabin, Chef de la division des écrits et médiathèques à la Direction générale de la Coopération internationale et du développement du Ministère des Affaires Etrangères (MAE), le bureau culturel des Affaires étrangères françaises créait une revue, Vient de paraître. Elle était destinée à informer nos postes à l'étranger des parutions récentes, et à y promouvoir la culture de langue française ; elle s'était donné à l'origine pour mission de sélectionner et critiquer les ouvrages dans différents domaines phares - littérature largement comprise, philosophie, sciences dites dures et sciences humaines - puis s'était élargie à de nouvelles rubriques - musique, cinéma, livres pour la jeunesse, sport, cuisine, bande dessinée, jardinage... - pour brasser, de façon éclectique et rigoureuse, tout le champ du Livre et s'ouvrir aussi à d'autres supports de la création artistique, devenus essentiels au XXe siècle, à savoir le disque et le DVD.

 

Afin d'assurer la qualité des choix de cette publication trimestrielle, une équipe d'une quarantaine de critiques professionnels, reconnus par ailleurs pour leur professionnalisme ou l'originalité de leurs travaux, fut constituée : détecter ce qu'il y a de plus innovant dans la pensée contemporaine ne pouvait être réalisé que par un aréopage de personnes indépendantes et qualifiées. Le mot d'ordre était liberté, de choix comme de critique, le seul critère recommandé étant l'intérêt des œuvres. En rendre compte en quelques lignes suppose une certaine capacité à détecter, puis à faire émerger sans le trahir, l'essentiel d'une pensée singulière, d'un regard, d'une approche.

 

Après quelques années, la gestion de cette revue, qui permettait aussi de faire entendre des voix publiant en français sans avoir été relayées par les médias habituels, fut confiée à Culturesfrance, opérateur délégué des ministères des Affaires étrangères et de la culture et de la communication pour les échanges culturels internationaux, sous la direction d'Olivier Poivre d'Arvor. Nous avons poursuivi notre travail dans ce nouveau cadre, en respectant pleinement la mission qui nous avait été confiée.

 

Soudain, en février 2009, toute l'équipe des critiques s'est vue remerciée et informée, par une lettre laconique et sans autre préavis, que la sélection des œuvres se ferait désormais « en interne ». Nous tenons à exprimer notre surprise face à cette décision. Celle-ci revient à transférer une compétence à des personnes dont le travail, appréciable mais d'un autre ordre, n'a jamais été de découvrir, de lire et de chroniquer les parutions. Si la raison invoquée de cette décision est d'ordre économique, remarquons que Culturesfrance est dotée visiblement d'assez gros moyens pour organiser des colloques à l'étranger et promouvoir ce que Culturesfrance considère comme la culture française. Parallèlement, le budget « Livre » de Culturesfrance s'est vu maintenu, voire augmenté. Olivier Poivre d'Arvor en convient lui-même : « Bernard Kouchner ayant transféré à Culturesfrance les activités de promotion du livre à l'étranger, on a pu sauver les budgets menacés. Ainsi nous allons pouvoir nous concentrer sur les aides à la publication et à la traduction, sur les missions d'auteurs français à l'étranger, et travailler enfin en synergie avec le Centre national du livre. » Ce ne sont donc pas les crédits qui manquent, mais ils sont investis par l'Etat pour promouvoir ce que Culturesfrance considère devoir être promu et qui l'est déjà par l'ordre marchand actuel.

 

Soyons clairs : nous ne sommes pas opposés par principe à l'intervention de l'Etat puisque, dans un cadre ouvert, nous avons collaboré à cette revue pendant une dizaine d'années, avec une haute idée de notre mission : soutenir les œuvres de qualité dans tous les domaines, sans tomber dans les prismes parisiens qui sont déjà très prégnants. A cet égard, le soutien de l'Etat, par la publication de Vient de paraître, était apprécié des Français vivant à l'étranger et des amateurs de langue française dans le monde, cette « langue de rivière et de ponts ». En revanche, que l'Etat devienne, à travers Culturesfrance, l'unique sélectionneur de ce qu'il convient, ou non, d'exporter à l'étranger relèverait d'une prise de contrôle qui nous paraît préjudiciable à la diversité, à la richesse et à la qualité de notre culture vivante.

 

Rappelons que la civilisation n'a progressé que par les textes, largement compris. Or, rarement des œuvres fortes et originales se sont vendues dans les mois consécutifs à leur publication ; toute l'histoire littéraire et artistique en témoigne, et cela pour une raison simple : la nouveauté, dans les sciences comme dans les arts, est toujours subversive ; elle bouscule les idées reçues. Poser une équivalence entre l'écrit et sa valeur marchande immédiate ferait obstacle à la prolongation de l'esprit des Lumières, qui associait progrès des connaissances, idée démocratique et ouverture du savoir à tous.

 

Pendant dix ans, l'Etat français nous a permis de critiquer les seuls textes qui nous paraissaient avoir de la valeur en eux-mêmes, loin de tous les critères mondains ou marchands. Nous devons ces belles années à l'ouverture d'esprit d'Yves Mabin, à la haute idée qu'il se fait de la littérature et de la culture, et à la confiance qu'il nous a accordée. Ces années ne seraient-elles plus qu'un souvenir ? Vient de paraître vient de disparaître. Et, avec lui, un espace de liberté, de rigueur et d'exigence que nous avons aimé. A la place de cette revue, qui publiait des articles critiques originaux traduits ensuite en anglais (initiative heureuse, favorisant le dialogue entre les cultures, dans un contexte où domine sans concurrence la culture anglosaxonne), l'Etat français va-t-il prendre le risque de réduire la richesse de notre littérature à des textes publicitaires, des quatrièmes de couverture et d'autres textes promotionnels ? Les petits éditeurs, plus exposés à la précarité que les grands, se verront une fois de plus sacrifiés et, avec eux, les entreprises littéraires les plus fécondes. Et ce que nous disons du livre vaut aussi, bien sûr, pour le disque, soumis aux mêmes impératifs de rentabilité.

 

Pour sortir de cette impasse, Monsieur le Ministre, nous vous proposons ceci : que vous ayez décidé de supprimer la revue papier pour faire des économies et la remplacer par un support virtuel, soit. Cela ne vous empêcherait pas de défendre la libre expression de la culture de langue française dans le monde en réintégrant l'équipe des critiques professionnels et indépendants. Ceux-ci travaillent depuis plus de dix ans pour vos services, dans l'amour du livre et de la lecture comme de l'écoute musicale. En les rémunérant comme par le passé pour les critiques que vous ferez paraître sur le support virtuel que vous avez prévu, vous prouverez que vous n'avez pas décidé, en utilisant l'économie pour alibi, de congédier la liberté de critique, l'exigence et l'indépendance de pensée pour contrôler, comme ont toujours tenté de le faire les régimes démocratiques dits, par antiphrase, ultra-libéraux, tout ce qui relève de l'opinion, de l'information, de la culture largement comprise et de la littérature. C'est donc d'ouverture que nous parlons : d'une ouverture qui permettra à l'Etat français de faire valoir, en Europe et dans l'univers anglo-saxon, la richesse de la recherche et de la création françaises et francophones dans tous les domaines, de la pensée et des arts, en toute liberté.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de toute notre considération.

 

Marc Blanchet

Louise L. Lambrichs

Guy Samama

 

avec le soutien des critiques à Vient de paraître :

Nathalie Beau

Philippe Carles

Sylvie Courtine

Christian Delacroix

François Dosse

Gilles Fumey

Patrick Garcia

Etienne Guyon

Serge Laget

Jean-Pierre Luminet

Pierre-Dominique Parent

Eric Poindron

Jean-Pierre Salgas

François de Saint-Chéron

(liste en voie de constitution)

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