Révisionnisme, négationnisme… ou néo-négationnisme?

Emmanuel Macron n’est pas le seul, aujourd’hui, à créer des Commissions d’historiens experts. Dans les Balkans, le gouvernement de la Republika Srpska (entité serbe de Bosnie) a également réuni une Commission d'experts qui a entrepris d’écrire l’histoire du siège de Sarajevo. Comment qualifier cette entreprise?

Emmanuel Macron n’est pas le seul, aujourd’hui, à créer des Commissions d’historiens experts. Le 16 avril dernier, le Courrier des Balkans a publié un article rendant compte des résultats d’une Commission créée par le gouvernement de la Republika Srpska (entité serbe de Bosnie) et qui, composée également de nombreux experts, a entrepris d’écrire ou de récrire l’histoire du siège de Sarajevo à sa façon en insistant sur les souffrances endurées par les populations serbes de cette ville. Et ce précisément au moment où vient de mourir Jovan Divjak, général serbe de l’armée bosnienne, qui s’est battu avec un courage exemplaire contre la politique de Milosevic.

Il existe donc, ce dont personne je suppose n’a jamais douté, divers styles de Serbes : ceux qui ont soutenu la politique génocidaire conduite par Slobodan Milosevic, et ceux qui s’y sont opposés. En un mot (et en oubliant les désorientés, les malheureux, les hésitants consternés et tant d’autres), des collaborateurs à la politique génocidaire, et des résistants. Ces collaborateurs, qui se présentent parfois comme des experts, sont aujourd’hui bien entendu et comme il se doit dans le déni de leurs propres responsabilités – et ce de façon d’autant plus aisée que le TPIY lui-même, émanant de l’ONU, n’a jamais sanctionné juridiquement l’agression de la Serbie de Milosevic contre la Croatie et la Bosnie.

Dans ces conditions, et puisque nous sommes confrontés à un crime imprescriptible, il paraît inapproprié de parler de « révisionnisme », comme le fait Anne Cateux dans le Courrier des Balkans du 16 avril dernier, sauf à utiliser ce terme dans le sens cher aux communistes, qui ne sont pas toujours les derniers à être dans le déni quant aux crimes staliniens et yougoslaves (rappelons que le camp de Jasenovac a continué plusieurs années à fonctionner sous Tito, dans une Yougoslavie dominée par Belgrade). 

Plutôt que de révisionnisme, il paraît plus adapté de parler d’un néo-négationnisme ayant émergé dès les années 90, et qui s’est épanoui sans trop de difficultés à la faveur des dénis onusiens et européens. Néo-négationnisme portant donc sur la négation des spécificités du crime de génocide, et articulé au négationnisme des nationalistes serbes, relativement à la responsabilité de la Serbie de Nedic dans l’extermination des Juifs d’Europe. Si les nationalistes serbes ont été négationnistes, ce n’est pas parce qu’ils auraient nié l’existence des chambres à gaz, mais bien parce qu’ils ont nié la collaboration de la Serbie à l'extermination des Juifs d’Europe ; et pour mieux nier la responsabilité de leur État nationaliste et collaborateur, ils se sont identifiés eux-mêmes aux Juifs en victimisant l’ensemble du peuple serbe. Ce que continue de faire, dans une remarquable continuité, la Commission convoquée en Republika Srpska. La distinction, à Jasenovac, entre le crime de génocide qui touchait tous les Juifs d’Europe, et les crimes touchant des règlements de comptes entre nations, n’a jamais pu être faite clairement sous la Yougoslavie titiste. Ajoutons que dans la propagande de Milosevic, cette identification abusive a favorisé au début des années 90 le rejet sur l’ensemble des populations de Croatie de l’entière responsabilité relative à ce crime imprescriptible auquel avait collaboré le gouvernement d’Ante Pavelic, pour mieux masquer le fait que la Serbie de Nedic avait également collaboré très activement à ce même crime. Il suffisait donc de mettre en relation ce déni historique avec la réalité des crimes commis par le régime de Milosevic pour mettre en évidence le mécanisme de répétition génocidaire... toujours méconnu ou dénié à l'heure actuelle. 

Si révisionnisme il pourrait y avoir dans cette tragédie, ce serait dans l’esprit de Zola et de l’Affaire Dreyfus au sens où tous les « J’accuse » (et je pense en particulier au « J’accuse l’ONU » de Zlatko Dizdarevic) ont rencontré des murs ou encore se sont enfoncés dans l’oubli à la faveur du refoulement qui pèse souvent sur les réalités déplaisantes ou douloureuses. Un révisionnisme qui demanderait la révision d’un certain nombre de procès qui, fondés sur le déni de l’agression, ont amené les juristes à construire des actes d’accusation à charge tout à fait scandaleux puisque fondés sur l’idée implicite qu’un agressé n’a pas le droit de se défendre contre une agression caractérisée.

Mais la presse occidentale, et française en particulier, n’est plus ce qu’elle a pu être : un contre-pouvoir face à certains abus institutionnels. Toute la presse occidentale en effet a souscrit au supposé « conflit inter-ethnique », signant le retour d’un refoulé colonial demeuré impensé et qui n’était pas, loin s’en faut, le seul fait de François Mitterrand, même si celui-ci y a fortement contribué. Et aujourd’hui, en silence, le déni inscrit dans notre histoire européenne par le TPIY fait son œuvre puisque le débat sur ce qui s’est réellement passé en ex-Yougoslavie n’a jamais pu s’ouvrir - sans doute parce que les uns s'imaginent savoir quand les autres s'imaginent que tout est réglé - ce qui est loin d'être le cas puisque cette Commission d'experts serbes perpétuent aujourd'hui exactement la même propagande que celle de Milosevic, qui conduisit à la guerre.

Or, vu le caractère imprescriptible de ce crime, il serait urgent pour les jeunes gens d’être dûment informés, sauf à les condamner à répéter les mêmes erreurs tragiques que leurs aînés. Vu les diasporas serbes, bosniaques, croates, kosovars, qui ont essaimé en Europe et aux États-Unis à la faveur de cette tragédie, un vaste travail de mémoire européen et transnational devrait être soutenu, encadré, rigoureux, étayé sur des analyses pertinentes – et des critiques non moins pertinentes face au déni des faits réels demeurés jusqu’ici impensés par la plupart. Au lieu de cela, par peur de penser peut-être, ce qui suppose de se confronter soi-même à quelques abîmes recouverts par diverses rationalisations plus ou moins érudites, un néo-négationnisme prospère et se transmet secrètement, délibérément ou inconsciemment, qui favorise les polémiques stériles et répétitives tout en enkystant durablement les divisions qui ressurgiront à la première occasion. Confortée dans ses dénis historiques, la Serbie nationaliste actuelle (qui compte une opposition encore très minoritaire), soutenue par la Russie et la Chine, se réarme, tandis que les victimes de la politique de Milosevic cherchent du soutien du côté de l’OTAN. Qui a dit que la guerre froide était terminée ? Les pays issus de l’ex-Yougoslavie restent le terrain privilégié des affrontements entre les grandes puissances. L’ONU a échoué à empêcher la politique génocidaire mise en œuvre par Milosevic, ses différentes instances juridiques ont échoué à juger de façon pertinente les responsabilités, le déni est si bien consolidé que personne ne souhaite plus en parler, tout est donc prêt pour que la guerre recommence à la première occasion.

Louise L. Lambrichs

Ecrivain,  

Enseignante à Sciences Po

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