En écho au rapport Duclert, la guerre en ex-Yougoslavie

Le Rapport de Vincent Duclert sur les archives de la politique française menée au Rwanda constitue une étape importante relativement à l’héritage encombrant de François Mitterrand. Son intérêt, d’ailleurs, ne se limite pas au Rwanda, puisqu’il apporte plusieurs éléments intéressant aussi la guerre en ex-Yougoslavie. Analyse.

Le Rapport de Vincent Duclert sur les archives de la politique française menée au Rwanda constitue une étape importante relativement à l’héritage encombrant de François Mitterrand. Son intérêt, d’ailleurs, ne se limite pas au Rwanda, puisqu’il apporte plusieurs éléments intéressant aussi la guerre en ex-Yougoslavie.

Rappelons que les deux politiques génocidaires sont strictement contemporaines et que la même logique discursive – ethniste – s’est appliquée en ex-Yougoslavie, avec des conséquences qui demeurent extrêmement problématiques et préoccupantes pour l’Europe.

Vincent Duclert rappelle dans son introduction que le rôle des historiens n’est pas de juger de la complicité de tel ou tel État. Soit – encore que s’il y a de l’impensé, comme il le note bien, c’est aussi qu’il y a défaut de jugement.

Concernant l’ex-Yougoslavie, son rapport apporte un témoignage capital de Jean-Bernard Mérimée, qui revendique le rôle déterminant de la France dans la création du TPIY. (S’agissant de la création du TPIR, il réclame le droit « de manifester clairement que nous avons été étroitement associés à l’élaboration du texte (comme à celui pour l’ex-Yougoslavie dont nous étions à l’origine)... »)

Voilà qui confirme un point sensible mis en évidence par mes travaux publiés : à savoir que cette juridiction ad hoc, fondée sur un déni du fait d’agression grâce à la France, a inscrit dans l’Histoire européenne, en réalité, une forme de déni de la spécificité génocidaire de la politique menée par Milosevic.

Les historiens qui auront à cœur d’analyser les archives non seulement de la France, mais aussi du TPIY, devront donc porter toute leur attention, non seulement sur le souci de François Mitterrand de soutenir la Serbie de Milosevic, mais aussi sur la construction des actes d’accusation de tous les agressés par le régime de Milosevic, puisque ce sont les premiers agressés qui ont été, historiquement, les premiers jugés).

La question n’est pas ici de traduire tel ou tel responsable français devant un Tribunal Pénal international.

Il faudrait dans ce cas traduire en justice tous les membres du conseil de sécurité de l’ONU, qui ont prononcé l’embargo sur les armes en 1991 et donné ainsi à Milosevic la supériorité des armes.

La question actuelle, c’est le déni qui pèse sur ces événements tragiques, avec la complicité de bien des intellectuels, et par voie de conséquence sur les victimes (en particulier les jeunes issus des viols massifs et qui sont confrontés à d’innombrables dénis institutionnels), c’est aussi le déni de l’idéologie ethniste qui, dominante dans les plus hautes sphères institutionnelles (comme en témoignent tous les « plans de paix » élaborés, et visant à plus de « compacité ethnique »), a pris le pas sur toute analyse politique de cette guerre ayant pris une forme génocidaire, et qui pèse désormais sur les jeunes générations, formatées pour que tout recommence « comme en 14 ».

La presse spécialisée a manqué – Duclert le souligne avec justesse – l’analyse politique de ces événements. Je dirais aussi qu’elle l’a censurée quand elle lui était proposée par d’autres que des voix gouvernementales ou des figures médiatiques autorisées, sans voir que cette censure arbitraire faisant le jeu d’une classe rouge-brune négationniste, soutenue bien entendu tant par le FN que par des voix communistes nostalgiques de la Yougoslavie titiste.

La doxa actuelle, qui a fait depuis des décennies de la guerre en ex-Yougoslavie un « conflit interethnique », traduit le retour du refoulé colonial et masque l’irruption, après la chute du Mur de Berlin, d’un mouvement rouge-brun fort apprécié de notre Europe apparemment, et maintenu au pouvoir par le déni de l’agression mis en œuvre par le TPIY.

Car il ne faut pas se leurrer, le déni profite toujours aux agresseurs et il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils plaident coupable.

Le massacre de Srebrenica, dont le scénario reproduit celui du massacre de Bleiburg à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est l’aboutissement d’une politique génocidaire qui a commencé à Vukovar. La chose est désormais montrée pour qui souhaite le savoir. Cela ne pouvait se comprendre qu’en déconstruisant ce qu’il faut bien considérer comme nos propres propagandes, issues de préjugés fort anciens, et en reconstruisant la logique des faits à partir de l’agression, par Belgrade, de tous ses voisins.

En déniant l’agression, ce qui fut fait grâce à la France comme le rapporte Jean-Bernard Mérimée, le TPIY a inscrit dans l’Histoire un déni sans précédent, et délétère pour l’Europe – dont la Croatie fait désormais partie.

Il est humiliant sans doute, pour ceux qui ont passionnément soutenu « la Serbie » (de Milosevic), d’admettre qu’ils ont soutenu un parti rouge-brun négationniste – et ce, au détriment d’une autre Serbie qui, elle, n’est pas dans le déni et se bat pour comprendre et résister à l’idéologie national-communiste restée dominante.

Toutefois, grâce au TPIY, la Serbie rouge-brune a gagné, elle se réarme avec le soutien de la Russie et de la Chine, et l’Europe jusqu’ici s’est montrée incapable de penser la spécificité génocidaire, le droit, et la fonction symbolique capitale de la loi.

Est-ce l’héritage que nous allons transmettre à nos étudiants, sans ouvrir ce dossier avec un peu plus de clarté ?

Ou bien allons-nous pouvoir enfin entreprendre un travail de recherche consistante et de pensée relatif à cette répétition génocidaire dans l’espace européen, encore déniée comme telle par nombre de nos contemporains ?

Louise L. Lambrichs, écrivain. Enseignante à Sciences Po.
Auteur notamment de Comme en 14 ? Contribution à l’écriture de notre histoire, La Rumeur Libre, 2014

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