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Billet de blog 28 mai 2022

Justice pour Guillaume : moi aussi, j'ai honte.

Il y a quelque chose de profondément humiliant dans le fait de se dire qu'encore aujourd'hui, dénoncer des violences sexuelles vous rendra toujours coupables.

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Il y a quelque chose de gênant dans la manière dont Maxime Cochard et Victor Laby se gargarisent du classement sans suite les concernant dans l'enquête sur la mort de Guillaume. Ce jeune étudiant s'était donné la mort une semaine après avoir accusé publiquement, fin Janvier 2021, les deux élus parisiens de l'avoir violé, lançant par la suite le #MeTooGay, mouvement de témoignages qui nous rappelle la triste réalité des violences sexuelles envers et dans la communauté homosexuelle.

Il y a quelque chose de gênant dans la manière dont les deux élus communistes utilisent les mots qu'on attribuerait aux victimes d'un système qui ne leur a pas rendu justice : "Pas d'oublis et pas de pardon pour les menteurs et les harceleurs" tweetait ainsi Victor Laby le Vendredi 27 mai, à l'annonce du verdict de l'enquête les mettant en cause.

Il y a quelque chose de gênant dans le fait de célébrer ce verdict comme la fin d'une histoire qu'il fallait bien terminer un jour. Comme si, tout ce qui était en jeu ici, c'était l'affaire d'un "simple" cyber-harcèlement.

Comme si, au départ de cette histoire, il n'était pas question de la mort d'un jeune homme homosexuel. Comme si, finalement, il n'avait jamais été question de cela.

Il y a quelque chose de gênant dans le fait de voir les deux mis en cause jouer les fils d'actualité spécialisés à partager tous les articles qui rendent compte de ce verdict. Sans rien dire du fait que l'image mis en avant dans tous ces articles est celle de Guillaume. Comme si, finalement, il n'avait jamais vraiment existé.

Comme si, tout ce qui était en jeu, c'était le tort qu'on leur avait fait, et que c'était cela qui devait être jugé. Comme si cette affaire les avait toujours concerné eux, et eux seulement, et que justice avait été rendue.

Il y a quelque chose de gênant dans la manière d'occulter le fait que l'affaire classée concernait des "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner" et non pas un viol. D'occulter le fait que c'était pourtant bien cela qui était en jeu. Que si Guillaume n'a pas déposé plainte pour viol, c'est bien parce qu'il n'a tout simplement pas pu.

Il y a quelque chose de gênant dans la manière de juger cela comme une victoire, en occultant le fait qu'en 2020, 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l’objet d’une condamnation, selon le ministère de l'Intérieur. En occultant le fait qu'un classement sans suite n'est pas la preuve d'une innocence. Encore moins quand, encore une fois, il est ici question d'un viol. Dans toute cette histoire, il a toujours été question de viol. Guillaume n'a pas pu déposer plainte pour viol parce qu'il s'est tué, et parce qu'il semble bien difficile d'envisager que quiconque puisse le faire à sa place.

Il y a quelque chose de gênant dans le fait de les voir eux-même tenter de clore le débat, exposant que "la justice prouve [leur] innocence". Et qu'ainsi, tout va bien. Justice a été rendue.

Comme si les deux élus étaient les seules victimes dans cette histoire. Comme si personne n'avait été oublié, parce qu'il n'y avait personne d'autre à qui penser.

Agir ainsi, c'est dire que tous ceux qui ont témoigné sur le #MeTooGay l'ont fait à l'initiative d'un menteur.

Il y a quelque chose d'absolument gerbant dans leur résignation à ne pas considérer un seul instant la mort de Guillaume. Quand bien même ce ne seraient pas eux qui sont directement responsables de sa mort, quand bien même le cyberharcèlement à leur encontre n'aurait été jamais souhaitable.

Quoi qu'on en dise : Quand on parle de cette affaire, on parle de la mort d'un jeune homme, homosexuel. Ne pas y faire référence, c'est au mieux se méprendre, au pire n'en avoir vraiment rien à faire.

Au fond de l'affaire, il y a une fois de plus la question des violences sexuelles en politique qui ressurgit : comment vouloir accorder quelconque crédit à la représentation politique si elle se refuse plus que jamais à entendre la parole des victimes de ces violences ?

Maxime Cochard et Victor Laby ont le droit à la défense. Ils n'ont cependant pas le droit de se fourvoyer, de faire mine de ne pas comprendre ce qui se joue réellement dans cette histoire, en braquant les projecteurs sur eux, et eux seuls.

Parce qu'ainsi, qu'ils le veuillent ou non, ils ne font que reproduire cette dynamique que les militant-es féministes dénoncent avec d'autant plus de ferveur d'année en année qu'il est nécessaire de la dénoncer, si l'on veut que l'engagement en politique soit permis à chacune et à chacun d'entre nous. Cette dynamique qui fait de la question des violences sexuelles la proie à un éternel silence, sauf à de rares occasions quand il s'agit de bien se faire voir.

Il y a quelque chose de profondément humiliant dans le fait de se dire qu'encore aujourd'hui, dénoncer des violences sexuelles vous rendra toujours coupables. Qu'il y a encore bien du travail à faire en politique, comme dans la société toute entière, pour que les violences sexuelles soient reconnues comme un sujet qui mérite qu'on en parle sérieusement, qui mérite mieux que cet ignoble jeu de dupes qui occulte l'élément le plus essentiel de cette affaire, la mort d'un jeune homme, pour constituer sa propre défense. Il en va de notre capacité à combattre collectivement les violences sexuelles, il en va de notre responsabilité collective pour que personne ne puisse se dire qu'on a le droit de vous agresser sexuellement sans que vous n'ayez votre mot à dire.

Car il en va bien sûr de la difficulté que nous avons à récolter la parole des victimes de violences sexuelles, à la récolter comme il se doit, à la traiter comme il se doit. Personne n'accuse publiquement un élu de viol parce que ça l'amuse, par volonté de nuire. Cela est fait avant tout parce qu'on ne peut le faire nulle part ailleurs. Qu'il y a un travail à faire (et qui est fait, petit à petit, grâce au travail des militant-es) pour créer les lieux propices à l'accueil et au traitement de la parole des victimes de violences sexuelles. Mais pour faciliter ce travail, tout le monde doit jouer le jeu, et surtout les mis en cause. Partant de là, se borner à crier victoire, c'est le signe que les auteurs de violences sexuelles ont encore l'impunité qui leur rend malheureusement bien des services.

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