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Billet de blog 25 janvier 2026

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il est deux heures du matin. C’est l’heure où l’on écrit parce que personne ne lit. Ou plutôt parce que personne ne peut lire : les yeux sont fermés, les notifications aussi, et même les indignations programmées dorment d’un sommeil mérité. Deux heures, c’est le créneau des phrases inutiles, celles qui n’ont pas d’audience, pas de likes, pas de carrière devant elles. C’est précisément pour cela qu’elles sont honnêtes.

À quoi bon écrire, donc, quand on sait que le texte finira coincé entre une enquête fouillée et une tribune en colère, lu par trois personnes, dont une qui cherchait autre chose ? À quoi bon aligner des mots quand la démocratie se résume désormais à une zone de commentaires et que la politique ressemble à une discussion WhatsApp où chacun écrit pour ne surtout pas lire ? On écrit pourtant. Par habitude, par réflexe, par politesse envers soi-même. Comme on allume une veilleuse dans un couloir où plus personne ne passe.

Il faut dire que dehors, la lumière baisse. Pas d’un coup, non : ce serait trop franc, trop élégant. Les lumières cèdent face aux ombres des promesses vides de sens. On nous promet l’ordre, la protection, la sécurité. On oublie de préciser pour qui. Et surtout contre qui.

La violence, nous la connaissons déjà. Elle n’arrive pas toujours avec des bottes ; Hannah Arendt l'avait dit, souvent, elle porte une chemise bien repassée et un PowerPoint. Elle se glisse dans les procédures, les délais, les formulaires, les « ce n’est pas possible », les « on n’a pas le budget », les « on verra plus tard ». Elle n’est pas spectaculaire : elle est quotidienne. Elle n’a pas besoin de coups : elle use. Elle fatigue.

Nous apprenons à l’affronter comme on peut. Certains crient. D’autres se taisent. Beaucoup encaissent, avec cette élégance triste des gens qui savent qu’ils ne gagneront pas, mais qui refusent de devenir laideurs. On se raconte qu’il faut être raisonnable, adulte, mesuré. On serre les dents. On continue d’aimer des gens. C’est sans doute la chose la plus subversive qui nous reste.

Car il y a eux. Ceux pour qui l’inquiétude n’est pas théorique. Ceux dont on se demande, à deux heures du matin, comment ils feront quand le monde sera un peu plus dur, un peu plus cher, un peu plus brutal. Ceux qu’on aime sans savoir comment les protéger, sinon en étant là, maladroitement, avec des mots qui ne servent à rien et qui pourtant tiennent chaud. On se surprend à espérer que la beauté : un rire, une attention ou une conversation sincère ; sera encore tolérée dans les temps qui viennent.

Ce qui risque d’arriver ? Rien de très original. Plus de contrôle, moins de solidarité. Des algorithmes pour décider, des experts pour expliquer, des factures pour punir. L’intelligence artificielle, par exemple promet de tout optimiser à ceux qui y auront accès. Elle écrira plus vite que nous, comptera mieux que nous, décidera peut-être à notre place. Et pendant ce temps, le prix des composants informatiques grimpera, rendant l’accès au progrès toujours plus cher, toujours plus réservé. Le futur sera "efficace", "rationnel" ... donc profondément injuste. Un futur très sérieux, sans humour. Ce qui est sans doute le plus inquiétant.

Alors pourquoi écrire, quand même ? Écrire, c’est rester communiste à sa façon : croire obstinément que les mots, comme les richesses, devraient circuler, servir à tous, réchauffer ceux qui en manquent. Écrire, c’est républicain aussi : c’est parler à égalité, sans titre, sans uniforme, sans autre autorité que celle de la sincérité.

On n’appelle pas à la lutte pour une fois. On appelle à quelque chose de plus fragile : tenir. Tenir les uns aux autres. Tenir une ligne morale sans la transformer en gourdin. Tenir l’humour, surtout, comme une petite lampe torche dans la nuit. Rire du désastre annoncé, non par cynisme, mais par amour de ce qui mérite encore d’être sauvé.

Il est bientôt trois heures. Le texte est écrit. Il sera peu lu. Tant mieux. Il existe. Et parfois, dans la nuit, ça suffit.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.