Gilets jaunes, les conditions de vivre

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 Un article du site « Mouvement du 17 novembre » (1) nous alerte sur le fait que le mouvement des gilets jaunes est mort, mais poursuit avec enthousiasme sur l’idée qu’il renaîtra heureusement de ses cendres, plus puissant, tel un phénix.

Je ne m’attacherai pas ici à examiner les arguments que développe cet article sur cet état de mort du mouvement (nombre d’entre eux me semblent recevables). Ni sur le fait que cette mort puisse être définitivement prononcée (ce qui me semble un peu présomptueux, sauf à n’être qu’une affirmation provocatrice). Quand à savoir s’il est capable de renaître de ses cendres, cela va dépendre de sa capacité à poser une analyse juste sur l’état des choses.

Je voudrais ici apporter en complément à l’analyse une dimension qui semble manquer dans le débat actuel : celle du rôle de la classe moyenne dans le moment que nous vivons.

M17 considère que le mouvement des gilets jaunes est le « combat mené entre une minorité de Français attachés à leurs privilèges, et une majorité soumise devant travailler à les multiplier ».

Je pense qu’il y a là une erreur d’appréciation de la réalité. Les gilets jaunes ne sont pas un mouvement majoritaire, bien loin de là !
Ce constat, est en premier lieu celui de nos détracteurs, au premier rang desquels les médias des pouvoirs en place et leurs pseudo-experts attitrés. Il est pour eux un argument de discrédit facile et puissant.

Mais il faut aussi que nous, gilets jaunes, regardions quand même bien la réalité en face :

  • ce mouvement est un mouvement minoritaire car il est porté par la voix et par l’action d’une petite fraction agissante de la population, présente dans l’espace public chaque semaine
  • il est minoritaire, bien qu’il exprime la réalité d’une forte proportion de la population Française qui vit dans des conditions indécentes et indignes : 9 millions de gens vivent sous le seuil de pauvreté, auxquels il faut ajouter la part de la population qui, ayant des ressources un peu plus élevées, n’arrive pas à boucler ses fins de mois et subit tout un ensemble d’inégalités (accès à l’emploi, accès à l’éducation, accès à la santé, accès aux loisirs… mais aussi accès à la citoyenneté, accès aux institutions de pouvoir !)
  • il reste minoritaire, vraisemblablement sur le plan quantitatif, mais surtout sur le plan qualitatif, c’est-à-dire sur le plan culturel. C’est-à-dire sur sa capacité à mobiliser la population sur des valeurs en lesquelles elle se reconnaisse, s’identifie, s’anime.
  • le résultat est que, comme le dit très justement l’article de M17, nous n’avons pas réussi à mobiliser massivement la population dans notre engagement et que la majorité silencieuse continue de nous regarder indifférente depuis les trottoirs et les balcons, quand elle ne nous regarde pas seulement au travers du filtre déformant de la télévision ou d’internet, enorgueillie d’un soutien hypothétique véhiculé par voie de sondages.
  • et que dès lors, après deux mois de lutte, on puisse y voir les signes d’une mort certaine.

Gramsci, penseur communiste Italien des années 1930, mort en prison pour ses idées, nous dit que tout combat doit se porter avant tout sur le terrain culturel.

Avant même la question économique et la question politique qui sont au cœur de nos débats, la question qui me semble devoir être posée est :
Qu’y a-t-il de culturel dans notre lutte actuelle qui constitue un verrou à notre progression ?

Sans entrer dans une analyse détaillée de ce verrou culturel qui nous conduirait ni plus ni moins à faire la critique du capitalisme, il me semble nécessaire de considérer que ce verrou culturel puisse s’exprimer, et soit à chercher au cœur même de notre modèle sociétal, dans la classe moyenne.

La critique sociale actuelle ne s’attache qu’aux très riches, les 5%, les 1%, les 0,1 % les plus riches de la population, « ces ogres de profit et de pouvoir » comme le dit l’article de M17. Bien sûr l’argent et le pouvoir sont là aujourd’hui. Mais avant d’arriver là, pouvoirs et profits se concentrent petit à petit, échelon social après échelon social via un noyau central constitué par la classe moyenne (moyenne moyenne et moyenne supérieure).

La classe moyenne n’est en effet pas aujourd’hui ce terrain de neutralité, cette classe d’équilibre qui serait le résultat d’un fonctionnement harmonieux et pacifié de la société, cet espace social vers lequel tout un chacun pourrait un jour « naturellement » converger, garanti des moyens d’une existence belle et digne.

Si la classe moyenne est un ensemble de catégories sociales qui a les moyens de bien et de très bien vivre, elle est aussi un espace de dynamiques et de luttes sociales intenses. En tant que deuxième niveau de la fusée à trois étages du capitalisme, les penseurs du capitalisme y ont posé les bases de la concentration des capitaux et des pouvoirs via un système de valeurs qui trie les gens et, ce faisant, au crible de cette sélection, leur attribue à chaque niveau un peu plus de pouvoir et d’argent.

La classe moyenne est l’espace social de ces valeurs sélectives, supposées n’appartenir qu’à elle : le Mérite, le Sens des Responsabilités, la Clairvoyance, l’Efficacité, adossées au triptyque Travail-Consommation-Croissance et propres à lui permettre d’assumer la « Gouvernance » des entreprises et de trier l’élite pour le « Gouvernement » de l’administration du pays par « les meilleurs » (ce que l’on nommait autrefois « aristocratie »).

En tant que classe instituée et par suite auto-instituée de la sélection - comme l’a très bien établi Bourdieu au travers du phénomène de reproduction sociale et de la notion « d’héritiers » - la classe moyenne dans le modèle capitaliste doit donc être moins considérée comme la solution que comme un des éléments du problème.

La classe moyenne est un des éléments du problème parce qu’elle est pensée comme le modèle culturel idéal de notre société occidentale capitaliste, auquel chacun d’entre nous, gilets jaunes compris, s’identifie, aspire, travaille à… Le niveau de vie de la classe moyenne est ce à quoi chacun aspire sur la base d’une égalité des chances qu’on nous dit bien partagée. Et en tant que modèle idéal, il ne viendrait donc à personne l’idée de la remettre en cause. Et c’est bien là le problème, la classe moyenne s’interpose culturellement dans notre lutte.
Elle s’interpose culturellement comme modèle de société, faisant obstacle à tout changement. D’abord parce qu’elle n’est tout simplement pas pensée et structurée comme élément de progrès général de la société, mais comme espace de concurrences, de sélections, de positions à prendre et à tenir dans la hiérarchie sociale. Ensuite parce que son existence même est complètement intégrée, intériorisée, dans le schéma de société de la classe spoliée elle-même.

Elle s’interpose culturellement parce qu’elle entend garder ses propres privilèges, son « way of life » et entend bien se protéger des déshérités qui crient à sa porte.

Elle s’interpose en oubliant que les statuts dont elle jouit sont tout autant le fruit du système capitaliste qui distribue les places que le fruit des luttes sociales conduites dans l’histoire pour de meilleures conditions de vie.

Elle s’interpose aussi et surtout aujourd’hui par son silence, son apathie et son absence de solidarité effective, concrète, avec les catégories spoliées. Elle se satisfait des discussions de restaurants et des taux de « soutien aux gilets jaunes » de 64, 67 ou 70 % qu’elle apprécie comme la valeur de ses titres. Elle voit, entend, voire comprend, mais reste muette, murée derrière ses acquis. Elle espère que la crise passera, comme beaucoup d’autres auxquelles elle a résisté, en espérant s’en sortir indemne. Sans doute n’a-t-elle-même pas peur, protégée qu’elle est par une police au service d’un pouvoir de plus en plus autoritaire !

J’évoque la classe moyenne comme un des éléments du problème. Mais nous devons aussi en considérer un autre, que je ne ferai qu’évoquer brièvement, comme contrepoint du précédent.

C’est la mise en retrait des catégories spoliées et leur quasi absence d’expression, qu’il s’agisse des élections, avec des taux d’abstention élevés, mais aussi de la faible participation aux manifestations sur l’espace public aujourd’hui. Si l’on considère la proportion de la population spoliée dans la population Française, il n’est pas besoin d’être grand analyste pour constater que celle-ci ne se retrouve que faiblement représentée dans la rue. Et paradoxalement, avec le changement de nature de la mobilisation « gilets jaunes » au cours des deux mois - occupations des ronds-points d’abord, puis manifestations de rue - cette frange de population la plus spoliée de notre société a progressivement redisparu des lieux et des temps d’engagement.

Le mouvement des gilets jaunes me semble alors, après deux mois, se heurter à un écueil majeur : la continuation de l’incompréhension mutuelle des deux forces en présence dans ce moment, d’un côté la classe populaire pauvre et de l’autre la classe moyenne. Les blocs restent figés, chacun dans leurs déterminismes sociaux, malgré cette extraordinaire occasion de convergence que nous offre l’état de dégradation de notre société, dévitalisée et anéantie au profit d’une oligarchie richissime et liberticide qui a fait sécession.

Parti des catégories les plus en souffrance de la population, mais dépolitisées et peu « visibles », le mouvement des gilets jaunes a réveillé la petite frange progressiste d’une classe moyenne davantage politisée et revendicative. Ce qui s’est joué et s’est spontanément tenté dans ce moment « gilet jaune » c’est la coopération, par ses minorités actives, de deux classes sociales que le fonctionnement capitaliste de la société tend à séparer. Des frontières existaient, elles ont été partiellement franchies. Le mouvement a ouvert une brèche, mais risque de s’arrêter au milieu du gué.

La lutte que nous menons se doit donc de s’attacher à cette question des rapports de classes. En premier lieu, il nous faut interpeller cette classe moyenne sur ce qu’elle est, sur ses modes de pensée et de vie, sur ce qu’elle peut générer de souffrances par sa contribution non négociable à un système fondamentalement injuste et inégal. Simultanément, nous devons, quant à nous, nous départir de l’idée d’une amélioration possible des conditions de vie des plus pauvres qui ne consisterait qu’à améliorer les conditions de passage vers la classe moyenne, selon les possibilités offertes par notre système sociétal capitaliste.

La bataille de l’égalité et de la justice sociale n’est pas une lutte contre la classe moyenne. Elle est une lutte pour l’égalité vraie, la démocratie vraie, partant des conditions de vie des plus démunis.La classe moyenne doit se remettre en question en ce qu’elle est un des moteurs des inégalités. Sa position médiane ne lui confère pas pour l’éternité la légitimité de ses acquis ni de ses pouvoirs. La classe des spoliés, quant à elle doit se convaincre que le pouvoir n’est pas à prendre, mais qu’il est à construire. Il est à construire par celles et ceux qui subissent mais, parce ce qu’ils ont compris ce qui se joue de décisif ici et maintenant, décident de ne plus subir. « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres » nous disait La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire.

Il s’agit bien de briser les parois de verre qui nous empêchent, classe contre classe, de penser, de définir et de réaliser concrètement et collectivement les conditions même de vivre. L’enjeu n’est pas de vaincre la classe moyenne, ni d’y accéder, mais de lui imposer un rapport de force sur la base de notre propre pouvoir d’agir.

L’acte révolutionnaire c’est à la fois le NON de la révolte et le OUI au pouvoir d’agir. Refuser l’insupportable, s’en dégager, respirer, retrouver des forces pour pouvoir construire quelque chose de vivable, ce quelque chose que l’on a en nous profondément, comme des braises dans la cendre. L’acte des gilets jaunes est révolutionnaire au sens où il oblige à redéfinir les conditions même de la vie, les conditions du pouvoir d’agir pour une vie bonne, digne, juste et écologiquement possible.

La lutte des classes s’est inscrite historiquement comme la lutte d’une classe sur une autre, le prolétariat contre la bourgeoisie, devant mener à la victoire de l’une des deux, fut-ce au prix du sang. Elle pourrait bien devoir s’envisager après le mouvement pacifiste des gilets jaunes comme la lutte que chacune des deux classes antagonistes ait à mener sur elle-même pour dépasser ses blocages, ses peurs, ses interdits, ses dogmes et enfin pouvoir converger vers quelque chose de vivable sur cette terre.

La lutte des classes devient alors l’exigence de sortir de soi, de sortir de cette notion de classe à la recherche d’un commun vivable. Ce n’est pas non plus seulement une lutte contre une oligarchie qui pille le monde, mais une lutte pour un modèle de vie qui tarisse les sources mêmes de la spoliation. Collaborer plutôt que se détruire. Penser un système qui permette de vivre et non plus de survivre, tout en cessant de nourrir les cellules cancéreuses du système, pour les dévitaliser et s’en débarrasser.

Penser cela collectivement, faire ensemble pour le bien commun, là est bien l’enjeu majeur. N’est-ce pas là les débuts d’une culture commune ? Notre mouvement des gilets jaunes a peut-être posé ici les premières pierres de ce qui pourrait devenir un autre modèle de société, avec d’autres mouvements ailleurs dans le monde. Une révolution est avant tout une révolution culturelle. Ce qui s’est joué de 1789 à 1793 a été le fruit d’une longue préparation de la bourgeoisie pour imposer son modèle de société. Le siècle des Lumières nous parle d’une époque mais aussi d’une durée, celle qui est nécessaire au travail des consciences pour que les choses changent.

Pour cela, continuons !

 

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(1) – « Les gilets jaunes sont morts, vivent les gilets jaunes… » - Mouvement17novembre.fr

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