Henri Peña-Ruiz et les occasions grammairennes des troubles du monde

«La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes», disait déjà Montaigne. La démonstration en est faite par les soubresauts de la (non-)affaire Peña-Ruiz. [Mise à jour: 2/9/19 à 22h46]

La plupart des occasions de troubles du monde sont grammairiennes.
Montaigne, Essais, II, XII.

Henri Peña-Ruiz en 2012 © «Philou692»/Wikipedia Commons, licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0 Henri Peña-Ruiz en 2012 © «Philou692»/Wikipedia Commons, licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0
J'ai évoqué dans un récent billet les propos d'Henri Peña-Ruiz, non pas sur l'islam, mais sur la laïcité. Les expressions (je n'ose dire les débats, et encore moins les échanges, se sont poursuivis. Les tribunes critiques portaient, sinon exclusivement, du moins centralement sur l'emploi d'islamophobie (à l'exclusion de cathophobie, judéophobie, athéophobie évoqués par le philosophe). En témoigne, entre autres exemples (y compris sur Mediapart), cette tribune, parue dans Libération.fr (29/8/19) de l'avocat Asif Arif et de l'universitaire Mehdi Thomas Allal, membres du laboratoire d'idées Le jour d'après: «Le droit à l'islamophobie confine-t-il à l'incitation à la haine raciale?» (mais pourquoi pas les aures «phobies»?. 

Il y a bien derrière cette centralité une approche politique. Les auteurs — qui ne s'inscrivent pas le retour au «délit de blasphème» — écrivent en effet: «Appeler au droit à l’islamophobie dans ce contexte relève pour le moins d’une mauvaise compréhension de ce que sont les mécanismes de discrimination, et tout au plus d’une forme de mauvais goût. Car il convient de ne pas oublier qu’il est louable d’exciper des «arrangements raisonnables» [C'est moi qui souligne] de la notion de laïcité en vue de l’acclimatation des religions non catholiques à la société française, voire de mettre fin à l’exception française lorsque de tels sujets voient le jour, car il convient de remarquer que cette exception a de plus en plus tendance à nous isoler.»La tribune se termine par une pointe de juridisme, bien incomplète (j'avais écrit ce billet en 2016, sur un autre blog, après la première «affaire de burkini»). Mais on sait où ont mené la logique des «accommodements raisonnables» au Canada: jusqu'au risque d'application de la Charia en matière civile (y compris répudiation et inégalité entre femmes et hommes en matière d'héritage).

Peur © «Nick Magwood»/Pixabay, licence Pixabay.com (usage libre) Peur © «Nick Magwood»/Pixabay, licence Pixabay.com (usage libre)
Je dois cependant souligner que l'emploi par Henri Peña-Ruiz du terme islamophobie a fait l'effet un chiffon rouge (sans mauvais jeu de mots), y compris chez des «spectateurs» n'ayant pas une vision racialiste de la société et peu suspects de sympathie pour ces essentialisations ô combien réductrices que sont les assignations à résidence identitaire.

Ainsi, dans «A-t-on vraiment le droit d’être islamophobe ?» (Liberation.fr, 28/8/19), Saïd Benmouffok, philosophe et cofondateur de Place publique, 28/8/19) aborde par «islamophobie» sa critique de «phobie». Il voit dans phobie, par définition même, l'expression d'une «peur» et écrit: «La contestation rationnelle débute donc avec la mise à distance de la peur, comme de tout autre sentiment.» Ne contestant pas le droit à la «critique éclairée de la religion», Saïd Benmouffok affirme: «Au sens vague où l’emploie Peña-Ruiz, on a donc parfaitement le droit d’être islamophobe, homophobe, athéophobe, mais pour le bien de tous, on a plus encore le devoir de ne pas l’être.» Je partage assez cette approche sur le caractère piégant du suffixe phobie.

Inversement, dans Libération, toujours, l'article de Rachid Laraïche («Islamophobie: crise ouverte entre les insoumis et des militants des quartiers», 27/8/19), l'approche essentialiste reste prégnante. L'article évoque Madjid Messaoudene, élu à Saint-Denis, répondant à celles et ceux pour qui, au sens de Peña-Ruiz, «l'islamophobie n'est pas un délit»: «C’est choquant car l’islamophobie, c’est l’hostilité aux musulmans et à l’islam.». Or cette formule est ambigüe, et même doublement.

En premier lieu, l'hostilité aux musulmans vise des personnes dont une dimension parmi d'autres (travail, vie sociale, etc.) et de partager, à des degrés d'ailleurs divers, une croyance (tout comme on peu distinguer les simples chrétiens de conviction des chrétiens pratiquants). En second lieu, l'«hostilité [...] à l'islam» recouvre tout à la fois la doctrine religieuse en soi (qui peut être critiquable comme n'importe quel système de pensée philosophique ou religieux, voire — ce que certains considèrent comme blasphématoire s'agissant d'une «vérité (supposée) révélée — contextualisée), mais aussi, ce qui n'est pas la même chose, l'hostilité à l'égard d'une religion particulière quand d'autres sont reconnues ou admises. Cette globalisation doublement ambigüe est une manière d'enfermer «les habitants des quartiers», comme on dit (mal) dans une identification exclusive à la fois religieuse et communautaire qui ne profitent qu'à certains entrepreneurs de cause qui les instrumentalisent dans leur seul intérêt.

 © «Mohamed_Hassan»/Pixabay, licence pixabay (usage libre) © «Mohamed_Hassan»/Pixabay, licence pixabay (usage libre)
On pourra également se reporter (avec le même tropisme) à l'article de Pauline Graulle publié sur Mediapart le 29/8/19 («La France insoumise se disloque autour de l’islamophobie»). Le terme «disloque» peut apparaître un peu fort, d'autant plus d'ailleurs que d'autres lignes de fractures sont apparues, que cette même journaliste a mis en évidence dans d'autres papiers. Dans cet article que je cite littéralemet, on retrouve Madjid Messaoudene:

«Pour Madjid Messaoudene, tout se mélange, rien n'est clair : il rappelle ainsi qu'Adrien Quatennens a qualifié, avant l’été, de “provocation” l’entrée de femmes en burkini dans une piscine municipale de Grenoble. Ou que Fabien Nony, conseiller de Paris LFI, s’est insurgé qu’une femme voilée ne veuille pas retirer son foulard lors de son mariage à la mairie d’Argenteuil.»

On remarquera que dans le premier cas, c'était pourtant bel et bien une action provocatrice revendiquée comme telle par un groupe militant (je ne rentre ici pas plus avant sur le sujet «burkini»). Le propos est un propos de légitimation au seul crible de l'islam (indépendamment de toute question de règlementation des piscines, comme le fait d'interdire le caleçon de bain pour des raisons d'hygiène). Et l'on soulignera que, dans le second cas, un participant à un mariage quel qu'il soit (et donc une participante quelle qu'elle soit) peut venir vêtu (et donc vêtue) à son gré, dès lors que la loi est respectée (le voile n'attente pas à la loi de 2010 qui interdit la dissimulation du visage): les mariés et leur suite ne sont pas des agents publics soumis à une obligation de neutralité (et ils peuvent donc porter voile, kippa, croix pectorale, costume historique ou redingote et robe à l'ancienne à leur gré). — Mais la mise sur le même plan de deux affaires de nature différente justifiait plutôt a priori quelques rappels nécessaires qu'Henri Peña-Ruiz était à même d'apporter.

Dans la tribune que nous évoquions plus haut, Asif Arif et Mehdi Thomas Allal écrivent de manière surprenante: «Nous en appelons à Henri Peña-Ruiz, en tant que philosophe reconnu et ayant publié plusieurs ouvrages, pour qu’il appelle les Français à fraterniser, plutôt que de leur apprendre à être islamophobes». Ce procès d'intention, outrancier autant qu'injustifié semble témoigner davantage du fait qu'il ont réagi sans considérer le propos d'ensemble du philosophe de la laicité. Or, derrière les questionnements sur le choix, par Henri Peña-Ruiz, de formules frappantes, et de fait provocatrices ou perçues comme telles, il reste le fond. Et le fond est sans ambiguïté. 

Couverture du «Dictionnaire amoureux de la laïcité» (H. Peña-Ruiz, Plon) © https://www.lisez.com/livre-grand-format/dictionnaire-amoureux-de-la-laicite/9782259215954 Couverture du «Dictionnaire amoureux de la laïcité» (H. Peña-Ruiz, Plon) © https://www.lisez.com/livre-grand-format/dictionnaire-amoureux-de-la-laicite/9782259215954
Dans une tribune publiée aujourd'hui (2/9/19) par Le Monde, Henri Peña-Ruiz défend l'usage de ses propos et les distinctions qu'il opère par exemple, entre islamophobie, cathophobie, athéophobie et homophobie ou arabophobie. Ces distinctions montrent à l'évidence que ses propres classification diffèrent bien que l'affixe («phobie») soit toujours présent, ce qui devrait conduire à s'en méfier profondément. Il est en effet préférable d'éviter de se faire piéger par des mots piégeants, quand bien même on s'essaie à leur trouver une définition propre, si je puis dire. Pour autant, son propos est clair et dénué d'ambiguïté sur ce qui compte, le fond:

«La lutte contre le racisme a été et reste un des axes essentiels de ma vie, à côté de mon combat pour la laïcité, pour la justice sociale et pour la refondation écologique. La belle idée de République se trouve à la confluence de ces engagements, car le bien commun (res publica), c’est justement l’état de droit qui assure à toutes et à tous la liberté de choisir sa conviction et son mode d’accomplissement. L’égalité de traitement va de pair avec une telle liberté. Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition” (Montaigne). A rebours du communautarisme qui n’unit qu’en soumettant à des traditions particulières souvent rétrogrades, la République unit par des droits égaux qui émancipent, à condition de jouir des moyens qui les rendent crédibles. C’est pourquoi Jaurès la voulait sociale et pas seulement laïque.»

Sur cette «affaire», ou plutôt cet emballement, je renvoie à un très clair billet de blog de la députée insoumise Danielle Simonnet: «Combattre le racisme antimusulmans et refuser le piège du terme “islamophobie”» (30/8/19).

Luc Bentz

 

Fronton du groupe scolaire Pauline-Kergomard, F-95200, Sarcelles (2019) © Luc Bentz (photo personnelle), licence Creative commons CC-BY-NC-SA. Fronton du groupe scolaire Pauline-Kergomard, F-95200, Sarcelles (2019) © Luc Bentz (photo personnelle), licence Creative commons CC-BY-NC-SA.

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