Henri Peña-Ruiz et les démultiplications émotives

«Islamophobie»: par le seul fait de prononcer un mot, le philosophe Henri Peña Ruiz a déchaîné un torrent d'insultes sur les réseaux sociaux. Il y a la question de fond, mais aussi une réflexion nécessaire sur les «démultiplications émotives».

Henri Peña-Ruiz en 2012 © «Philou692»/Wikipedia Commons, licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0 Henri Peña-Ruiz en 2012 © «Philou692»/Wikipedia Commons, licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0
Henri Peña-Ruiz est laïque, amoureusement laïque. Il est aussi engagé, ce qui est son droit absolu, militant de ce qu'on pouvait nommer jadis la gauche de la gauche et s'affirmant toujours «compagnon de route de la France insoumise».

L'interprétation d'une phrase «hors contexte»

Il est intervenu sur le thème de la laïcité lors des journées d'été de la France insoumise. On la sait traversée de courants multiples où l'«intersectionnel» flirte parfois avec l'«indigénisme» (merci de tenir compte de la présence de guillemets): on reconnaîtra à LFi le courage (politique, mais pas seulement) de faire face au débat. Or, à cette occasion, il a prononcé les mots «On a le droit d'être “islamophobe”». Cette phrase, citée hors de tout contexte, a donné lieu à un déferlement de critiques parfois violentes, issues de certains secteurs se réclamant de l'antiracisme comme des tenants de l'islam politique qui ont cherché à en tirer profit sur le thème «laïcité=islamophobie, point barre».

La phrase était isolée et, à juste titre, une capsule CheckNews/Libération (26/8/19), en la complétant, la remettait dans un contexte où, à l'évidence, l'«islamophobie», telle que définie par le philosophe, n'avait strictement rien à voir avec les obsédés du «grand remplacement» et haineux similaires.

Très clairement, Henri Peña-Ruiz affirmait son point de vue (le passage souligné l'est par moi):

On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un.

 Retour sur un effet d'emballement

 Le bouillonnement auquel a donné lieu la «petite phrase» d'Henri Penã-Ruiz témoigne de ces démultiplications émotives qui sont aujourd'hui le lot des réseaux sociaux et qu'alimentent les algorithmes de mise en évidence des Gafa et consorts: qu'importe le fond du buzz, pourvu que l'internaute ou le mobinaute reste scotché à son écran, enfermé dans ses certitudes, restreint à son propre silo. On réagit sur un mot, une allusion, une interprétation. On n'en vérifie pas toujours la source, au grand bonheur des sites «d'information» que les connaisseurs désignent sous l'appellation plus claire de «putaclics». Cela doit insister à la prudence et, pour ceux qui prétendent être des militantes ou militants engagé·e·s ou engagés, comme vous préférez, à faire preuve de retenue pour faire preuve de discernement. (J'ai traité cette question ailleurs.)

Il en va de la phrase isolée et critiquée d'Henri Peña-Ruiz comme des photos ou vidéos amusantes ou touchantes d'animaux sur les réseaux. On procède de la même manière avec les photos de chaton, les reprises de propos parfois très anciens voire démentis... et la mise en exergue incohérente du propos d'un philosophe, dont on peut certes critiques les thèses, mais qui appelle et propose une discussion fondée sur la raison, et non sur l'émotion. Une discussion fondée aussi sur la rigueur, ce qui le conduit à distinguer l'humanisme (conception philosophique) de la laïcité, cadre commun qui rend possible toutes les convictions personnelles au rebours de toute logique communautariste.

Je conclurai en citant la note de lecture sur le Dictionnaire amoureux de la laïcité publiée en 2018 dans l'édition participative «Laïcité» de mon ami Charles Conte — et tout sera dit ou presque:

Pas question pour lui de s’allier à un communautarisme pour combattre un autre communautarisme. La laïcité se doit d’être cohérente. Et donc s’appliquer de la même façon pour toutes les religions. Il déconstruit ainsi les notions d’ « Islamophobie » mais aussi la « Judéophobie ». Il va même jusqu’à rependre la notion d’ « Athéophobie » émergente et à créer un néologisme pour aller au bout de sa pensée : « Judaïsmophobie ». Car, si toutes les formes de racismes sont condamnables en tant que telles, « la critique du judaïsme, comme celle du christianisme ou de l’islam, n’est pas plus un délit que la critique d’une conception politique ou philosophique ». On ne saurait être plus clair. Cette position est équilibrée et cohérente avec les fondements mêmes de la laïcité. [...]
L’humanisme constitue, parmi bien d’autres, une thématique largement traitée. Elle est décisive. En effet une confusion règne entre laïcité, principe juridique et politique, et humanisme, désignant un vaste courant culturel né dans l’Antiquité et illustré par la Renaissance, la philosophie des Lumières… Henri Pena-Ruiz a souligné cette distinction dans une lettre à Régis Debray, que celui-ci a reprise dans son rapport sur l’enseignement des faits religieux : « La laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est commun en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait ».

Et l'on rendra au fond justice à Henri Peña-Ruiz en préférant, dans le débat public, le contenu à la communication et, surtout, la délibération à l'émotion.

Luc Bentz

Post scriptum. — Voir ce second billet complémentaire sur ce même blog: «Henri Peña-Ruiz et les occasions grammairennes des troubles du monde» (2/9/19).

Fronton du groupe scolaire Pauline-Kergomard, F-95200, Sarcelles (2019) © Luc Bentz (photo personnelle), licence Creative commons CC-BY-NC-SA. Fronton du groupe scolaire Pauline-Kergomard, F-95200, Sarcelles (2019) © Luc Bentz (photo personnelle), licence Creative commons CC-BY-NC-SA.

Références

CheckNews/Libération: Jacques Pezet, «Qu’a dit Henri Peña-Ruiz sur le “droit d’être islamophobe” lors de l’université d’été de La France insoumise?» (26/8/19)

Le site d'Henri Peña-Ruiz: https://www.henripenaruiz.com/

Dictionnaire amoureux de la laïcité: https://www.lisez.com/livre-grand-format/dictionnaire-amoureux-de-la-laicite/9782259215954

La note de lecture sur la réédition du Dictionnaire amoureux de Charles Conte (édition participative laïcité de Mediapart):
https://blogs.mediapart.fr/edition/laicite/article/190118/retour-sur-le-dictionnaire-amoureux-de-la-laicite-d-henri-pena-ruiz (19/1/18)

Article «Henri Peã-Ruiz» sur fr.Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Pe%C3%B1a-Ruiz

On conseillera aussi Penser la laïcité par Catherine Kintzler, éd. Minerve, 2014 http://www.editionsminerve.com/catalogue/9782869311350/

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