La lumière pour le Président, les ministres dans l'ombre

Un récent sondage montrait la faible notoriété des membres du Gouvernement (exceptés Jean-Yves le Drian et Bruno le Maire qui avaient une existence politique nationale antérieure à 2017). Pas la faute à Voltaire, pas la faute à Rousseau. Mais alors: à la com? à des réformes inabouties? au fonctionnement réel des institutions? Tiens tiens... (Où l'on reviendra sur le concept d'«exécutif».)

Installation des projecteurs de lumière électrique sur la terrasse du deuxième étage de la tour Eiffel. © Louis Figuier («Les Merveilles de la science», 1867-1891)/Wikimedia Commons, domaine public Installation des projecteurs de lumière électrique sur la terrasse du deuxième étage de la tour Eiffel. © Louis Figuier («Les Merveilles de la science», 1867-1891)/Wikimedia Commons, domaine public

Rien n'y fait. A la mi-temps du quinquennat,  les membres du gouvernement , sans cesse pressés par Emmanuel Macron et Edouard Philippe de s'exposer et de porter les réformes, sont toujours à la peine dans l'opinion. 

Ainsi s'ouvrait «Le déficit de notoriété des ministres toujours très fort» (Pierre-Alain Furbury, LesEchos.fr, 8/11/19). Et de souligner qu'un seul ministre, Jean-Yves Le Drian, figurait dans les dix premières personnalités politiques du classement Elabe  Les Echos/Radio classique qui en compte trente-quatre: encore avait-il une existence politique reconnue avant (notamment comme ministre de la Défense de François Hollande), tout comme Bruno Le Maire (ex-candidat à la primaire LR pour la présidentielle de 2017), classé en 14e position.

Ministres: un déficit de notoriété

Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz) Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz)
Ce déficit de notoriété des ministres a une explication, que relate l'article. Pour Bernard Sananès, le président d'Elabe. Au-delà de leurs personnalités, aucun n'est identifié à une réforme et encore moins à des résultats, à l'exception, peut-être, de Jean-Michel Blanquer ». Au ministre de l'Éducation nationale est attachée la réduction des classes de cours préparatoire «à douze» (en réseau d'aide prioritaire), mais on relève qu'il est plus populaire chez les ex-électeurs de François Fillon (42%) que chez ceux d'Emmanuel Macron au premier tour (35%), pour un taux global d'opinion positives de 22%, qui a doublé depuis le début du quinquennat... mais stagne depuis 2018.

Comment s'étonner du manque de notoriété, sinon de popularité — ce qui est autre chose, des ministres? La question n'est pas seulement celle de réformes inabouties. Muriel Pénicaud reste inconnue du grand public, et même Christophe Castaner, macroniste du premier cercle (au moins historiquement parlant) a une notoriété limitée bien qu'on eût largement parlé de lui, par exemple, lors des manifestations des Gilets jaunes.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe en 2017. © Montage photo d'après sources Wikimedia Commons Emmanuel Macron et Édouard Philippe en 2017. © Montage photo d'après sources Wikimedia Commons
L'«exécutif» et le Gouvernement

On peut estimer qu'il faudrait (du point de vue du Gouvernement) plus de communication des ministres. Mais, pour filer une métaphore théâtrale, ce sont des acteurs secondaires. Quand on parle de l'«exécutif», on ne parle jamais, sous l'empire de la pratique de la Ve République, de l'ensemble «président de la République/Gouvernement» (dont le chef théorique est le Premier ministre).

Je parle bien ici du Gouvernement tel qu'il est défini  en principe par les articles 20 et 21 de la Constitution. L'exécutif, qui n'a aucune existence dans la lettre de la Constitution, est un vocable pratique nécessaire pour les journalistes ou commentateurs politiques de tout nature: c'est une manière ramassée de nommer le couple «Président/Premier ministre».

Ce couple n'est pas une dyarchie. À l'exception des périodes de cohabitation qui appartiennent à un passé révolu depuis la réforme du quinquennat, le «fait majoritaire» — c'est-à-dire cette concordance entre le président de la République et la majorité à l'Assemblée nationale, structurellement logique depuis 2000 (élections liées dans le temps — fait du chef de l'État le véritable patron.

Le Président, «homme de la Nation»

Charles de Gaulle en 1961 © Bundesarchive / Wikimedia Commons Charles de Gaulle en 1961 © Bundesarchive / Wikimedia Commons
La Constitution de 1958 a été vendue comme parlementaire, avec un Président doté de véritables pouvoir d'arbitrage. La pratique a été différence dès l'origine: de Gaulle l'avait clairement explicité en 1964 («l'homme de la Nation»). Emmanuel Macron a simplement tiré les conséquences des modifications majeures de la Constitution que furent les révisions de 1962 et de 2000: il a mis fin à la fiction parlementaire du régime.

L'actuel président de la République a ainsi poussé la logique présidentialiste (un président fort face à un Parlement soumis ou impuissant. Sa campagne même a été fondée sur ce principe, qu'on peut qualifier de populiste, puisqu'elle suggère un lien direct entre un candidat et le peuple, que ne doivent pas altérer (même par grand soif) les corps intermédiaires susceptibles par nature d'être des empêcheurs de réformer en rond (il manque l'exclusion des élites incapables ou égoïstes, mais elles ont disparu, remplacées par les «premiers de cordée»). 

Dans le fonctionnement macronien, tout est centré sur l'exécutif (Président, Premier ministre). En permanence, les annonces, les «arbitrages» squeezent les ministres. Jamais peut-être, sauf peut-être sous Sarkozy, la polarisation systématique sur le plus haut niveau de l'État n'a été aussi poussée... même si le Premier ministre actuel, Édouard Philippe, semble politiquement exister davantage que François Fillon. La relation reste asymétrique, dans un système où le Premier ministre, chef théorique du Gouvernement n'en est de fait que le vice-président.

Il n'en reste pas moins que la lumière se concentre sur une personne et demie (le Président et le Premier ministre). Tout est fait pour que les éclairagistes laissent durablement les autres acteurs dans l'ombre. À certains moments, ils apparaissent dans la lumière, mais jamais bien loin du chef de l'État, et jamais bien longtemps.

Réalité du Gouvernement, Gouvernement réel

En théorie, le Gouvernement comprend le Premier ministre, les ministres, secrétaires d'État, voire les hauts commissaires, dès lors qu'ils y appartiennent, ce qui est le cas de Jean-Paul Delevoye, chargé des retraites. Tout récemment, après ses propos sur la «clause du grand-père» (application de la réforme des retraites aux nouveaux entrants, au moins dans certains régimes), Jean-Paul Delevoye a été «recadré» (voir LeMonde.fr du 8/11/19).

Jean-Paul Delevoye en 2011. © Semaines sociales de France/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 2.0 Jean-Paul Delevoye en 2011. © Semaines sociales de France/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA 2.0
Au Conseil des ministres du 7 novembre, le président de la République et le Premier ministre se sont exprimés. Citant l'entourage d'Édouard Philippe, le site de BFMTV (7/11/19) indiquait: La ligne de l'exécutif «est celle énoncée par le Président et le Premier ministre». Et, de fait, Jean-Paul Delevoye, chargé du dossier et qui en est officiellement membre, déclarait se ranger à la position du Gouvernement.

Dans une célèbre conférence de presse du 31 janvier 1964, le général de Gaulle affirmait qu'une Constitution, c'est un esprit, des institutions, une pratique. Dans la pratique macronienne, le Gouvernement, c'est le président de la République et le Premier ministre. Le Premier ministre, un peu; le Président, beaucoup.

Luc Bentz

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