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Billet de blog 12 juin 2019

Recomposition politique : les élus territoriaux à la manœuvre ?

Des maires de droite qui se rallient de fait à Emmanuel Macron; des élus locaux LR ou issus de LR qui s'organisent sous l'égide du président du Sénat, Gérard Larcher... À l'évidence, les grandes manœuvres pour sauver les meubles sont à l'œuvre, après la séquence de décomposition-recomposition 2017-2019. Et pas seulement à droite. (MAJ 13/6/19)

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Les élections municipales de 2020 sont attendues comme un révélateur-stabilisateur de l'état politique, pas seulement au niveau local. Cela explique l'attention qui leur est portée, comme je l'indiquais dans ce premier billet.

Fronton de l'hôtel de ville d'Évry (Essonne) © François Goglins/Wikimedia Commons, lic. creative commons CC-BYSA 4.0 int.

Les logiques de ralliement ou l'écume des choses

a République en marche (LaRem) n'a d'élus que ceux qui se sont engagés dans l'aventure Macron ou s'y sont ralliés. Le plus connu est évidemment Gérard Collomb, dont la stratégie lyonnaise s'accommode parfaitement de la translation de l'électorat LaREM vers la droite. Mais ailleurs?

Tout récemment, certains élus, pour l'essentiel engagés dans Agir (les ex-LR macron-compatibles), ont été médiatiquement mis en avant (JDD du 8/6/19). C'est de bonne guerre, mais le mode menace parfois utilisé par certains responsables du parti présidentiel comme Gilles Boyer a choqué (voir l'article d'Alexandre Lemarié, «La stratégie de rouleau compresseur de LRM face à LR» dans LeMonde.fr du 5/6/19 ou ce billet de Jonathan Bouchet-Petersen, Liberation.fr, 10/6/19).

L'une des leçons que les différents «analystes» ont tiré de l'élection européenne en France, c'est que LaREM s'était «posée» dans le paysage politique, en quo ce scrutin a été un succès pour la formation présidentielle qui, elle, n'a pas explosé en vol malgré le mouvement des Gilets jaunes. Le Rassemblement national était installé déjà, lui, comme force politique durable (horresco referens  peut-être, mais installé quand même).

Inversement, les maires LR — et derrière eux les présidents de conseils départementaux ou régionaux  — peuvent être inquiets, sans parler des présidents des intercommunalités (souvent issus de la commune la plus importante). La défaite à la présidentielle était une chose, surtout eu égard au climat délétère entourant la candidature Fillon, La déroule législative qui a suivi était cohérente, compte tenu du fonctionnement des institutions (j'avais, jadis ou naguère publié un billet à ce sujet sur un autre blog). Après tout, le groupe LR est encore le premier groupe d'opposition à l'Assemblée nationale, et la force dominante au Sénat. Mais l'élection européenne s'est traduite par un effondrement. Faut-il, peuvent définitivement se demander les «seconds ou troisièmes de cordée» du champ politique, sombrer soi-même quand chutent les premiers de cordées, les chefs de parti? Faut-il alors s'enchaîner à une autre cordée (les logiques de ralliement) ou couper le cordon par sécurité et faire avancer sa portion de cordée en espérant avancer sur un parcours?

De fait, si la disruption de 2017 a été fracassante pour la gauche, notamment le Parti socialiste, pour la droite, tout semble se passer comme si c'était un effritement continu marqué par des effondrements par plaques, à la manière dont les falaises calcaires du Cotentin, si impressionnante, minées en continu, reculent par descentes successives brutales. Du point de vue d'un maire LR ou assimilé, il y a de quoi être inquiet. Or, derrière les maires, il y a aussi les autres élus locaux, départementaux et régionaux. Comment préserver ses positions? Les mécaniques à l'œuvre vont au-delà d'un jeu de chaises musicales ou d'un concours de changements d'étiquettes: mais jusqu'où? Parce que, pour l'instant, l'affiliation partisan des élus locaux a comme un côté «éparpillé façon puzzle».

Puzzle éclaté... © CongerDesign, Pixabay.com, domaine public (CC0)

Un cadre national déstabilisant pour les élus locaux

Les grands partis sont nés dans la seconde moitié du XIXe siècle de l'extension progressive jusqu'au suffrage universel masculin (1848 pour la France), puis intégrale (1945, pour la France encore). La littérature académique, en science politique notamment, abonde sur le sujet. La situation actuelle est cependant plus complexe, et surtout plus instable. Les cadres nationaux anciens ont été bouleversés. Or ce sont les partis qui, progressivement, ont structuré l'offre politique dans un cadre national, celui que représentait l'accès aux organes du pouvoir d'État, exécutif et législatif.

Aux heures où le cumul, cette situation franco-française, était permis, on disait bien «le député-maire» ou «le sénateur-maire», pas le «maire-député» ni le «maire-sénateur». Quant aux fonctions départementales, puis régionales, elles étaient au mieux sous-entendues, ou couvertes là encore de ce si franco-français «Monsieur le Président». Dans le cumul classique maire-parlementaire-conseiller général (actuels conseillers départementaux), le statut de «conseiller» disparaissait. Restait évidemment la situation de ceux qui, même n'ayant été qu'un jour sous-secrétaires d'État (IIIe République) ou secrétaires d'État (IVe et Ve République) ont conservé le droit coutumier et irréfragable d'être appelé leur vie durant (et même au-delà): «Monsieur le Ministre». Il y a certes aujourd'hui des «madame la...», bien l'évolution est récente et reste limitée (avec une accélération qu'il faut noter à l'Assemblée nationale en 2017).

Parmi les ministres anciens élus locaux, il y a celles et ceux qui auront continué à peser dans l'arène nationale. Il y a ceux dont le positionnement régional ou local (outre les relations de sociabilité et d'affiliation personnelle à tel ou telle leader) aura permis une distinction éphémère (avoir été ministre reste une marque d'influence, tous les préfets et sous-préfets vous le diront). Il y a aussi ceux qui auront un temps navigué dans les hautes sphères en préservant une situation locale, un fief sur lequel, plus ou moins spontanément, ils se seront repliés. Mais, dans tous les cas, la référence restait le niveau national — et l'affichage du Parti national «posait» dans un paysage installé le titulaire du mandat local. Ne contestant pas la ligne nationale, le potentat local entendait par contrecoup ne pas être contesté (au moins à l'interne) chez lui.

Élection de Steeve Briois (FN) comme maire d'Hénin-Beaumont (62) le 30/3/14 © Jérémy-Günther-Heinz Jähnick, licence GNU FDL 1.2 https://commons.wikimedia.org/wiki/Commons:GNU_Free_Documentation_License,_version_1.2

Revenons sur les élections de 2014. Si j'en crois Wikipédia («Élections municipales françaises de 2014»):

À l'issue du scrutin, la droite détient une majorité des villes de plus de 10000 habitants : 572 contre 349 à la gauche. Ce scrutin est une défaite pour la gauche, qui perd 121 villes de plus de 15 000 habitants. L'extrême droite gagne 14 villes, un niveau jamais atteint sous la Ve République.

La gauche était en situation de repli, alors que la bannière socialiste depuis Épinay, en 1977 notamment, avait permis d'accentuer le déploiement territorial de ce parti en développant sensiblement un réseau d'élus qui restait limité du temps de la SFIO. Mais 2014 le mouvement avait été fort: comme assez souvent, sous la Ve République, les élections locales avaient favorisé l'opposition au Gouvernement.

Mais comment se situer aujourd'hui, ou plutôt demain, en 2020, quand on est maire affilié·e à l'une des deux grandes familles structurantes (gauche; droite et centre) qui ont désormais une existence électorale nationale des plus réduites, en dessous dans tous les coups de la barre des dix points. Certes, après l'élection européenne, les écologistes font exceptions, mais leurs succès «européens» dans le passé (16 % en 2009) n'ont pas été confirmés par la suite et, en 2014, Grenoble était la seule ville de plus de 100 000 habitants dirigée par un militant EELV (Éric Piolle).

Le rapport des élus aux partis: un changement de paradigme ?

Sauf sans doute au Parti communiste de la grande époque (et encore, ici ou là), les élus n'étaient pas dans une situation d'inféodation totale au parti, même à gauche. De nos jours, les maires  disposent d'une latitude qui va jusque dans l'affichage, ou pas, des appartenances partidaires, et même de leur discrétion plus ou moins relative. En pratique, dans les grandes formations de droite ou de gauche (mettons encore de côté les municipalités communistes, qui se raréfient), le maire ou le candidat tête de liste qui souhaite ravir la mairie a une grande latitude pour composer sa liste et définir les objectifs mis en avant.

Le lien pouvait être souple, voire extrêmement ténu, dans une équation «trombine-drapeau» à la main du candidat (maire sortant ou challenger). Ce lien pourtant se délite. Le propre d'un maire (comme de tout autre chef d'exécutif local) est de vouloir se faire réélire. S'il n'est pas réélu (ou réélu en situation majoritaire, dans le cas d'assemblées), le politique ne peut rien faire. Or, par définition, ses adversaires sont des arrivistes, des démagogues, des incapables, des démagogues, des fantaisistes... ou les cinq à la fois.

Dans le paysage politique, les maires sont importants. D'abord, parce que c'est une fonction politique qui, en raison de sa proximité supposée, suscite encore une certaine adhésion populaire. Ensuite, parce que les maires ont la maîtrise de leur conseil municipal en temps ordinaires (mettons de côté les petites communes et celles ou des scissions fracturent les majorité), et que cette maîtrise est aussi celle des grands électeurs. Or les élections municipales de 2020 seront suivies du renouvellement triennal de la moitié du Sénat.

Les grands élus de droite et du centre (comme les autres) cherchent à maintenir leur(s) position(s). L'appareil du parti (quel qu'il soit) doit être dépassé par nécessité lorsqu'il risque d'entraîner globalement les élus au fond du gouffre. Cela se borne parfois à un changement de tête, même quand le leader du parti a été bien élu (voir ce billet, partiellement prémonitoire d'octobre 2017: «Wauquiez, président de quoi?»). En l'occurrence, l'usage du fusible n'aura pas suffi.

Gérard Larcher, président du Sénat, en 2017 © (P.Deprez), Wikimedia Commons, CC-BY-SA int. 4.0 [Recadrée depuis l'original]

La sauvegarde des élus a été prise en charge par les grands élus, à commencer par Gérard Larcher, président du «Grand Conseil des communes de France» (appellation qu'on doit à Gambetta, mais que Gambetta utilisa pour critiquer l'existence même d'une Chambre haute). S'y sont ajoutés les présidents des régions et des départements... ce qui n'a pas empêché Valérie Pécresse d'annoncer dans la foulée sa démission de LR tout comme l'avait fait Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France. On ne voit pas, en 2021, LR lui opposer une candidature, non plus sans doute qu'à Xavier Bertrand... Pas de querelle des investitures à prévoir, ce qui en dit assez long sur l'affaiblissement organisationnel et structurant des partis.

Le 4 juin, le journaliste Patrick Roger évoquait une «opération survie»  dans Le Monde, tant il est vrai que les glissements électoraux de LR vers LaRem, avaient été sensibles. Jusqu'à Versailles, fief de la droite bon chic bon genre qu'incarnait la tête de liste LR, François-Xavier Bellamy. L'inquiétude était confirmée dans Le Monde du 12 juin, dans un article de Julie Carriat évoquant un film d'Henri Verneuil: «Municipales de 2020 : à droite, peur sur les villes». Mais on imagine mal Gérard Larcher en Jean-Paul Belmondo...

Il y a évidemment de la résistance dans le courant le plus droitier qui entourait Laurent Wauquiez. Que pèse le parti, dont le président intérimaire possible (celui qu'on évoque le plus), est Christian Jacob dont la légitimité majeure est justement de présider le groupe parlementaire LR à l'Assemblée nationale? À dire vrai, le problème est plus profond. La question sera bien de savoir d'où viendra la légitimité politiques et si une reprise en main par les élus serait de nature à donner un élan à une grande formation politique «de droite et du centre» sans qu'elle se restreigne, à la manière du Parti radical déclinant après la Libération, à une confédération d'élus. Sans doute faut-il quelques rappels sur les évolutions des quelque vingt dernières années.

François Mitterrand et Jacques Chirac (La Haye, 1986) © Archives nationales des Pays-Bas (CC0: domaine public)

C'est dans la foulée de l'élection présidentielle de 2002, que fut constituée l'Union pour la majorité présidentielle (rebaptisée plus tard «pour un mouvement populaire», mais peu importe). Pour faire court, elle fusionnait à marche forcée, mais avec des accommodements, le RPR, des formations antérieurement issues de la giscardienne UDF et, surtout, la majorité de ses élus. Il y eut des résistances (François Bayrou, président d'une UDF rabougrie) ou des départs (Jean-Christophe Lagarde et l'UDI), mais c'était la logique de la réforme de 2000: l'élection du président de la République suivie des élections législatives pour mettre fin à toute «cohabitation». En 2002, le Président étant issu du RPR, ce fut un Premier Ministre ex-UDF, Jean-Pierre Raffarin, qui fut choisi. Et quand, en 2015, Nicolas Sarkozy, fit rebaptiser en LR (Les Républicains) l'UMP, cela n'y changeait rien.

Le problème est naturellement qu'un tel système s'inscrit dans un duopole politique: le Parti socialiste, pivot de la gauche, s'est effondré avec le quinquennat Hollande; LR est aujourd'hui dans l'état de déliquescence qu'on sait. LaRem a pratiqué depuis le départ la débauche d'élus, initialement «de gauche» (Collomb à Lyon, mais aussi Castaner, maire de Forcalquier et ex-tête de liste socialiste aux régionales de 2014, contraint à l'abandon pour ne pas laisser le FN prendre la région). L'éventail s'est élargi depuis, à commencer par Édouard Philippe, député-maire du Havre sous étiquette LR jusqu'en 2017.

LaRem a fait de même au Sénat, constituant un groupe ex nihilo avant même le nouvellement (29 membres avant le renouvellement, 21 après). Le parti présidentiel (car c'est un parti) peut espérer s'implanter dans les municipalités urbaines. Il y a des ralliements à droite; il y en eut (et il y en aura sans doute) à gauche; il y aura tous ces maires qui, «hors des partis» bien entendu, conduiront des listes de «large ouverture» dans le souci bien compréhensible de la défense des intérêts communaux.

© Luc Bentz (photo personnelle)

À droite, la recomposition du parti est renvoyée à des jours supposés meilleurs: la priorité est de maintenir le poids des élus locaux (ce qui d'une certaine manière les légitimera davantage en interne). Même en cas de catastrophe, les «réélus» pèseront de tout leur poids. À gauche, les sénatoriales avaient été l'occasion de conversions dans un cadre «et de droite, et de gauche» qui ne modifiera pas les réaffiliations dans un cadre «et de droite, et de droite». D'une certaine manière, ici ou là, il y a une revanche d'élus locaux qui se sentaient dominés dans le jeu national (ce qu'ils traduisaient par «non ou insuffisamment reconnus»). Le cas de François Patriat, sénateur ex-PS et ancien président PS de la région Bourgogne en est une illustration (ajoutons qu'il avait été membre du gouvernement Jospin). Ajoutons-y aujourd'hui le joyeux ferment autodestructeur des divisions et des exclusives et, même là où les maires de gauche sortant peuvent, avec leur équipe, afficher un bon bilan local, les défaites ne sont pas impossibles.

Reste une inconnue pour LaRem. Nous ne sommes plus dans l'euphorie post-élection présidentielle. Or, si l'on ne doute pas que LaRem trouve des candidats (même nouveaux), quelles forces les appuieront-ils? Car, à l'évidence, un certain nombre de marcheurs des premiers temps, y compris les plus enthousiastes, ont arrêté de marcher. Par sentiment de tromperie sur la marchandise, par dépit de n'avoir pas été pris en compte par une organisation très verticale, par lassitude aussi parfois.

Les élections devraient avoir lieu en mars. La campagne sera intéressante à suivre, et les résultats à analyser car, au-delà même des villes en cause, les municipales 2020 vont peser durablement dans le paysage. À voir aussi si, contrairement à ce qui s'est passé après la mandature 1983-1989, les mairies FN-RN va confirmer, voire amplifier son implantation locale. Si LaRem se veut au centre du jeu, l'extrême droite en embuscade pourrait marquer ce scrutin, ce que chacun devrait parfaitement mesurer.

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