Monseigneur doit-il nous lâcher la grappe ?

Ce billet , commencé le 10 octobre 2020, est né d'un tweet publié alors. D'autres contingences m'ont conduit à la mettre en attente. Dans cette période sont intervenus des attentats terroristes (Samuel Paty, Nice). Une nouvelle intervention, celle de l'archevêque de Toulouse sur le «blasphème», le 30 octobre, me conduit à l'achever — en respectant cette ligne de crête qu'a tracée la loi de 1905.

Billet commencé le 10 octobre, interrompu le 11,
repris le 31 et achevé le 1er novembre 2020.

De la biotéthique au blasphème,
Monseigneur doit-il nous lâcher la grappe ?

Copie d'écran Twitter (10/10/2020) © Gazouillis public. Copie d'écran Twitter (10/10/2020) © Gazouillis public.
Tout a commencé par la lecture d'un tweet (@pbriday, 10/10/2020) qui renvoyait à une interview d'Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la conférence épiscopale de France, par Le Figaro du 9 octobre 2020 avec ce commentaire (voir la copie d'écran du gazouillis à droite):

C'est bien en tant que président de la Conférence des évêques de France qu'était interrogé Mgr de Moulins-Beaufort (la courtoisie autorise même un athée confirmé, si je puis dire, à user des titres de même nature). Or le titre choisi par la rédaction, correspondant au propos du prélat, était un titre choc:

«Les lois de bioéthique organisent un drame à venir».

Et de sous-titrer : «Pour le président de la Conférence des évêques de France il est nécessaire de susciter l’intérêt de l’opinion publique sur les enjeux bioéthiques.» En l'espèce, il ne s'écarte pas de la déclaration adoptée par l'épiscopat français en janvier 2020. (On se reportera utilement, pour plus d'information, au site Vie publique qui, à ce jour, a été transmis au Sénat après avoir été adopté en deuxième lecture à l'Assemblée nationale début août 2020: «Projet de loi relatif à la bioéthique»).

L'interview commence par souligner le fait que, pour la première fois, la Conférence épiscopale a rencontré La manif pour tous. Même si certains évêques avaient déjà marqué leur soutien, parfois appuyé, comme Mgr Barbarin (voir La Croix du 23/01/2014), le fait est symboliquement significatif.

Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, en 2018. © Transposition d'après Gérald Garitan/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0. Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, en 2018. © Transposition d'après Gérald Garitan/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0.
Le président en exercice de la Conférence épiscopale française justifie ce contact ainsi dans la même interview :

«La situation s’est aggravée avec la révision des lois de bioéthique ; nous avons aussi changé de génération. Entendre et connaître les associations qui sont engagées dans ce combat pour voir comment agir utilement et, surtout, comment intéresser l’opinion publique aux enjeux bioéthiques, est une nécessité.»

À la question sur le «soutien officiel» de l'Église catholique aux manifestations organisées ce 10 octobre, l'ancien enseignant du séminaire de Paris qui ne saurait méconnaître la casuistique, répond que le choix des moyens d'action «appartient à chacun», mais seulement après avoir précisé:

«Ces manifestations sont une expression légitime des chrétiens devant les lois de bioéthique.»

La messe est dite. L'opposition qu'exprime officiellement le clergé (mais en la matière, ce n'est pas la seule confession religieuse à l'exprimer) vise notamment l'élargissement de l'accès à la procréation médicale assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules. En outre, même si la gestation pour autrui reste interdite en France, le projet prévoit de permettre la transcription à l'état-civil de l'acte de naissance par GPA à l'étranger pour le parent biologique.

Des relais parlementaires,
au Sénat notamment

Sur ces deux points, la majorité de droite du Sénat — où la frange catholique conservatrice ne manque pas de relais, à commencer par le président du groupe LR, Bruno Retailleau — a développé des positions restrictives en voulant limiter le remboursement de la PMA aux couples infertiles et en l'excluant pour les femmes seules, de même qu'elle a modifié le texte initial du projet adopté par l'Assemblée nationale pour interdire la transcription des actes d'état-civil étrangers dans le cas d'une naissance par GPA (dispositions rétablies en deuxième lecture par l'Assemblée nationale).

Pour tout dire, les même n'ont été favorables au pacs que lorsqu'il s'est agit de vanter l'intérêt d'un contrat d'union civile pour mieux s'opposer au mariage pour tous... en oubliant que la Révolution française, en supprimant les vœux perpétuels — et donc le mariage religieux comme tel — a fait du mariage un contrat civil entre deux personnes qui pouvait d'ailleurs — contrairement au même mariage religieux — être dissous par divorce. D'où le passage initial par l'état-civil (si bien nommé) à la conclusion, et par le juge à la dissolution.

Simon Veil, alors présidente du Parlement européen, en 1980. © Archives nationales néerlandaises/Wikimedia Commons, licence CC-0 (domaine public) Simon Veil, alors présidente du Parlement européen, en 1980. © Archives nationales néerlandaises/Wikimedia Commons, licence CC-0 (domaine public)
On peut contester le message que porte un courant parlementaire, ce qui est ici mon cas, sans contester son droit à exprimer des convictions différentes sur des sujets de société. Dans certains cas, ces débats peuvent s'inscrire dans des frontières différentes des séparations usuelles. On sait ainsi que la législation autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG), voulue par le président Valéry Giscard d'Estaing et défendue au Parlement par Simone Veil, le garde des Sceaux de l'époque (Jean Foyer) s'y étant refusé, ne fut adoptée que parce qu'elle avait reçue l'appui des voix de gauche (voir le compte rendu des débats du 20/12/1974, p. 8266). Et inversement, contrairement à un certain nombre de ses amis politiques, Jacques Chirac avait voté la suppression de la peine de mort que portaient François Mitterrand et Robert Badinter.

Démarche spirituelle: une démarche
comme les autres, parmi d'autres

Une organisation porteuse de convictions, institution au sens sociologique mais non au sens politique en France, peut exprimer son point de vue dans le débat public. C'est vrai des religions — quand bien même elles ne s'interrogent pas sur le fait que ce sont quasi exclusivement des institutions sous domination masculine, enclines à émettre ex cathedra des positions péremptoires sur les femmes et à leur place.

On aura d'ailleurs le souvenir des débats sur le genre où le catholicisme n'avait pas le monopole des dérapages (et parfois des infox) et l'on voit bien aussi combien, dès qu'elles sont en position de force, les églises chrétiennes, si attachées à leur liberté d'action, peuvent être de redoutables entrepreneurs de cause quand il s'agit de restreindre le droit des femmes à la libre disposition de leur corps. Une situation qu'illustre bien à sa manière mon ami le dessinateur Alf.

 © Alf (Alain Faillat), avec l'amicale autorisation de l'auteur. © Alf (Alain Faillat), avec l'amicale autorisation de l'auteur.

Entendons-nous bien: il n'est pas illégitime qu'une conviction religieuse ou philosophique soit liée à des règles de conduite de vie. Sans revenir ici sur des sujets «polémiques» (IVG, PMA, GPA...), l'Église catholique considère que le sacrement du mariage (religieux) ne peut être dissous (hormis les cas d'annulation prévus par le droit canon), ce qui exclut les divorcés remariés d'un certain nombre de fonctions ou de sacrements. Mais c'est une affaire interne qui ne remet pas en cause le droit des intéressés à demander et obtenir le divorce civil.

La façon dont les divorcés sont traités dans l'Église est un problème actuel interne (preuve que même les institutions bimillénaires peuvent être amenées à envisager les choses différemment d'il y a un siècle ou quelques décennies, soit dit en passant. De façon plus anodine, le principe alimentaire du «poisson le vendredi» (en fait de la période du carême et le mercredi saint) en est une illustration qui croise des prescriptions alimentaires variables selon l'époque et les courants religieux issus du christianisme originel. Mais combien de catholiques aujourd'hui jeûnent-ils le mercredi des Cendres et le vendredi Saint? — Mais cela reste une affaire entre eux, leur conscience et leur Église, une affaire privée du point de vue de la puissance publique, dès lors qu'elle ne contrevient pas à la loi et que la contrainte est volontaire.

Article «Syllabus» du Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré. © Copie d'écran de l'édition originale (domaine public) sur le site BNF/Gallica. Article «Syllabus» du Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré. © Copie d'écran de l'édition originale (domaine public) sur le site BNF/Gallica.
Il n'est pas davantage illégitime que l'Église, comme tout entrepreneur de cause, tout groupement social, constitué de fait ou institué (philosophique, politique, associatif, syndical ou même économique) fasse connaître au public son opinion, ses analyses et ses préconisations sur les sujets qui le préoccupent ou l'intéressent. Mais, de la même manière, elle doit s'attendre alors à ce que ces mêmes opinions, analyses et préconisations fassent l'objet d'interventions en retour auxquelles s'ajouteront, naturellement, les questionnements ou même les interpellations sur sa légitimité à se prononcer sur de tels sujets. Tout comme le fut le Syllabus par lequel le pape Pie IX condamnait en 1864 le modernisme, la liberté de conscience et la supériorité de la loi civile à la supposée loi divine.

Et l'on ne saurait déduire, du seul fait qu'elle est bimillénaire (tout comme d'autres religions remontant à plusieurs siècles), qu'elle n'exprime que des vérités éternelles et universelles. Toute institution religieuse cristallise des manières de croire, de penser, d'agir; mais aucune institution n'existe hors de l'incarnation de ses membres, qu'elle façonnent mais qui la façonnent aussi en retour, et qui ne peuvent pas être hors du monde (hormis, et encore, quelques ermites). Les questions mêmes auxquelles prétendent unilatéralement répondre, non pas les religions (qui ne sont pas des êtres éternels), mais les religieux s'inscrivent bel et bien dans les débats des sociétés temporelles. Hors les États théocratiques — où la contestation du primat religieux est réprimée par la violence —, c'est pourtant la loi civile qui prime, et ni la religion ni les religieux n'ont (au moins formellement en tant que corps institué) à prendre part à son élaboration. Et cela vaut mieux.

La vie politique
obéit à d'autres règles

Précisons qu'une organisation, un groupe politique peut porter des convictions ou être porté par elles. J'ai expliqué en quoi c'était à la fois historiquement constitué (la démocratie chrétienne en France, du Sillon au MRP et à ses avatars). J'ai rappelé  à cette occasion quelles furent des figures parlementaires singulières comme l'abbé Lemire (IIIe République) ou le chanoine Kir (IVe et Ve République). Je renvoie donc ici-même au billet «Expressions politiques de conviction : quelles limites dans un État de droit?», 03/11/2018). Mais la décision politique, quelles que soient ses inspirations, relève d'un autre ordre juridique.

Loi du 9 décembre 1905 («Journal officiel» du 11/12/1905). © Coll. Gallica (BNF), domaine public Loi du 9 décembre 1905 («Journal officiel» du 11/12/1905). © Coll. Gallica (BNF), domaine public
Le caractère laïque de la République a été inscrit pour la première fois dans la Constitution en 1946 (IVe République) et repris en 1958 (Ve République).

La Constitution de la IIIe République, assemblage de trois lois constitutionnelles pensées comme provisoires — dans l'espérance d'une restauration monarchique qui jamais n'intervint — ne comportait pas de préambule ni d'autres dispositions que celles qui organisaient les pouvoirs publics (présidence de la République et Parlement) et déterminaient leurs relations. Elle n'aurait sans doute pas fait mieux que la Constitution de la Deuxième République dont le préambule était annoncé par la formule «En présence de Dieu et au nom du Peuple français». Mais, en un temps où nul article 34 ne bornait la compétence du Parlement (hormis la révision de la Constitution), la IIIe République, en séparant l'État et les cultes par la loi du 9 décembre 1905, a solennellement acté la laïcité de l'État au-delà les actes de gouvernement (comme l'adoption des lois Ferry-Goblet sur l'enseignement public laïque).

Consacrant, si je puis dire, la laïcité de l'État, la République a préalablement garanti la liberté de conscience. Le terme «laïcité» n'est pas présent explicitement dans le texte, et pourtant cette loi est devenue le symbole même de la laïcité de l'État. Avec deux conséquences : la séparation de l'État et des cultes, ce que la philosophe Catherine Kintzler appelle très justement le «principe d'abstention» de l'État, qui n'en favorise aucun, n'en discrimine aucun et ne s'occupe pas de leur fonctionnement, des messages, religieux ou non, qu'ils délivrent... dès lors qu'ils respectent les règles du droit commun, autrement dit de «l'ordre public» comme l'indique la loi de 1905.

«Représentation de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. La Monarchie, tenant les chaînes brisées de la Tyrannie, et le génie de la Nation, tenant le sceptre du Pouvoir, entourent la déclaration» © Jean-Jacques-François Le Barbier, Musée Carnavalet (don de G. Clemenceau en 1896)/Wikimedia Commons. Domaine public «Représentation de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. La Monarchie, tenant les chaînes brisées de la Tyrannie, et le génie de la Nation, tenant le sceptre du Pouvoir, entourent la déclaration» © Jean-Jacques-François Le Barbier, Musée Carnavalet (don de G. Clemenceau en 1896)/Wikimedia Commons. Domaine public
Cet ordre-là n'est pas arbitraire. Il s'inscrit dans un régime de liberté pour la préserver comme l'indique très précisément l'article 4 de la Déclaration du 26 août 1789, dont on rappellera qu'elle a valeur constitutionnelle:

«La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.»

Et cet article a deux corollaires :

«Art. 10. — Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.
Art. 11. — La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.»

La loi — quand bien même ses promoteurs politiques se revendiquent d'une conviction spirituelle — n'a de source (du moins en France) que dans le droit positif. Aussi bien faut-il rappeler que la référence de l'époque révolutionnaire aux «droits naturels» n'avait de sens que pour mieux s'opposent au «droit divin» au fondement de la monarchie absolue. Ce principe même s'impose au législateur. Aussi bien doit-on contester, quelles qu'ils soient et quelle que soient les convictions qu'ils portent, la volonté des religieux — on peut dire religieux et non religieuses et religieux, tant ces paroles sont portées exclusivement ou presque par des hommes, à s'approprier les débats éthiques, et plus encore à s'offusquer qu'on puisse contester une approche qui, quoi qu'ils en disent, n'est pas éternelle et intemporelle, mais énoncée au nom de valeurs supposées telles tout en étant bien inscrites dans un siècle et un contexte sociétal ou politique donnés.

L'État et l'Église avant la Séparation:
pas de sujétion unilatérale

Vilain État républicain qui brime l'expression religieuse. L'antienne (!) n'est pas nouvelle. Mais, sous la monarchie de droit divin, une conflictualité récurrente caractérisait les relations entre les monarques chrétiens et la Papauté, et d'abord pour des questions de pouvoir et de prééminence. On pourrait remonter à Saint-Augustin (cité céleste, cité des terrestre) et poursuivre par Boniface VIII, la théorie des deux glaives et de l'investiture que le représentant de Dieu sur terre accorderait, mais pourrait aussi retirer en cas de manquement à ses devoirs, aux monarques terrestre. En 1077, le pape Grégoire VII, armé de l'excommunication, fit plier à Canossa l'empereur germanique Henri IV — alors  menacé de déposition par une révolte nobiliaire. Mais la papauté est loin d'avoir toujours gagné.

Ainsi, sous Philippe le Bel, son envoyé Nogaret n'avait-il pas hésité à s'en prendre au pape Boniface VIII (Agnani, 1303). Plus tard, la question des nominations et de la mainmise des biens de l'Église avaient conduit Charles VII, avec une assemblée ecclésiastique «nationale», à promulguer la Pragmatique sanction de Bourges (1438) organisant l'Église de France. Elle fut, abrogée puis rétablie plusieurs fois par son successeur Louis XI selon l'état des relations entre le monarque et le Saint-Siège, et ne disparut qu'avec le concordat de 1516 qui, appliqué de François Ier à la Révolution, faisait du roi de France le véritable chef de l'Église de France, grand dispensateur des bénéfices. Encore sous Louis XIV la monarchie s'opposait-elle à la prééminence de Rome (voir la Déclaration des quatre articles rédigée en 1682 par Bossuet au nom d'une Assemblée du clergé réunie à la demande de Louis XIV).

Le cardinal Rampolla, victime d'une «exclusive» (droit de veto) de l'empereur d'Autriche en 1903, ne put être élu pape (portrait de 1903).. © Philip Alexius de László / Wikimedia Commons, domaine public Le cardinal Rampolla, victime d'une «exclusive» (droit de veto) de l'empereur d'Autriche en 1903, ne put être élu pape (portrait de 1903).. © Philip Alexius de László / Wikimedia Commons, domaine public
Ajoutons que, jusqu'en 1904, les puissances catholiques traditionnelles (France, Espagne, Autriche) disposaient d'un «droit d'exclusive» leur permettant de s'opposer à l'élection d'un candidat à la papauté par le conclave. Paradoxalement, son avant-dernière utilisation fut le fait de la France républicaine en 1878 (sous le président monarchiste et catholique Mac Mahon, soit dit en passant), et la dernière en 1903 par l'Autriche contre le cardinal Rampolla, en tête sans avoir cependant la majorité des deux tiers, au deuxième tour de scrutin.

De fait, l'Église a retrouvé sa liberté. Et l'on voudra bien comparer l'article premier de la loi de 1905 avec celui du Concordat de 1801 (même si le préambule de ce texte négocié sous le Consulat reconnaissait «que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français» et actait la reconnaissance par le pape de la «protection particulière qu’en font les Consuls de la République». Pour autant, le «cadrage» des manifestations du culte par les autorités civiles était tout aussi clair en 1801 qu'en 1905:

1905 : «La République [...] garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public
1801
: «La religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France : son culte sera public, en se conformant aux règlements de police que le Gouvernement jugera nécessaire pour la tranquillité publique

Et l'article 8 de ce même concordat de 1801 obligeait les célèbrants à exprimer en ces termes (et en latin) le soutien de l'Église aux pouvoirs publics (qu'ils le pensassent ou non):

«Il est convenu qu'après l'office, on récitera dans les églises catholiques la formule de prière suivante : Domine, salvam fac Rempublicam ; Domine, salvos fac Consules» [Seigneur, sauve la République; Seigneur, sauve les consuls].

Revenons à nos moutons.

Alors, Monseigneur doit-il nous lâcher la grappe ?

Encyclique «Vehementer nos» du pape Pie X contre la loi de 1905 (11/02/1906). Trad. française. Encyclique «Vehementer nos» du pape Pie X contre la loi de 1905 (11/02/1906). Trad. française.

J'avoue être anticlérical. Mais comme l'interprétation des mots est parfois aléatoire, rappelons que l'anticléricalisme est, par définition, même, l'opposé du cléricalisme, et que celui-ci est, dans le Trésor de la langue française, reçoit la définition suivante: «Attitude ou doctrine des partisans d'une prépondérance ou d'une forte influence du clergé dans le domaine temporel et plus spécialement dans le domaine politique». La définition de Littré, au dernier quart du XIXe siècle, était encore plus nette pour un mot qu'il qualifiait de néologisme: «Terme par lequel les adversaires des doctrines ultramontaines caractérisent l'esprit de l'Église catholique tendant à subordonner l'autorité temporelle à l'autorité ecclésiastique.»

Puis que j'ai évoqué la loi de 1905, on rappellera à cet égard que l'Église catholique a contesté violemment le principe même de la Séparation de l'État et des cultes, à commencer par l'encyclique Vehementer nos du pape Pie X en 1906 (voir ci-contre un extrait de la traduction française de ce texte écrit, selon l'usage de l'époque, en latin). Cette prétention n'a sans doute pas disparu, même si l'Église sait user de nuances... du moins quand elles n'est pas en position dominante comme en Pologne où l'on voit le parti conservateur PiS (Droit et Justice) de Jaroslaw Kaczynski marcher main dans la main avec l'épiscopat pour éteindre le droit des femmes à l'interruption volontaire de grossesse.

La tentation cléricale s'adapte aux conditions locales; elle ne disparaît pas pour autant. Il n'empêche: on peut s'opposer aux ingérences religieuses dans les affaires de la Cité, mais il n'en reste pas moins — Déclaration de 1789 et loi de 1905 obligent — que les représentants des cultes, quels qu'ils soient et quels que soient leurs appellations, sont libres non seulement d'avoir leurs convictions, mais encore de les défendre dans l'espace public. 

Ils ne s'en privent pas (répétons-le: c'est leur droit) en donnant un nouveau sens, grâce aux médias et aux réseaux sociaux, à la célèbre formule de Joseph Prudhomme : «C'est mon opinion, et je la partage.» Dans ce partage, l'attentat de Nice a conduit à des expressions contestables de deux prélats, exprimant de fait leur volonté de faire considérer spécialement (et restrictivement pour autrui) ce qui concerne les questions religieuses.

Dans un entretien à Nice Matin le lendemain de l'attentat qui a frappé la cathédrale, Mgr André Marceau déclare «ne pas être Charlie» et ajoute (voir Le Point, 31/10/2020):

«Ces caricatures, ce n'est pas mon problème. Certes, la liberté d'expression est sacrée en France, mais que chacun s'assume. Il y a des identités qu'on ne peut pas trop bafouer à la légère.»

Sur France Bleu Occitanie (31/10/2020), Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, en rajoutait ce qu'on peut appeler une mesure, considérant que «ces caricatures sont contre les musulmans mais contre la foi chrétienne aussi. [...] On voit les conséquences, on met de l’huile sur le feu et c’est une escalade ensuite. ». Et, estimant qu'il faudrait interdire le blasphème, l'archevêque d'insister: 

«On ne se moque pas impunément des religions. On ne peut pas se permettre de se moquer des religions, on voit les résultats que cela donne.»

Tweet de Michel Seelig (31/10/2020). Copie d'écran. Tweet de Michel Seelig (31/10/2020). Copie d'écran.
Autrement dit, comme le soulignait dans un gazouillis le spécialiste de la laïcité qu'est Michel Seelig, ils (Charlie en son temps, Samuel Paty tout récemment) l'ont bien cherché. Autrement dit aussi, la première chose à faire est de prohiber le blasphème.Or qu'est-ce donc que le blasphème? Pour l'Académie française, c'est une «parole qui outrage la divinité ou qui insulte la religion».

Si l'on ne peut s'en prendre aux personnes, y compris en fonction de leur conviction religieuse dès lors qu'elles n'attentent pas à la loi, critiquer une religion ou son interprétation relève du débat libre, qu'on apprécie ou pas la manière dont les convictions sont exprimées, au-delà même des problèmes de vocabulaire (voir par exemple ces deux billets du 28/08/2019 et du 02/09/2019 consacrés à une intervention d'Henri Peña-Ruiz qui avait fait quelques remous: je lui renouvelle ici mon soutien).

L'archevêque et l'évêque ont oublié une petite chose : c'est que les convictions religieuses (non les personnes qui les professent, qui en tant que personnes sont protégées par la loi de toute injure ou diffamation) n'échappent pas au champ de la liberté de conviction et donc de la liberté d'expression, y compris par la caricature, fût-elle considérée comme blasphématoire. Il n'y a plus de délit de blasphème en France (même en terre concordataire d'Alsace-Moselle).

Et il en va de ces propos excessifs — et de mon libre point de vue scandaleux qui renvoie sur des victimes la faute de leur assassinat — comme du reste. Ce n'est pas parce qu'un propos est prononcé par un prélat qu'il est nécessairement... parole d'évangile.

Et c'est là qu'un retour à Aristide Briand s'impose.

Aristide Briand vers 1900. © Henri Manuel/Gallica BNF-Wikimedia Commons, domaine public. Aristide Briand vers 1900. © Henri Manuel/Gallica BNF-Wikimedia Commons, domaine public.
Concluant son rapport devant la Chambre des députés le 4 mars 1905, celui-ci, comme rapporteur de la commission spéciale, présentait le projet de loi de Séparation avec ces mots:

«Vous ramènerez l’État à une juste appréciation de son rôle et de sa fonction ; vous rendez la République à la véritable tradition révolutionnaire et vous aurez accordé à l’Église ce qu’elle a seulement le droit d’exiger, à savoir la pleine liberté de s’organiser, de vivre, de se développer selon ses règles et par ses propres moyens, sans autre restriction que le respect des lois et de l’ordre public.»

Que vouloir ajouter d'autre ? Sinon que Monseigneur (titre de courtoisie) peut dire ce qu'il veut, dans les limites de la loi. Nous ne sommes pas tenus d'en tenir compte et rien ne nous interdit, en exprimant également nos convictions librement et dans le respect de la loi, notre accord ou notre désaccord, partiel ou total, avec son propos sans nous priver, toujours librement et dans le respect de la loi, d'étendre notre critique à l'institution qu'il représente. Loi de 1905, ni plus, ni moins.

Depuis 1905, les Églises sont libres, mais nous aussi. Si Monseigneur veut nous tenir la grappe, nous avons parfaitement le droit de lui demander de lâcher prise!

Luc Bentz

 © Alf (Alain Faillat), avec l'aimable autorisation de l'auteur © Alf (Alain Faillat), avec l'aimable autorisation de l'auteur

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