Un pôle éducatif bancal

Cité pour le ministère de l'Intérieur mais finalement écarté de celui-ci, Jean-Michel Blanquer semble avoir obtenu un lot de consolation en passant de «l'Éducation nationale et de la Jeunesse» (gouvernement Philippe) à «l'Éducation nationale, la Jeunesse et les Sports» (gouvernement Castex) et en montant protocolairement du 8e rang au 3e dans la hiérarchie ministérielle. Oui, mais...

Mon ami Claude Lelièvre avait écrit, le 5 juillet 2020, un billet intitulé «Le fabuleux Blanquer: une grenouille en «pôle position»? Des précédents?», qu'il a d'ailleurs logiquement complété, après la constitution du gouvernement Castex, par un autre article («Blanquer, la Jeunesse et les Sports. Quel précédent? Quels enjeux?», 11/07/20). Je viens d'ajouter un second commentaire au premier billet de Claude Lelièvre, qui évoque la logique de «pôle». On sait qu'Emmanuel Macron y songeait (structurer le Gouvernement en grands pôles) et que les choses ne se sont pas faites: la place déjà chiche, laissée au nouveau Premier ministre, eût été davantage exigüe encore si sa marge d'abitrage était quasiment anéantie entre un hyperprésident et quelques grands caciques.

Exeunt les pôles, à cela près que Bruno Le Maire se retrouve pratiquement dans cette situation en voyant rattacher le budget à l'Économie (mais Olivier Dussopt est content sans doute de passer d'un secrétariat d'État à la Fonction publique à un ministère délégué important, puisqu'il devient responsable du Budget)... et que Jean-Michel Blanquer connaît une extension de son périmètre qui, après avoir été élargi à la Jeunesse, s'étend aux Sports). Regardons-y pourtant de plus près, à commencer par ce qui manque à ce «grand ministère éducatif». Mais je vous incite préalablement à lire les deux billets de Claude Lelièvre dont les liens précèdent.

Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz) Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz)
Les jeux sont faits et Blanquer est devenu ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Extension ? Extension bancale à tout le moins car ses prédécesseurs ayant élargi le portefeuille éducatif étaient aussi chargés de l'enseignement supérieur (la première disjonction fut celle du secrétariat d'État autonome sous Giscard, initialement confié à Soisson mais qu'Alice Saunier-Séïté, ancienne communiste reconvertie, marqua de son empreinte.

Or l'enseignement supérieur reste à part, Frédérique Vidal étant maintenue comme ministre de plein exercice à l'Enseignement supérieur, la Recherche et l'Innovation, quand Roxana Maracineanu — qui n'était que ministre «des Sports», mais ministre de plein exercice — voit son portefeuille s'élargir («Jeunesse et Sports», à l'ancienne) tandis que son rang protocolaire descend au niveau des ministres délégués (ce qui lui garantit plus d'autonomie qu'un simple secrétariat d'État.

Il eût été logique, dans une approche «polaire» d'un grand ministère éducatif, un grand ministère des savoirs de toute nature cristallisés ou en construction, que l'Enseignement supérieur et la Recherche revinssent dans son giron. Cela n'aurait pas empêché qu'un ministère délégué fût doté d'une assez large autonomie et même de liaisons interministérielles (innovation) avec le grand ministère de l'économie de Bruno Le Maire, mais du moins l'architecture aurait-elle été plus justifiée.

Il y a dans cette affaire-là une part de bricolage et de considérations peu fonctionnelles, entre le fait d'apporter à Jean-Michel Blanquer un baume consolateur (puisqu'il est resté à l'extérieur de l'Intérieur), tout en réglant en pratique le cas du transfert de Gabriel Attal au porte-parolat du Gouvernement. Ce qu'on constate, c'est que la ministre de la Jeunesse et des Sports est une ex-sportive de haut niveau et que, comme on l'a constaté maintes fois depuis 1945, les Sports vont bouffer la politique de jeunesse, réduite au fond à la mise en place du coûteux, inégalitaire et inefficace «service national universel».

Ce qu'on a fait à Roxana Maracineanu n'a pas été imposé à Frédérique Vidal. Cette fracture entre le champ scolaire et le champ universitaire est pourtant dommageable en un temps où la mise en place même de Parcours sup démontre l'existence d'un continuum bac—3/bac+3, d'autant plus que les formations technologiques supérieures ne sont pas toutes universitaires (STS) tout en relevant d'une cotutelle puisqu'elles s'inscrivent dans des enseignements de type lycée, même si ce ne sont plus des enseignements secondaires prolongés.

Au fond, c'est un bricolage d'affichage et de prise en compte des ego comme des réseaux d'influence des uns et des autres. C'est quand même très vieux monde, non ?

Luc Bentz

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