Syndicalisme: au-delà d'une intrusion

L'intrusion dans les locaux de la CFDT d'un groupe militant extérieur à celle-ci est sans doute (ou peut-être) un épiphénomène. Elle me conduit à partager les réflexions plus larges sur le syndicalisme que cet «incident» a suscité.

On observe l'emploi simplement irréfléchi et illogique
des vocables «à la mode», pour notre temps, sur la «masse» et les «chefs».
Les gens ont beaucoup entendu parler des «chefs»,
ils ont la tête pleine d'attaques de toute sorte contre eux,
ils se sont habitués à les voir opposer à la «masse»;
mais ils n'ont pas su réfléchir au pourquoi de la chose, y voir clair.
Lénine, La maladie infantile du communisme: le gauchisme (1920)

Proposons-nous de réfléchir, au-delà de l'épiphénomène, à ce que nous dit du syndicalisme l'intrusion récente d'opposants «externes» dans les locaux de la CFDT. [Précision. — Ce billet a été écrit avant la deuxième intrusion, par un commando se réclamant de la CGT Énergie, dont a été victime la CFDT le 20/01/2020. À défaut de point Godwin, le point Stalin' n'est pas loin]

L'intrusion protestataire dans les locaux syndicaux n'est pas une chose nouvelle. J'ai connu la chose il y a un peu plus d'un quart de siècle, lorsque j'étais secrétaire départemental du Syndicat national des instituteurs et professeurs de collège (SNI-PEGC/FEN — je vous parle d'un temps...). C'était à l'époque des «maîtres-directeurs» concoctés par René Monory. Il s'agissait alors de syndiqués qu'accompagnaient des non-syndiqués pour convaincre une «direction», naturellement jugée trop timorée, de pousser alors au seul mode censé être reconnu légitime par la «base»: la grève reconductible. 

En ces temps anciens, on trouvait la plupart du temps dans ces délégations «spontanées» un ou plusieurs militants appartenant à une tendance (et parfois d'un parti) d'extrême gauche. Après tout, on pouvait considérer que c'était l'occasion d'un échange moins formel — et parfois détendu, sinon bon enfant —  que dans les assemblées syndicales. Il n'en restait pas moins que , et les directions syndicales qu'il m'a été donné d'animer étaient soucieuses de s'assurer qu'un mouvement lancé pût être effectivement massivement suivi. L'expérience a confirmé (à mes yeux du moins) que la grève presse-bouton relevait du mythe.

L'intrusion dans les locaux de la CFDT était de nature différente. L'initiative ne venait pas de syndiqués CFDT soucieux de protester contre la position de leur «direction». C'est une intrusion à laquelle participaient des syndiqués ailleurs et des non-syndiqués, dans laquelle on a vu un militant SUD Rail s'agiter beaucoup. L'objectif était de s'attaquer à une organisation syndicale en la traitant en ennemi de classe (pour employer un vocabulaire «à l'ancienne»), selon une formule que mon ami Alain Faillat a parfaitement résumée dans ce dessin.

«La tolérance, c'est pas fait pour les chiens.» © Alain Faillat (Alf) — avec l'aimable autorisation de l'auteur. «La tolérance, c'est pas fait pour les chiens.» © Alain Faillat (Alf) — avec l'aimable autorisation de l'auteur.

On peut parfaitement critiquer, contester et même vilipender la position d'une organisation syndicale. C'est la liberté d'opinion et d'expression (dans les limites de la loi, dois-je préciser). J'ai été victime de ce droit et j'en ai usé aussi. Il n'y a pas de position sacrée dont la contestation serait blasphématoire. Mais en l'occurrence, il s'agit, en contestant le positionnement qu'une organisation prend, c'est la manière dont elle a librement déterminé ses mandats et son répertoire d'action qu'on remet en cause.

Ne nous arrêtons pas à la réponse formelle selon laquelle la CFDT (comme les autres organisations syndicales) a ses règles et que ce sont les personnes qui y adhèrent qui se déterminent collectivement et démocratiquement dans un cadre librement accepté. On peut avoir sur les organisations syndicales et leurs responsables un regard inspiré par la la sociologie politique. Depuis Weber et ses émules, le désenchantement du monde peut s'appliquer au mythe démocratique (ce qui ne rend pas caduque pour autant l'idée démocratique, tant s'en faut).

Pascal Pavageau, secrétaire général de Force ouvrière d'avril à octobre 2018 (photo de 2017) © «Frédéric Blanc»/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0 Pascal Pavageau, secrétaire général de Force ouvrière d'avril à octobre 2018 (photo de 2017) © «Frédéric Blanc»/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0
On relèvera d'ailleurs que ce n'est pas de la base que sont parties les changements à la direction (sinon de direction) qui ont eu lieu ces dernières années à la CGT (Philippe Martinez succédant à Thierry Lepaon en 2015) ou à FO (Yves Veyrier remplaçant Pascal Pavageau en 2018). Il n'est pas d'organisation syndicale, à un moment ou à un autre, qui n'ait connu ces changements brutaux de personnes, y compris celles dans lesquelles j'ai milité. Mais s'ils sont intervenus, justement, c'est que les «chefs» ne sont pas tout puissants: si le cadre partidaire offre des occasions similaires, les élus politiques sont pleinement détenteurs de leur mandat (sauf rares accidents judiciaires ou invalidation, toujours par le juge, de l'élection).

Dans le champ syndical, les démissions peuvent être contraintes parce qu'un militant responsable ne jouit plus de la confiance de ceux qui l'entourent; elle peut être le fait de ces cadres structurés et structurants (fédérations professionnelles; unions territoriales) qui composent ou constituent les organes délibératifs centraux (bureaux nationaux ou commissions exécutives; conseils nationaux ou comités confédéraux nationaux, selon l'histoire statutaire des organisations).

Un congrès syndical (et de manière générale les organes directeurs, au moins à l'échelon national interprofessionnel) n'arrête pas de position qui ne soit acceptée par les instances. Et l'on ne sache pas qu'un mandat défini arrête nécessairement les composantes d'une organisation, confrontées parfois à un contexte très spécifique, et moins encore ses adhérentes et adhérents qui conservent cet inaliénable droit de penser tout seuls.

Manifestation pour la défense des retraites (Besançon, 5/12/2019). © «Toufik-de-Planoise»/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0 Manifestation pour la défense des retraites (Besançon, 5/12/2019). © «Toufik-de-Planoise»/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0

Revenons un instant sur cette intrusion qui a ouvert mon propos. J'ai vu, à son sujet, fleurir les commentaires dont le langage ne l'était pas toujours (fleuri). Certains considéraient que, comme la CFDT «trahissait», c'est bien fait et même sa faute. Les directions confédérales de la CGT et de FO se sont pourtant démarquées de cette action (mais pas Solidaires à ma connaissance — et après une visite sur son site)... même si (ajout du 20/1/20 au soir) la position confédérale n'est pas parvenue par les bons réseaux aux à toutes les structures de la CGT Énergie. Ce n'est pas nécessairement le cas de tous leurs cadres et de toutes leurs structures. On a évoqué la gilet-jaunisation des mouvements sociaux, comme si c'était une excuse. Car la question que je pose ici n'est pas celles des auteurs de l'«action» (comme si un local syndical avait un effet sur les choix du Gouvernement et du Parlement), mais bien celle de sa perception et de ce qu'elle révèle.

L'effet «caisse de résonance émotionnelle», amplifié — cela va de soi — par les réseaux sociaux, a été également allégué. De fait, la rationalité semble s'éloigner en même temps que se développent, au-delà des polémiques normales, des discours haineux contre les organisations, mais aussi contre les personnes qui les incarnent.  En témoigne la manière dont a été relayée l'infox sur Tiphaine Dauzière, la fille de Brigitte Macron, comme prétendue avocate de la CFDT, ce qui «prouvait» à l'évidence les liens coupable entre les cédétistes et le pouvoir (voir Libération Checknews). Mais, même après que la fausseté de l'«information» a été démontrée, l'infox a continué à tourner. J'avais analysé le phénomène dans un billet  de blog, en invitant à vérifier avant de transférer (après que j'ai moi-même été victime... et coupable du phénomène).

 © «Ryan McGuire»/Pixabay.com, usage libre (licence Pixabay.com) © «Ryan McGuire»/Pixabay.com, usage libre (licence Pixabay.com)
Chez les partisans du refus intégral (et du refus de négocier — ce qui est une position légitime, rappelons-le), c'est comme s'il n'y avait qu'une ligne «juste» et que toute autre position syndicale, étant illégitime, devait être prohibée. Et l'on voit bien en cette période marquée par un reflux dans les transports (peut-être temporaire, peut-être pas), mais assurément pas par la mobilisation massive des salariés du secteur privé, que d'autres arguments sont utilisés pour démontrer que seule la «ligne juste» l'était. La contradiction n'en est pas exempte. Dans des échanges (je ne dirai pas discussions) qu'il m'est arrivé d'avoir, il m'a été affirmé successivement par les mêmes que ceux qui avaient négocié n'avaient rien obtenu, mais que de toute manière, c'était grâce à la mobilisation d'ensemble.

Ces réactions en forme d'autojustification (j'avais raison hier comme aujourd'hui, et de toute manière c'est grâce à moi — ou à nous — que les choses ont bougé) procèdent de la même idée selon laquelle les éléments les plus «avancés» défendaient la ligne «juste», que la victoire serait la leur comme la défaite exclusivement imputable à ceux qui ont «trahi» avant, pendant et après. Mais c'est oublier que l'intersyndicale «dure» a développé ses propres mots d'ordre sans prendre en compte les avis divergents sur la stratégie ou la tactique, et que, le 5 décembre par exemple, ceux qui revendiquaient l'action par la négociation étaient aussi présents dans la rue pour combattre la brutalité des mesures envisagées.

Il va de soi que c'est bien le rapport de forces global a joué dans le fait que la pression jouée par les uns dans la négociation. La question qui se pose est de savoir qui fait quoi d'un rapport de forces, qui s'en sert ou non pour peser avec efficacité, sachant que la manière de l'apprécier varie aussi: les organisations syndicales françaises ont des cultures ancrées dans l'histoire longue, même pour les plus récentes qui ne sont pas le produit de générations spontanées.

Mais cela est fonction, peut-être avant tout, de l'état du rapport à l'opinion, comme l'évoquait le secrétaire général de l'UNSA, Laurent Escure le 17 janvier dernier.

Interview de Laurent Escure, secrétaire général de l'UNSA, sur BFMTV (17/01/2020) © BFMTV

On voit bien chez les partisans du refus des logiques d'amalgame. Il y a des jeux politiques, pas toujours des plus simples dans un paysage assez éclaté si l'on considère les forces traditionnellement plus proches des revendications syndicales. Certes, ces deux mondes ne s'ignorent pas. Parfois (ou souvent) pour de mauvaises raisons, comme les pratiques d'entrisme ou de mainmise politique. Parfois aussi pour de bonnes raisons, si l'on songe au contexte dans lequel, par exemple, la CGT réunifiée de 1936 a adopté la charte de Toulouse (lutte contre le fascisme, grandes réformes sociales portées par le Front populaire), ou à la participation de la CGT et de la CFTC (devenue CFDT en 1964) au Conseil national de la Résistance pendant la période noire de l'occupation.

Les militantes et les militants des organisations syndicales peuvent avoir leurs antipathies ou leur sympathies personnelles. Les organisations syndicales, pour leur part, peuvent porter une appréciation sur les politiques menées ou qui pourraient l'être. Mais nous ne sommes plus dans des périodes où l'instauration du socialisme — quelle qu'en soit la vision — supposer de regrouper les forces favorables au monde de travail dans une conception du monde fondée sur la lutte des classes. Non qu'elle ait disparu, mais la critique du capitalisme porte aussi aujourd'hui sur d'autres domaines comme l'environnement, ce que Marx avait d'ailleurs annoncé (La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse :La terre et le travailleur, Le Capital, I, IV, XV, X).

Pour autant, les rôles ne sont pas de même nature (ni les ambitions les mêmes non plus). Dans le champ politique, l'objectif est l'exercice du pouvoir, notamment du pouvoir d'État dans tous les domaines que cela implique et, dans les sociétés démocratiques, en recueillant les suffrages d'une majorité, absolue ou relative selon les cas, de la population. Dans le camp syndical, il s'agit de regrouper les travailleurs en situation de subordination: c'est pourquoi les «indépendants» n'étaient pas inscrits dans le syndicalisme des salariés que n'ont rejoint que plus tardivement les fonctionnaires et agents publics. Encore ces derniers sont-ils bien en situation de subordination par rapporteur aux employeurs publics. Et si la présence syndicale se manifeste aujourd'hui chez ces indépendant officiels que sont les travailleurs ubérisés, c'est bien parce qu'ils sont, dans la réalité des choses, en situation de dépendance.

Le mouvement syndical ne s'interdit pas, tant s'en faut, de regarder le monde et la société, mais sa mission est d'organiser les salariés en tant que groupe social spécifique. Il ne méconnaît pas l'intérêt général; au reste, on peut même dire qu'il le porte parfois plus que les politiques — et d'autant plus que le mode de fonctionnement du syndicalisme lui épargne, plus qu'au politique, l'enfermement dans l'évènement ou le coup du jour . Pour les politiques, l'immédiat peut modifier, parfois durablement, la place de chacun dans la configuration partisane ou le champ du pouvoir. Si les questions de domination se posent aussi dans le monde syndical, le travail y est plus collectif et les ambitions de l'organisation plus aisément inscrites dans le temps long.

 © Gerd Altmann/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre) © Gerd Altmann/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)

Quelque personne que l'on interroge, elle répondra que les relations sociales concernent les rapports entre les organisations syndicales de salariés (au sens large) et les employeurs, ou entre ces mêmes organisations et l'État. Ce sens restreint s'applique aussi à l'acception traditionnelle du mouvement social qui pourtant, étymologiquement, est celui de la société tout entière, au-delà des seules questions, directes ou indirectes, qui affectent le salariat (la protection sociale ou le rôle et la place des services publics sont de celles-là).

On voit par là combien elles sont prégnantes. D'ailleurs, s'il arrive que des organisations «claquent la porte», considérant une discussion comme bloquée d'avance (ce qui est arrivé aussi à tous les syndicalismes réformistes), il est rare qu'elles n'acceptent pas d'y entrer. C'est encore vrai avec le conflit des retraites. Quelle stratégie choisir ? Le débat est vieux comme le syndicalisme. Mais, même à l'époque où le syndicalisme étant très massivement «grève généraliste» (la grève générale correspondant au grand soir de la révolution sociale), la charte d'Amiens de la CGT anarcho-syndicaliste de 1906 liait la «double besogne quotidienne et d'avenir».

Évidemment, des organisations ou des groupes militants peuvent considérer qu'il n'est pas de solution durable sans changement de système politique et que rien n'est négociable réellement avec des adversaires de classe. Changer l'avenir est une orientation légitime. Mais l'avenir — où l'on souhaite changer (en mieux) la réalité — est toujours aléatoire et sujet aux lendemains qui déchantent. L'immédiat, plus modestement, consiste à faire avec ce que Prévert appelait ses «terribles pépins».

Comme citoyen, tout militant syndical peut considérer que les changements sociaux qu'il appelle à construire nécessitent un changement politique. Mais comme militant syndical, certains dont je suis considèrent que l'autonomie du mouvement syndical par rapport au champ politique est un principe incontournable. Il vient toujours un moment où, parce que les responsabilités comme les enjeux sont distincts, le prisme syndical et le prisme politique ne peuvent coïncider. Au reste, avec le travaillisme britannique, l'expérience de création d'un mouvement politique qui soit l'émanation directe du syndicalisme n'a pas forcément été convaincante dans la durée.

Manifestation Fonction publique du 9 mai 2019 © Luc Bentz Manifestation Fonction publique du 9 mai 2019 © Luc Bentz

Le mouvement syndical ne choisit pas son interlocuteur (c'est nolens volens le suffrage universel); le pouvoir politique ne choisit pas ses interlocuteurs qui, au bout du bout, tirent leur légitimité des élections professionnelles. Mais que fait-on de la légitimité acquise? Chez ceux qui, sur le dossier des retraites, ont développé la position la plus dure («le retrait, et seulement le retrait»), l'objectif est la victoire complète. Sans doute, chez beaucoup, le souvenir de 1995 (Juppé), parfois vécu alors à la base, a pu jouer. Mais 2003 (Raffarin), 2010 (Fillon) et même 2016 (loi El Khomri) ont été oblitérés. Et puis peut prédominer alors, comme je l'ai évoqué dans un billet précédent, l'éthique de conviction sur l'éthique de responsabilité.

Chez ceux qui acceptent la discussion, la prise de risque est plus profonde. Jamais un accord n'est parfait, tant s'en faut. Ou bien, comme la CFDT, l'objectif systémique faisait partie des mandats; ou bien, comme l'UNSA, sans avoir été demandeur de la réforme, la prise en compte du fait que la décision finale sera prise par un pouvoir politique qui en a les moyens constitutionnels et juridiques conduit à rechercher l'efficacité pour que ce qui sera décidé conforte la situation des travailleurs.

Il y aura sans doute un juge de paix dans les prochaines années: le salariat (toujours au sens large), au fur et à mesure des cycles successifs d'élections professionnelles. Mais il n'est pas certain sur la longue durée — notamment si l'on considère les évolutions des dix dernières années — que la facilité apparente du syndicalisme de posture soit le meilleur calcul électoral. En tout état de cause, si chacun peut penser que sa ligne est la meilleure (voire la seule «juste»), rien n'autorise le terrorisme intellectuel d'où qu'il vienne, et moins encore tout ce qui s'apparente à des pressions physiques ou à des violences, même symboliques, de quelque nature qu'elles soient.

S'attaquer à la liberté de choix de ses orientations d'une organisation, parce qu'on les conteste au nom d'une seule ligne qui serait la bonne, c'est s'attaquer à la liberté syndicale, à la liberté tout court. Et, puisque cultivant le goût du paradoxe, ce billet s'ouvrait sur une citation de Lénine, je conclurai en citant Rosa Luxembourg dans La Révolution russe (Le temps des cerises éd., 2017, p. 99):

Une liberté réservée aux seuls partisans du gouvernement [bolchevique de 1917], aux seuls membres d'un parti — si nombreux soient-ils, ce n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de ceux qui ne pensent pas comme vous.

Foule fluorescente. © Image de Hans Braxmeier/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre) Foule fluorescente. © Image de Hans Braxmeier/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)

Il y a parfois chez les tenants de la ligne «dure» (à supposer que négocier durement ne soit pas plus dur qu'un refus sans effet) comme une approche millénariste du dossier des retraites, dont la réforme serait une catastrophe annoncée. Pour m'être penché sur la naissance de la sécurité sociale en 1945 (avec une pension calculée sur la moyenne des vingt meillleures années pour un taux maximum de 40% sans retraite complémentaire sinon pour les cadres), j'ai constaté que le système avait donné lieu à des combats successifs, parfois très fragmentés (voir comment l'Arrco s'est construite avant la généralisation).

Il est vrai aussi que le salariat n'a plus la structure qu'il avait à la Libération (5% de bacheliers par génération et une immense majorité de salariés commençant à 14 ans sans qualification professionnelle: les possesseurs de CAP constituaient une élite ouvrière). Il est non moins vrai que l'espérance de vie en bonne santé s'est accrue tandis que l'entrée dans la vie professionnelle se réduisait. C'est également un fait établi qu'il y a aujourd'hui des inégalités de rémunérations qui pèsent et condamnent, par exemple, les femmes à la double peine (voir cette étude de Dominique Meurs, Carole Bonnet et Benoit Rapoport sur le site de l'IRES), des situations de travail qui induisent une moindre espérance de vie (travail posté, expositions à des risques, etc.).

Mais c'est un fait non moins établi que la réforme des retraites constituera ou constituerait un point de départ pour d'autres logiques revendicatives, même et surtout s'il y a des effets cliquets. On peut toujours, comme Force ouvrière, afficher la revendication du retour aux 37,5 annuités et aux dix meilleures années. On peut toujours... Mais ne confond-on pas alors y croire et faire semblant d'y croire?

Je ne prétends interdire à personne de vouloir croire qu'il ou elle y croit vraiment. On me permettra de penser — peut-être à tort, mais j'assume — qu'on peut avec Jaurès vouloir aller à l'idéal et comprendre le réel.

On me fera remarquer à juste titre que l'organisation à laquelle j'appartiens (l'UNSA) est minoritaire. En dehors du fait que les grandes évolutions s'inscrivent toujours dans de longues périodes, il est un fait certain que la majorité (syndicale ou politique) n'a pas toujours raison... Dans l'immédiat, à chacun d'assumer ses responsabilités selon une approche qui doit rester libre, totalement libre.

Luc Bentz

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