20 août 1968 : les chars du pacte de Varsovie mettent fin au printemps de Prague

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes du pacte de Varsovie entraient en Tchécoslovaquie pour imposer l'arrêt de la tentative de «socialisme à visage humain» qu'incarnait Alexandre Dubcek. La volonté démocratique des communistes tchécoslovaque ne résista pas à la doctrine Brejnev de la «souveraineté limitée», mais le communisme soviétique lui-même n'y survécut que vingt ans.

Foule entourant un char soviétique à Prague aux premiers jours de l'invasion (août 1968). © Engramma.it/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0. Foule entourant un char soviétique à Prague aux premiers jours de l'invasion (août 1968). © Engramma.it/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0.
1968 ne fut pas seulement l'année d'une révolte étudiante puis sociale marquante en France. À l'Est, les choses bougeaient aussi. En 1968, Alexandre Dubcek, nouveau premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque incarna le «printemps de Prague», et avec lui l'espoir d'un «socialisme à visage humain». C'était compter sans l'URSS, en pleine période brejnévienne. Le 20 août, des forces provenant de cinq pays du «pacte de Varsovie» pénètrent en Tchécoslovaquie. Cette invasion est largement condamnée. Le Bureau politique du Parti communiste français, sans doute le plus philosoviétique dans les démocraties occidentales, exprime sa «désapprobation», alors même qu'il avait approuvé le sanglant écrasement de la révolte hongroise de 1956.

On connaît la suite. Les dirigeants tchécoslovaques avaient été emmenés vers une destination inconnue. On n'était plus, cependant, aux temps du stalinisme triomphant, ceux des procès de de Prague de 1952. On se contenta d'une «normalisation» qui vit Dubcek, étroitement surveillé, contraint de présider à la normalisation avant d'être éliminé de la direction du Parti, exclu de celui-ci et, sous une oppressante et constante surveillance de la police politique, réduit au rôle de jardinier.

Vaclav Havel embrassant Alexandre Dubcek au théâtre «Laterna Magika» de Prague, siège du Forum civique au moment de la révolution de veours, le 24 novembre 1989, la nuit de l'abandon du pouvoir par le Parti communiste tchécoslovaque. © Jaroslav Kucera/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0. Vaclav Havel embrassant Alexandre Dubcek au théâtre «Laterna Magika» de Prague, siège du Forum civique au moment de la révolution de veours, le 24 novembre 1989, la nuit de l'abandon du pouvoir par le Parti communiste tchécoslovaque. © Jaroslav Kucera/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0.
Dubcek avait établi un parallèle en 1988 entre la Perestroïka lancée à partir de 1985 par l'ultime et rénovateur dirigeant communiste soviétique, Mikhaïl Gorbatchev. Mais c'était déjà trop tard pour un système qui s'effondrait. On revit Dubcek en 1989, au côté de Vaclav Havel lors de la révolution de Velours. Mais il ne s'agissait déjà plus de rêver à un socialisme à visage humain que l'internationalisme prolétarien à la mode du pacte de Varsovie avait largement démonétisé.

Depuis le 20 août 1968, cinquante-deux années se sont passées. Qu'est-il resté des régimes communistes, sinon la brutalité des méthodes répressives et, comme en Chine, la conversion des dirigeants au capitalisme le plus débridé mâtiné d'une surveillance technologique à côté de laquelle le télécran du 1984 d'Orwell fait figure d'aimable plaisanterie?

D'une certaine manière aujourd'hui, l'illusion d'un socialisme à visage humain, ou à la manière de Blum, d'un socialisme «à l'échelle humaine» se pose dans des termes radicalement (si je puis dire) différents. Il n'est pas certain qu'on aille vers des lendemains qui chantent, alors même que nous vivons d'une certaine manière dans un monde plus incertain, plus dangereux peut-être qu'à l'ère des deux grands blocs (tant il est vrai que c'est le Tiers Monde qu'on faisait s'entretuer). Il faut en tout cas tirer les leçons de l'histoire, sur ce que cèlent des configurations politiques, des enjeux de pouvoir, des questions de position. La collectivisation des moyens de production et d'échange s'est traduite par une confiscation de fait, favorisée par une logique de domination dont l'appareil répressif était une clé de voûte, danger déjà relevé en 1918-1919 par Rosa Luxembourg (La révolution russe). Comme le disait une blague venue de l'Est : «Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme; le communisme, c'est exactement le contraire.» La fin du système communiste n'a d'ailleurs pas forcément marqué un progrès, tant s'en faut, quelle que soit la manière dont elle s'est traduite, de la Pologne d'aujourd'hui au Belarus de Loukatchenko.

Et puis l'on sait que les urgences ne sont plus de même nature. La justice sociale reste une exigence, tout comme la démocratie (de ce point de vue, le présidentialisme dans lequel a chu assez logiquement la Ve République n'est pas un modèle non plus). Et nous savons combien est difficile le combat, non plus pour l'idée communiste (au sens où Marx l'entendait), mais pour préserver les communs. Nous mesurons (sauf Trump et Bolsonaro, pour faire court) les dangers considérables que court l'humanité, et nous voyons aussi que les modernes Talons de fer peuvent se couler dans des moules différents, offrir des masques contradictoires parfois, mais toujours avec la même brutalité dès qu'il s'agit de défendre les intérêts particuliers des puissants et des dominants.

La persuasion par la menace des mitrailleuses. Véhicule de reconnaissance de l'Armée soviétique «BDRM-1» le 21 août 1968 pendant l'intervention des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. © František Dostál/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0. La persuasion par la menace des mitrailleuses. Véhicule de reconnaissance de l'Armée soviétique «BDRM-1» le 21 août 1968 pendant l'intervention des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. © František Dostál/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0.
Il reste que, de la tentative tchécoslovaque de 1968 qui avait marqué ma génération, même du haut de mes presque quatorze ans de l'époque, on peut retenir le renoncemen à la centralisation bureaucratique, à une vision monocolore des choses (avec une couleur qui serait exclusivement du reste, bien sûr, la bonne). Après tout, savoir discuter en évitant les anathèmes, c'est déjà entrer dans le jeu de la délibération démocratique à quoi s'engageait le 14e congrès du PC tchécoslovaque tenu dans la clandestinité dans les temps de l'invasion. (J'en avais trouvé, plus tardivement, le compte rendu publié en livre, par Jiri Pelikan à la librairie Maspero où je l'avais honnêtement acquis. Je ne sais plus à qui je l'ai prêté, il n'est jamais revenu, envolé comme le printemps de Prague).

J'en profite pour rappeler, alors qu'on a évoqué l'assassinat de Léon Trotski, qu'il n'avait pas été lui-même toujours hostile au passage en force. Il reste l'homme de la répression de Cronstadt, sur la même ligne que Lénine s'agissant d'imposer la domination absolue d'un parti unique. On ne s'en tirera pas, je le regrette, par des passages en force, des «coups blanquistes». C'est plus compliqué, mais c'est sans doute plus efficace. C'est la voie en tout cas qu'avaient semblé prendre Dubcek, Ota Sik et quelques autres. Elle est désormais irrémédiablement fermée pour une variété de raisons économiques, politiques, écologiques aussi sans doute. On peut espérer en tracer d'autres, malgré l'adversité. C'est au moins cela qu'on peut retenir des acteurs du printemps de Prague, alors même qu'ils se savaient placés sous le regard inquisiteur de l'Ours soviétique, comme on disait alors.

Il faut savoir ne pas désespérer.

Luc Bentz

Et rappelons cette très belle chanson de Ferrat... «Que venez vous faire camarades? que venez vous faire ici? Ce fut à cinq heures dans Prague que le mois d'août s'obscurcit...»

«Camarade» (Jean Ferrat) © cathylabry

 

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