L’Europe d’après sera probablement pire que celle d’avant

Comme le dit le Ministre des Affaires Etrangères en France, Jean Yves Le Drian « le risque c’est que le Monde d’après ressemble au Monde d’avant, mais en pire ! ». Il faut éviter à tout prix de faire comme en 2008 au cours de la crise financière de redonner de l’argent aux banques et de se dépêcher de retrouver la croissance avec tous les inconvénients que cela suppose.

Qu’on parle du Monde, de l’Europe ou de la France, cette inquiétude  est la même. Rien ne prouve qu’on va pouvoir « profiter » de cette crise pour résoudre le défi climatique, les problèmes sociaux, les inégalités de notre société. Bien au contraire, on entend déjà  des voix disant qu’il faut « alléger » les normes européennes, les conditions d’obtention de subsides de l’Etat, les ambitions sur le Climat si l’on veut sortir de la crise. On ne peut pas sauver la société et résoudre tous les problèmes en même temps. Et c’est là la difficulté de la situation. Pourtant, il faut éviter à tout prix de faire comme en 2008 au cours de la crise financière de redonner de l’argent aux banques et de se dépêcher de retrouver la croissance avec tous les inconvénients que cela suppose. Dans ce présent « papier » nous nous contenterons de rassembler quelques expériences et réflexions sur la facon dont différents pays du Nord de l’Europe, le Danemark principalement, ont essayé de « résister » à la crise et en particulier, comment ils ont essayé d’en sortir progressivement.

  1. Comment certains pays européens ont-ils abordé la pandémie du Coronavirus.
    Tout commence par une réunion des ministres de la santé des pays de l’Union Européenne à Bruxelles, le 8 mars. A cette réunion, le ministre italien qui représentait un pays en pleine crise sanitaire a lancé cette alarme aux autres : « Si vous voulez éviter une crise sanitaire incontrôlable comme en Italie, pour l’amour du ciel, arrêter toute la société et faites le tout de suite. »  Seulement certains pays comme le Danemark et la Finlande ont réagi tout de suite, sachant que chaque jour de retard à la décision de confinement pouvait donner 40% de plus de contaminés et par conséquences de victimes de la pandémie (voir ci-dessous le modèle de Tomas Pueyo basé sur l’expérience chinoise). Le Danemark décide le confinement presque total le 11 mars et la fermeture des écoles le 13 mars. La Finlande décide la fermeture des écoles le 16 mars. Comme on le sait la France (dont le ministre de la santé était présent  à la réunion du 8 mars à Bruxelles)  elle a préféré attendre après les élections municipales 16 mars. Macron a annoncé le confinement le 17 mars au soir. Même si le confinement français était plus sévère que le confinement danois, cinq jours de retard a coûté selon toute vraisemblance un nombre de contaminés multiplié par cinq. Aujourd’hui le Danemark atteint un nombre de décès de 384, alors que la France dépasse les 21.000. La population française étant 11 fois plus grande que celle du Danemark, si on avait commencé le confinement en même temps, il n’y aurait que 4200 décès en France, c’est-à-dire cinq fois moins. CQFD.

    Social distancing © Tomas Pueyo Social distancing © Tomas Pueyo
    Source1 : https://medium.com/tomas-pueyo/coronavirus-agissez-aujourdhui-2bd1dc7838f6

    Mais il faut faire ce genre de comparaison prudemment, parce que si par exemple la Finlande a commencé son confinement en même temps à 3 jours près que le Danemark comment explique-t-on que la Finlande n’ait que moitié moins de décès dus au coronavirus. L’Allemagne avec ses 83 millions d’habitants n’a que 5000 victimes de la maladie. Cela s’explique par leur stratégie de dépistage. A un moment donné l’Allemagne a testé jusqu’à 500.000 personnes par semaine. Ce qu’il fait qu’elle a pu suivre plus précisément la propagation du virus et confiner un grand nombre de personnes pouvant contaminer les autres. En plus les différents länder allemands ont décrété le confinement relativement tôt le 13 mars.  La Suède elle a choisi de ne pas décréter de confinement. Même les restaurants sont pleins. Leur ministre de la santé a quand même recommandé de rester en terrasse à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur. La Suède a  1580 décès dus au coronavirus, ce qui est beaucoup comparé au Danemark ou la Finlande (En Suède la population est seulement deux fois celle du Danemark/Finlande). La Norvège a un nombre limité de décès - 186 le 22 avril – comme la Finlande.

  2. Manque de solidarité entre les pays européens
    La crise n’est pas seulement une crise sanitaire, elle est aussi économique et avant longtemps, on se rendra compte que les conséquences économiques seront beaucoup plus dévastatrices que la crise sanitaire. Il va falloir parler d’une récession d’une dimension qu’on n’a pas connue depuis la deuxième guerre mondiale. Le problème, c’est que comme on l’a vu pour les mesures prises pour lutter contre la pandémie – différentes d’un pays à l’autre – la crise économique ne se résoudra pas s’il n’y a pas une solidarité réelle entre les pays de l’Union Européenne. En plus tous les pays européens alors que les autorités sanitaires ont répété que ce n’était pas une nécessité, ont réintroduit les contrôles aux frontières arrêtant de facto le marché intérieur européen et la libre circulation des citoyens européens. Plus les problèmes deviennent énormes, plus les pays se replient sur eux-mêmes et ne croient plus en une Europe solidaire. Plus de 40% des italiens, disent que si le reste de l’Europe ne les aide pas de façon efficace, ils préfèrent revenir à la situation d’avant le début du Marché commun. Quand on voit de telles réactions dans un pays réputé comme l’un des plus européens, cela inquiète. On peut aussi penser que les mouvements nationalistes populistes vont avoir le vent en poupe.

    L’Europe joue son avenir : Ou bien les pays du Nord de l’Europe (qui se débrouillent bien pour résister à la crise sanitaire) font un effort pour prendre part à un programme de solidarité européenne, ou bien ils n’acceptent qu’un programme d’emprunts aux pays du Sud de l’Europe qui ne résoudra rien. Le programme de Mécanisme de Stabilité Européenne (MSE) a été utilisé en 2010 après la crise financière pour aider la Grèce et l’Espagne avec les résultats désastreux que l’on connait, les deux pays ne s’en étant remis que dix ans après.  Cette fois, ce n’est pas une aide aux pays les plus touchés qui suffira, il faudra faire appel à des obligations européennes s’appuyant sur la réputation de tous les pays en commun. 

    En réalité les pays du Nord,  Le « Club des radins - Allemagne incluse » comme les appelle Guillaume Duval - jouent leur destin dans ce choix, parce qu’ils sont petits et exportateurs et beaucoup plus dépendants de l’Union Européenne que la France par exemple. Alors que le commerce extérieur de la France ne représente que le tiers de son PIB, au Danemark le commerce extérieur représente plus de 100% de son PIB. En se repliant sur eux-mêmes et refusant la solidarité les pays du Nord de l’Europe sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. On dit que les crises font revenir à la surface le meilleur et le pire de la société comme des individus – le meilleur, c’est que les gens reconnaissent l’intérêt d’un service public efficace, d’un état fort – le pire c’est que les pays se replient sur eux-mêmes, deviennent égoïstes et reviennent sur les accords internationaux comme par exemple sur le climat.

  3. L’Europe d’après sera-t-elle vraiment différente de l’Europe d’avant ?
    On aurait tendance à donner raison à Jean Yves Le Drian, L’Europe ne sera en tout cas plus la même et si elle existe encore après la crise, ce sera en pire. Chaque pays s’est replié sur lui-même pour entrer dans la crise. Chaque pays fait pareil pour en ressortir. Les stratégies de déconfinement sont différentes et pourtant, il s’agit de la même maladie. Pendant la crise la plupart des gouvernements ont décrété des mesures d’exceptions, mais dans certains pays, il n’y a pas de limite temporelle – quand reviendra-t-on à une situation normale ? Personne ne le sait. Les parlements ont été mis sur la touche comme en France. Le gouvernement prend ses décisions en réunissant un conseil sanitaire d’experts, mais les institutions parlementaires  étant mises de côté, l’opinion des élus est insignifiante. Reviendra-t-on à la démocratie représentative ou bien le gouvernement conservera-t-il cette méthode avec des conseils de gens désignés par lui qui ne le contredit pas trop comme un parlement ?

    Les institutions européennes sont pratiquement en quarantaine, les réunions sont virtuelles. Les pays ont pris des mesures chacun pour soi. Les frontières sont fermées – et jusqu’à quand ? – personne ne le sait. La coopération européenne, le vaste marché européen – le joyau de l’Europe – est mis en traitement intensif. L’Europe d’après sera d’abord une Europe toujours en crise économique, en récession pour plusieurs années avec des dizaines de millions de chômeurs. L’Europe ne sera pas en état de prévoir si elle ira dans une direction plutôt qu’une autre, elle aura trop à faire pour essayer de survivre. En tant qu’institution elle sera tellement affaiblie (à moins d’un réveil de dernière minute des gouvernements et d’un accord de solidarité entre les pays, mais je n’y crois pas vraiment) qu’elle n’aura plus rien à dire pour coordonner quoi que ce soit. Ses règles économiques de limitation du déficit des états sont mises au rancart pour autoriser les états à subventionner en masse leurs industries. Quand reviendra-t-on à la « normale », ou bien cette règle des trois pour cent de déficit est-elle définitivement caduque ? Personne n’en sait rien.

  4. Pourra-t-on profiter de la crise pour forcer une reconversion de la production vers des solutions plus respectueuses de l’environnement ?
    Exploitation de pétrole en Mer du Nord © Carsten Ingenmann Exploitation de pétrole en Mer du Nord © Carsten Ingenmann

    LA CRISE DU CLIMAT : (Extrait, selon Lars Koch, Mellemfolkeligt samvirke)2
    Le prix du baril de pétrole a chuté dramatiquement ce dernier mois et c’est paradoxalement une bonne nouvelle pour l’environnement. Cette chute du prix du pétrole est une conséquence du repli des activités sous la crise sanitaire, mais elle est aussi due au fait que les pays producteurs n’ont pas pu se mettre d’accord pour limiter leur production. Et on devrait pouvoir profiter de cette coïncidence des chutes de l’activité industrielle et du prix du pétrole pour forcer la « reconversion verte ». Il faut nous assurer lorsqu’il y aura une reprise des activités après la crise du corona, que nous n’allons pas « sauver » les industries fossiles du passé, mais à la place encourager une nouvelle évolution qui préserve le climat et qui est juste. C’est pour cela que les pays européens devraient réintroduire une taxe carbone sur l’essence et le diesel pour maintenir un prix relativement élevé des carburants, justement au moment où leur prix chute à ce point-là. Sinon la réduction du prix de l’essence et du diesel dans les postes à essence risque d’accroitre la consommation de carburants fossiles et d’empêcher ceux qui voulaient changer leur voiture de se procurer un véhicule électrique. En France la révolte des Gilets Jaunes est apparue comme une protestation contre l’introduction d’une taxe carbone qui s’est faite en même temps qu’on supprimait l’impôt sur la fortune des plus riches. Pour éviter la répétition d’une telle révolte, il faut s’assurer qu’une telle taxe ne soit pas socialement injuste et en utiliser le rendement pour compenser son effet sur les habitants des territoires qui ne peuvent pas se passer d’une voiture.

    Une autre bonne chose de cette chute du prix du pétrole, c’est que ce n’est plus rentable d’investir dans l’exploitation du pétrole en mer du Nord par exemple. Mais avec un tel prix bas, ce n’est pas non plus rentable de continuer à investir dans l’exploitation de gaz de schiste aux Etats Unis, qui est une des plus polluantes du monde entier. C’est pourquoi nous devons tout faire pour que la chute des prix du pétrole combinée avec les conséquences à long terme de la crise du corona aboutisse à un arrêt complet du secteur fossile. Nous pouvons le faire en augmentant les taxes sur les carburants polluants et en encourageant un investissement massif dans la conversion vers des industries vertes respectant l’environnement comme le solaire ou l’éolien – avec la création d’emplois « verts » pour tous ceux qui sont touchés par le chômage actuel.
     
  5. Notes :
    1) Tomas Pueyo : Coronavirus – Agissez aujourd’hui (https://medium.com/tomas-pueyo/coronavirus-agissez-aujourdhui-2bd1dc7838f6)
    2) Lars Koch, Politiken, le 24 04 2020. (https://politiken.dk/debat/debatindlaeg/art7759241/L%C3%A6g-ekstra-afgifter-p%C3%A5-de-lave-benzinpriser)

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