L’instant du trait

Note sur Yu-ichi Inoue.

 

Yu-ichi Inoue en 1984 © photo : Tokio Ito, UNAC Tokyo Yu-ichi Inoue en 1984 © photo : Tokio Ito, UNAC Tokyo

 

Le trait ouvre l’espace, instruit l’instant, l’active échange entre support servant corps, signe peint / Hin, dénuement monochromé, soi pris de biais, le rythme du pinceau devance le couronnement du sens / Taru, soit se suffire, accrue vitalité l’accord opère, action en une indication portée sur le papier / Ai, amour son mouvement convie toujours, l’accès son jour encours paraphrasé / Hana, fleur instrument du temps, cœur vers le ciel vient au devant / Jô, haut s’entend, siffle ascension, tend par devers prétend.

 

Yu-ichi Inoue, « Ai (Amour) », encre sumi et colle sur papier japonais, 1978 Yu-ichi Inoue, « Ai (Amour) », encre sumi et colle sur papier japonais, 1978

 

Yu-ichi Inoue (1916-1985) commence à pratiquer la calligraphie à 25 ans à Tokyo, où il réside. Toute sa vie sera consacrée ensuite à l’art du trait rapide qu’il explore et renouvelle plusieurs décennies durant — s’interrogeant sur ses formes, participant à l’avant-garde, s’insurgeant contre les conventions stériles de la tradition, la professionnalisation de la création, la décomposition sociale environnante. Taoïste animiste, fougue injective d’un libre esprit en translation constante : les caractères uniques en grand format (« ichijisho ») sont l’invention de son cru. La présence du mot-signe, exhumé de son quotidien utilitaire vers la blancheur étale du papier, est décuplée par son agrandissement aux dimensions du corps tout entier. L’encre sumi alliée à la colle acquiert une consistance organique qui donne aux inflexions du geste une manière d’incarnation figurative. Prolongement du mouvement, le pinceau large et rond insuffle le tracé, précipite l’énoncé en un agencement déviant qui le transforme en une apparition nouvelle. C’est une représentation et c’est sa conversion visuelle innerve et détonante.

 

« Rétrospective Yu-ichi Inoue, 1955-1985 », Musée d’art contemporain de Kanazawa, 2016 « Rétrospective Yu-ichi Inoue, 1955-1985 », Musée d’art contemporain de Kanazawa, 2016

 

Yu-ichi Inoue, « Kazan (Volcan) », encre sumi et colle sur papier japonais, 1966 Yu-ichi Inoue, « Kazan (Volcan) », encre sumi et colle sur papier japonais, 1966

 

L’art de la calligraphie de Yu-ichi Inoue s’était d’abord traduite en de violentes constructions fluides envahissant l’espace, puis en associations d’écriture et de dessin instantanés, mémoires d’une observation intime. Plus tard, Yu-ichi diffracte l’énergie compacte des grands idéogrammes en multitudes de caractères instables, raturés, aux plans parfois différenciés par de longues lignes séparatrices, dans un style « crade » (« kitanai ») qui, dit-il, « convient parfaitement aux gens de notre époque ». Irradié dans l’urgence, le tracé direct répand alors sur l’étendue de la surface défaite la conjonction prolixe qui préside à son épiphanie.

 

Yu-ichi Inoue, « Augmentation des profits », encre sumi et colle sur papier japonais, 1978 © Musée national d’art moderne, Kyoto Yu-ichi Inoue, « Augmentation des profits », encre sumi et colle sur papier japonais, 1978 © Musée national d’art moderne, Kyoto

 

Traduction de Augmentation des profits (reproduction ci-dessus), poème de Yu-ichi Inoue en vers de quatre sinogrammes (style écrit puis style oral), encre sumi et colle sur papier japonais, 128,5 x 145 cm, 1978 :

« Augmentation des profits / folies sans contrôle / croissance économique / exploitation du territoire / destruction de l’environnement / perturbations écologiques / pollution de l’air / pollution des eaux et des sols / surmédicamentation du bétail / idem pour les poissons / légumes hors saison / surtraitement chimique des sols agricoles / pondeuses automatiques / aliments tous fades et insipides / utilisation abusive de sucre artificiel / engouement pour les arômes sucrés / même les humains sont doucereux / insensibilité et apathie.

C’était quand même mieux avant / on pouvait entendre / venant de la petite école du village / les voix des écoliers chantant sur le rythme nonchalant d’un orgue.

Sur les champs de colza en fleurs / le soleil couchant s’étiole / les crêtes des montagnes / à perte de vue / sont plongées dans la brume / tourné vers le ciel balayé par une douce brise printanière / on aperçoit la lune au crépuscule s’élevant dans le délicat parfum des fleurs.

Les lumières des maisons / les couleurs de la forêt / les villageois qui arpentent les chemins à travers les rizières / jusqu’au chant des grenouilles et au son de la cloche / tout est irradié par la pâle lueur de cette lune voilée par la brume ».

 

 

Exposition Yu-ichi Inoue, 1916-1985. La calligraphie libérée, Maison de la culture du Japon à Paris, 101 bis, quai Branly, 75015, Paris, du 14 juillet au 15 septembre 2018.

 

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