Valère Novarina. La traversée de la peinture

« Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire » (Grock).

 

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Extraits d’entretiens avec Valère Novarina, à l’occasion de la création de L’Homme hors de lui, actuellement au Théâtre de la Colline.

 

 

« L’Homme hors de lui », 2017, photo © Simon Gosselin « L’Homme hors de lui », 2017, photo © Simon Gosselin

 

 

J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie. Je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance : descendre, faire le vide, chercher à en savoir tous les jours un peu moins que les machines. Beaucoup de gens très intelligents aujourd’hui, très informés, qui éclairent le lecteur, lui disent où il faut aller, où va le progrès, ce qu’il faut penser, où poser les pieds ; je me vois plutôt comme celui qui lui bande les yeux, comme un qui a été doué d’ignorance et qui voudrait l’offrir à ceux qui en savent trop, un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée. […] Placer devant soi mille repères pour se perdre. C’est ce que j’ai toujours recherché en écrivant : le moment où ce n’est plus un écrivain qui écrit, mais quelqu’un qui est sorti de soi, moment qui ne se trouve qu’au bout du long chemin d’exercices, tout à la fin du travail, moment de conscience totale, de libération, moment où j’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi. Je n’ai jamais supporté que quelqu’un fasse quelque chose. Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, de corrections maniaques ; mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres.

(Valère Novarina, Pendant la matière, P.O.L, 1991, pp. 63-65)

 

 

Peinture de Valère Novarina, photo © Rebecca Fanuele Peinture de Valère Novarina, photo © Rebecca Fanuele

 

 

Peinture de décor pour « Le Monologue d’Adramélech », 1985 Peinture de décor pour « Le Monologue d’Adramélech », 1985

 

 

La pratique régulière et parfois forcenée du dessin, puis de la peinture a changé en profondeur ma manière d’écrire. Dans la phase ultime, j’affiche au mur le texte imprimé et le corrige peu à peu à la main et en couleurs. Je me déplace dans l’espace, je le vois autrement, je touche les mots. Je vois les phrases changer de sens, je pratique une sorte d’écriture pariétale.

Une séance avec les acteurs sur le plateau est comme une séance dans l’atelier du peintre : tout dialogue avec l’espace et sonne autrement par simple déplacement. Les idées tombent une à une et la matière parle. Dans L’Homme hors de lui, la peinture sera comme le manuscrit du texte. Il est vital d’arriver innocent , idiot, ouvert, attendant…. Avancer sans intention, aveuglément et à la main. Écouter la main.

Je n’ai jamais séparé la littérature de l’oralité. Toute pensée, toute parole, tout écrit doit être rattaché à l’exercice animal de la respiration. Ancrer les lettres mortes dans la langue vive qu’est la langue gestuelle parlée, la danse de la respiration. Les Allemands ont un très beau mot pour dire « poésie » : « dichtung », qui désigne un état plus dense, plus énergique — un précipité de langage.

Il faut sur le théâtre déverser le langage sans cesse, jusqu’à ce que parfois la parole passe au muet et que le langage voyage hors du corps humain.

Je cherche les mutations d’énergie. Que la parole soit donnée aux couleurs, aux animaux et aux objets. Le spectateur observe cette mue : l’acte de la parole venant soudain se réfugier hors de la scène, et se taire dans ce qui est sans mots. L’émotion voyage hors du personnage. C’est une énergie qui passe, qui traverse. Nous ne sommes pas des « êtres », nous ne sommes que des traverseurs et des traversés.

Je cherche les contrastes, les changements abrupts. Un assemblage cubiste, sans romanesque et sans modèle, comme une mosaïque byzantine. Surtout, sans continuum ! Un spectacle mettant les contraires en présence. Surtout, ne pas imiter l’homme : plutôt le démonter — à vue.

Il faut des morceaux d’air dans la pièce, mais aussi à l’intérieur des mots. Je recherche une architecture fugace qui naisse en se défaisant, une sorte de chaos géométré.

(Propos de Valère Novarina lors d’un entretien réalisé par le Théâtre de la Colline, le 22 juin 2017)

 

 

Valère Novarina Valère Novarina

 

 

« L’Homme hors de lui », 2017, photo © Simon Gosselin « L’Homme hors de lui », 2017, photo © Simon Gosselin

 

 

Mon père [Maurice Novarina, architecte] peignait et dessinait sans cesse. Il a beaucoup fait travailler les peintres […] À cette époque, il y avait une grande vie artistique autour du Léman, à Genève, en Savoie, en Valais, dans le canton de Vaud : beaucoup d’échanges avec les peintres et les poètes suisses romands. […] Tout le monde peignait, dessinait ou écrivait dans la famille. J’ai commencé à dessiner à la montagne […]. Lorsque l’écriture se bloquait, je dessinais sur les feuilles où j’avais prévu d’écrire ; je dessinais parfois des après-midi, parfois presque des semaines entières. […] À l’époque de la première dessination de Montpellier, vers 1980, apparaissait non loin de là, du côté de Sète, la Figuration libre… Je pensais au contraire me livrer à quelque chose comme de la figuration obligée. Une dessination captive. Une épreuve. Ensuite, l’action de dessin et de peinture s’est renversée en autre chose et j’ai aidé les acteurs à dessiner de l’homme. Je ne me suis jamais considéré comme directeur d’acteurs, mais comme l’assistant des acteurs. Ou leur médecin. Dans le combat, dans le débat qu’ils ont avec le langage et les mots, je leur porte parfois secours. […] La force fulgurante du langage est d’appeler, non de rendre compte. Il n’intervient pas a posteriori : il fait apparaître. Tout est vue dans le langage. J’ai localisé en moi depuis toujours une forte pulsion logoscopique ! Voir le langage est l’obsession depuis toujours. Le voir à l’acte ! Le prendre au mot. Donc, peu d’images, pas d’adjectifs : chercher le verbe. Ce qui importe n’est pas l’expression, mais la dynamique, la capture des forces. Il y a une force visuelle, une force répulsive et attractive du verbe dans la phrase : il donne tout en mouvement. Il livre l’apparition et la disparition d’un seul trait.

(Valère Novarina, L’Organe du langage, c’est la main, Argol, 2013, pp. 191-211)

 

 

 

L’Homme hors de lui. Texte, mise en scène et peintures de Valère Novarina, interprété par Dominique Pinon, avec Christian Paccoud (musique) et Richard Pierre (l’ouvrier du drame).

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (tél : 01 44 62 52 52). Jusqu’au 15 octobre 2017.

 

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