Le Pas de côté # 12 : Nuit debout

Parmi les solutions que Nuit debout se propose d’adopter pour donner une suite au mouvement, la généralisation des assemblées citoyennes et l’extension de leur rôle dans les communes présentent les perspectives particulières d’un réformisme révolutionnaire. Exposition et commentaire.

 

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Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016 Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016

 

 

Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016 Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016

 

 

Texte d’accompagnement de l’exposition :

 

Le premier janvier 1994 inaugure une nouvelle forme de révolution politique lorsque les insurgés zapatistes du Chiapas se sont emparés de la ville de San Cristobal de las Casas avec pour intention première d’organiser librement cette région du Mexique. De la même façon, les mouvements innovants de ce siècle ont tous mis en pratique la stratégie du double pouvoir et du territoire d’occupation, qui disqualifie aussi bien la théorie marxiste des étapes d’émancipation progressive à partir d’un gouvernement central et du sujet producteur moteur de l’histoire que la constitution contributive des partis au régime parlementaire. La stratégie du double pouvoir repose sur l’autonomisation de la population locale vis-à-vis de l’autorité de l’État. Outre l’insurrection des communautés paysannes du Chiapas, elle a présidé à l’apparition des ZAD en France, celle des zones d’autogouvernement partiel sadriste en Irak et à l’essaimage des « mouvements des places », avec notamment le Printemps arabe de 2011 et ses corollaires occidentaux (15-M, Occupy, etc.), dont Nuit debout est le dernier exemple.

L’importance symbolique du lieu et l’intérêt particulier qu’il suscite sont dans tous les cas déterminants. Ils constituent le creuset d’où peut se propager l’expérimentation sociale contradictoire avec la fixité institutionnelle. Aussitôt confirmée, l’occupation spontanée entraîne les rétorsions et les violences policières du pouvoir mis en cause, auxquelles succèdent éventuellement la conciliation restrictive et l’incitation au pourrissement dans leurs acceptions diverses. Depuis son émergence sur la place de la République à Paris le 31 mars 2016 et dans les villes de province ensuite, Nuit debout a fait preuve d’une longévité exceptionnelle comparativement aux occupations de place antérieures, mais s’il doit s’interrompre un jour sous la forme de la mobilisation massive qui a produit son succès, il présente d’ores et déjà trois directions perspectives particulièrement fructueuses.

D’abord, la revalorisation de la dimension locale dans la conception de l’organisation politique a induit une multiplicité d’initiatives propre à recréer la proximité sociale, parmi lesquelles certaines anticipent sur des modes coopératifs de production et de distribution délivrés de la tutelle normative exercée par le gouvernement. D’autre part, la responsabilité citoyenne exaltée par la dynamique des échanges a mis en lumière la perpétuation de la domination hiérarchique commandant aux relations institutionnelles, inter-sexes et conditionnant le désastre écologique. Enfin, ses rassemblements ont donné lieu aux assemblées délibératives où la démocratie directe s’est manifestée avec la force d’une détermination collective inédite, au-delà même de sa mise en œuvre obtenue précédemment dans les débats altermondialistes.

Chaque mouvement des places a agrégé un éventail de tendances contestataires, allant du désir de restaurer les prémices d’une économie protectrice keynésienne au projet d’un véritable changement structurel de civilisation. Avec les Indignés de la place Syntagma, à Athènes, Occupy Wall Street, de New York, exprime le plus délibérément le paradigme anarchiste qui a présidé à leur formation et qu’on peut résumer en quatre points : l’autonomie individuelle — inexorable quels que soient  les cas d’intégration au groupe — ; l’autogestion sociale — donnée en l’espèce pour supérieure au régime de gouvernementalité républicain — ; l’internationalisme — ouvrant droit à des représentations institutionnelles démultipliées en amont et en aval des nations — ; l’action directe — qui signifie la prise en charge par les concernés de l’organisation sociale et de son expression culturelle immédiates. Ainsi que  l’affirme Silvio Gallo, à qui j’emprunte cette définition ouverte de l’anarchisme, « considérer l’anarchisme comme une doctrine politique, c’est procéder à son enterrement, c’est nier sa force propre, l’affirmation de la liberté, la négation radicale de la domination et de l’exploitation. […] En considérant l’anarchisme comme un principe générateur, ancré dans ces quatre principes fondamentaux, on peut alors parler de paradigme d’analyse politico-sociale. Il existerait ainsi un anarchisme unique qui accepterait différentes formes d’interprétation de la réalité et de l’action selon le moment et les conditions historiques dans lesquels il est appliqué [1] ».

 

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Mais le théoricien le plus abondamment cité dans la presse et l’édition lorsqu’il est question de Nuit debout est l’éco-anarchiste Murray Bookchin, et il est vrai que les conceptions de l’auteur américain anticipent le plus radicalement quels prolongements peuvent se concrétiser dans le droit fil des revendications du mouvement. La libération de la parole ne suffit pas à elle seule à réparer les effets ravageurs de la déréliction sociale, mais elle ne doit pas non plus être confondue avec un simple tremplin destiné à relancer la logistique militante habituelle — c’est pourtant dans ce sens que bon nombre de participants à Nuit debout ont compris son intérêt, parmi lesquels ses organisateurs parisiens ne sont pas en reste. L’aboutissement du mouvement comme blocage stratégique conventionnel du pouvoir d’État, sa finalisation en une nouvelle institution républicaine non gouvernementale (sur le modèle des syndicats actuels) dont le programme serait d’accroître ou de guider les opportunités de convention participative, mieux encore la mise en route d’un énième parti dont la caractéristique « populiste de gauche » permettrait de compromettre cette dérive à droite, voire la rédaction par la communauté nationale d’une idéale constitution mystérieusement promise à être unanimement adoptée : toutes ces projections idéalisent la capacité de révolte et de transformation sociale du collectif constitué en masse. Le pouvoir central reste la référence autour de laquelle tourne l’avenir du mouvement. Chez Murray Bookchin, l’assemblée délibérative constitue au contraire l’architecture initiale d’une extension du pouvoir local. Elle est appelée à défaire l’emprise polyvalente du « monstre froid » par le biais de l’autonomisation des communes érigées en réseau et à lui opposer d’autres pratiques, d’autres cultures, d’autres perspectives que préfigure la concertation horizontale. Ce n’est donc pas  à un rééquilibrage des attributions politiques et économiques que l’on aspire dès lors, dont le gouvernement centralisé se donnerait indéfiniment pour garant, mais à une déhiérarchisation fondamentale du politique à la hauteur des particularités fondatrices de l’organisation collective. « Le changement social tel que je l’entends n’implique pas seulement la création de nouvelles relations économiques par rapport à la propriété et à son contrôle, dit Bookchin, il implique l’acquisition d’une nouvelle sensibilité anti-autoritaire, le développement de nouvelles technologies qui favorisent l’harmonie de nos rapports avec la nature, de nouvelles communautés urbaines en équilibre avec la campagne, de nouveaux rapports sociaux fondés sur l’entraide et la responsabilité de chacun, de nouvelles formes de développement qualitatif remplaçant la croissance quantitative qui n’a d’autre but qu’elle-même [2]. »

Si le renversement de la norme autoritaire se place en tête de cette énumération, c’est que Bookchin considère la survaleur hiérarchique comme un facteur déterminant de l’aliénation sociale, ancestralement inscrite dans les relations humaines depuis les premières gérontocraties des sociétés primitives et prévalant aux rapports de domination de classes, patriarcaux, d’oppression des minorités ou de soumission de la nature. Il propose ainsi d’établir en premier lieu des « contre-institutions » locales capables de s’opposer à la verticalité du pouvoir d’État dont la supervision écrase toute possibilité de transformation sociale radicale. La décentralisation signifie ici un véritable projet de fédéralisme communal, de municipalités nouvellement décisionnaires regroupées librement en associations et en régions, dissensuel du système de compétition des nations, de l’administration bureaucratique et des partis qui en assurent la pérennité. Dans cet ensemble, les assemblées citoyennes ont vocation de disputer au pouvoir centralisé le droit de décider de l’utilisation du territoire local sur le double plan de son économie et de l’organisation générale de la vie publique. Il s’agit donc, non pas de « changer le monde sans prendre le pouvoir » comme l’envisageait John Holloway, sous l’influence persistante du modèle marxien d’émancipation nationale [3], mais bien de construire un véritable contre-pouvoir régional bâti sur un mouvement général de transformation des communes en un système de relations confédérales solidaires.

La démocratie participative appelle la réalisation du fédéralisme anarchiste pour s’accomplir pleinement. Mais pour Bookchin, seul un mouvement d’autonomisation largement développé est susceptible d’opérer une mutation des rapports sociaux ouvrant sur un autre temps démocratique. Pour déployer les possibilités de l’assemblée communale, il faut rompre avec l’idolâtrie de la hiérarchie que la culture véhicule et enseigne comme une évidente nécessité. Parvenu au seuil d’une écologie sociale dont il entrevoit les richesses, Nuit debout semble encore indécis à franchir le pas.

 

[1] Silvio Gallo, « Anarchie et philosophie de l’éducation », postface à Évolution et révolution de Élisée Reclus, éd. Le Passager clandestin, 2008, p. 99.

[2] Murray Bookchin, Une société à refaire. Pour une écologie de la liberté, éd. Atelier de création libertaire, 1992, p. 10.

[3] C’est dans l’optique d’une « mutuellisation des rebellions ordinaires » qu’Holloway conçoit la transformation révolutionnaire des modes de vie, en désignant celle-ci comme l’expression du travail utile (le « faire »), distinct du travail abstrait (le travail producteur de valeur) qui prédétermine selon lui le capitalisme. La référence à l’économie marxiste et à sa conception de l’aliénation du travail réintroduit en filigrane le rapport aux moyens de production comme essentiel à l’évolution de la relation intersubjective, mais il s’abstient d’en tirer des conclusions sur une hypothétique structuration politique. Bien au contraire, « le pouvoir du faire étant antisynthétique », précise-t-il, l’incertitude fait partie de la nouvelle donne du « monde du faire-contre-le-travail » : « il n’y a aucune certitude, et s’il y en avait, ce serait des clôtures qu’il faudrait briser » (Crack capitalism. 30 thèses contre le capital, éd. Libertalia, 2012, p. 343). Il n’en reste pas moins qu’en rabattant la polyphonie des innovations sociales sur le régime du travail, c’est bien à partir du cadre légitime national que s’inventorie la génération des luttes et leur aboutissement.

 

 

Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016 Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016

 

 

Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016 Installation Nuit debout, Luc Rigal, 2016

 

 

Nuit debout, installation de Luc Rigal, galerie d’art autonome Le Pas de côté, 37 rue Saint-James/Louise Michel, Cahors. Du 22 août au 15 novembre 2016.

Ce texte est également paru dans Le Monde libertaire, n° 1782, du 15 octobre au 15 novembre 2016.

 

 

 

Le site web de Nuit debout : https://nuitdebout.fr/

Le blog Mediapart de Gazette debout : https://blogs.mediapart.fr/gazette-debout/blog

Le site web européen de l’écologie sociale de Murray Bookchin : http://www.ecologiesociale.ch/

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