Entretien avec Jacques Bouzerand

L’écrivain et critique d’art présente quatre artistes dans le cadre d’une carte blanche proposée par la galerie Gimpel & Müller. Je lui ai demandé les raisons de son choix et son avis sur le marché de l’art.

 

 

 

 

 

L’écrivain et critique d’art présente quatre artistes dans le cadre d’une carte blanche proposée par la galerie Gimpel & Müller. Je lui ai demandé les raisons de son choix et son avis sur le marché de l’art.

 

 

 

 

Tu t’es intéressé très tôt à la création artistique…

 

Ma première interview, c’était en 1957 : Ossip Zadkine à son atelier des Arques près de Cahors, pour le journal du lycée où j’étais élève. J’avais 17 ans…

 

Tu as ensuite abordé tous les aspects de la culture médiatique. La radio au Sénégal, puis le journalisme dans la presse écrite : L’Aurore, Le Point pendant vingt ans, Globe-Hebdo que tu as fondé et dont tu étais rédacteur en chef, et enfin la direction de la communication à France 5 et à Arte. Tu as écrit de nombreux articles critiques, des préfaces et des livres sur des artistes (Daniel Humair, Rotraut, Yves Klein…) et tu as réalisé en 2003 avec Thierry Spitzer une série documentaire panoramique, en six parties de cinquante-deux minutes chacune, consacrée à l’art contemporain. Qu’est-ce qu’un homme de médias perçoit en priorité du marché de l’art, qu’il a pu voir évoluer pendant toute cette période ?

 

C’est dans les années 1950-1970 que le marché tel qu’il existe aujourd’hui s’est constitué, avec pour la France Paris comme centre incontournable. Le marché de l’art, c’est à la fois mystérieux et c’est une mécanique extraordinaire… Sur les milliers de créateurs qui produisent de manière un peu personnelle en France, il y a seulement une petite partie, je ne connais pas le chiffre exact : mettons deux mille, qui sont dans un système de marché. Ce sont ceux qui sont achetés par les FRAC, qui sont dans des galeries, qui ont déjà une notoriété qui va au-delà du cercle familial et amical, avec un public d’amateurs. Ils sont suivis et productifs. Mais si on se demande : « Est-ce qu’ils peuvent bouffer avec ça ? Est-ce que ça apporte de l’argent ? », eh bien non. Il n’y a pas d’argent derrière. C’est peu de chose parce que les artistes ne vendent pas ou très peu… Le vrai marché, il est fait en réalité par une centaine d’artistes au niveau international, qui eux gagnent bien leur vie, et vingt seulement qui dépassent tous les critères de revenus. On les connaît, c’est Takashi Murakami, Damien Hirst, etc. Autrefois c’étaient les vedettes de Saatchi, aujourd’hui ils sont achetés par Gagosian, Pinault et quelques autres marchands et collectionneurs qui sont les maîtres du monde de l’art : ils ont en main ceux qui vendent des œuvres à un million de dollars. C’est ça, le marché de l’art actuellement.

 

 

La galerie Gagosian à New York La galerie Gagosian à New York

 

 

Quelles sont les possibilités de sortir d’un système aussi sélectif ?

 

Si on le savait, ça existerait. Il n’y a pas de solution parce que l’art, on ne sait pas le désigner. Si on ne le distingue pas de l’argent, on est paumé, mais si on le distingue trop, ce n’est pas possible non plus parce que l’art a toujours fait bon ménage avec l’argent. Et je ne vois pas comment on peut créer sans moyens. C’est cette espèce de course de l’art interne au capitalisme, c’est ça qui est troublant.

 

 

La fondation Pinault à Venise La fondation Pinault à Venise

 

 

L’art moderne a produit une critique virulente du marché artistique, dès le début du XXe siècle, dès Dada. Cette critique s’est fortement esthétisée depuis… Qu’il s’agisse des artistes ou des critiques d’art : la question ne se pose pas.

 

Elle ne peut pas se poser. Un artiste a besoin que son œuvre soit vue. Comment la faire voir ? À qui, par qui et pourquoi ? Pour toucher un maximum de gens, il y a ce système qui s’appelle la publicité, qui s’appelle le marché : on est dans le capitalisme… Le réseau des musées n’est pas alternatif parce qu’il est lui-même prisonnier du marché capitaliste. C’est un fonctionnement en boucle : les galeries tentent de vendre aux musées parce que c’est un label de qualité, l’artiste qui s’y produit voit sa cote augmenter et le marchand y trouve son compte. De leur côté, les musées à la recherche du public font appel aux artistes qui ont déjà du succès. Alors bon, on se retrouve avec la fréquentation des grandes expositions comme celle de Dali, dernièrement au Centre Pompidou : une très belle exposition, avec beaucoup de monde et un artiste magnifique… parfait. Mais Dali, c’est quand même « Avida Dollars » : c’était l’homme qui courait après le pognon ! Cette question du marché de l’art, de sa contradiction, j’y suis confronté depuis cinquante ans : comment dénouer ça ?…

 

Comment est-ce que tu perçois l’interconnexion de la communication, des médias et de la création artistique actuellement ?

 

C’est très compliqué. L’art, ça fonctionne très bien tout seul, en général. Les expositions de Soulages, Richter, Hopper, Dali ont attiré des millions de personnes. En même temps, on a l’impression que plus les arts plastiques marchent auprès du public, moins les journaux, la radio, la télévision : les médias en règle générale, leur réservent un espace consacré. Le Monde par exemple, que je lis depuis 1956 — je le lis sur iPad maintenant — proposait autrefois en supplément hebdomadaire les comptes-rendus d’une quinzaine d’expositions, soit une cinquantaine par mois. C’était représentatif de ce qui se faisait et ça donnait envie d’aller y voir. C’est comme ça que j’ai pu découvrir les expositions organisées par Daniel Cordier, rue de Miromesnil, alors que j’étais encore au lycée Henri IV. Les critiques d’art n’ont plus la place aujourd’hui pour aller voir dans le détail ce qui se passe, ce qui se crée dans les galeries à la marge des gros événements. En revanche, on fait au coup par coup des kilomètres sur les grosses machines à commenter, qui relèvent du musée, de l’institution.

 

Les commentaires entrent dans le programme de promotion. Ils se fondent dans les opérations de communication…

 

Des opérations de communication qui ne présentent pas un vrai intérêt pour la création en train de se faire, pour l’innovation profitable à l’art…

 

De leur côté, certains artistes essayent d’intégrer le langage médiatique dans leur pratique, en espérant produire un regard critique sur la communication : Jenny Holzer, Wang Du, Fabrice Hybert, qui est devenu célèbre à la Biennale de Venise de 1997 en présentant une télévision qui fonctionnait en circuit fermé…

 

Mais comme tu viens de le dire, c’est en circuit fermé ! Le circuit de l’art, c’est comme les sept cercles de l’enfer, hein, quand on fait partie du cercle le plus haut ça va très bien, au-dessous ça va pas mal aussi ; moi, ce qui m’intéresse, c’est un peu plus bas. C’est au niveau où l’art se crée. Fabrice Hybert, c’est un grand artiste, mais quelle gloire à parler de lui quand il se trouve à la Biennale de Venise, qui est un système institutionnel, une magnifique tour d’ivoire pour les trois cents mille personnes concernées qui vont la visiter ? Ça se passe quand il invente dans son atelier.

 

Dans Place à l’art contemporain !, la série documentaire co-réalisée avec Spitzer, vous aviez donné à voir les occupants d’un squat d’artistes après avoir interrogé les personnalités les plus représentatives du monde de l’art…

 

On a interviewé en tout 70 artistes. On est allés aussi bien dans des squats que dans les ateliers de célébrités comme Soulages. Dans le projet, c’était essentiellement la création qui m’attirait. On a évoqué la plupart des médiums utilisés : le crayon, le pinceau, l’électronique, etc. ; les endroits de création, en partant du plus sommaire au plus important, toujours ; on s’est penché sur ce qu’étaient les institutions, leur rapport avec l’argent, celui des commissaires-priseurs avec les créateurs, etc. On a voulu couvrir tout le champ de l’art contemporain, de manière à donner un aperçu complet de ce qu’aura été l’art vivant en France au début du XXe siècle.

 

La galerie Gimpel & Müller te propose aujourd’hui une carte blanche sur le choix des artistes exposés, une pratique intéressante, je trouve. Trop peu suivie par les galeries, peut-être parce qu’elle n’est pas sans risques…

 

Ils voulaient découvrir des artistes qui ne sont pas sur le marché et qui m’intéressent, moi. Bon, j’ai un goût assez éclectique… Ça va du minimalisme à des œuvres extrêmement grouillantes et très figuratives : je n’ai pas de barrières idéologiques ou sensitives vis-à-vis de l’art. Au contraire, je l’aime sous toutes ses formes et c’est ça qui m’intéresse vraiment. Là, j’ai voulu respecter une certaine cohérence avec la ligne d’expression de cette galerie, qui est spécialisée dans l’art construit, l’abstraction des années 1945-1970. Il était difficile de présenter des artistes très différents, en même temps il fallait ouvrir un peu le paysage de façon à ce que le visiteur découvre autre chose. C’est le but de la carte blanche.

 

 

 

Jean Rédoulès, « Lettre » Jean Rédoulès, « Lettre »

 

 

 

Jean Rédoulès, « Ecriture » Jean Rédoulès, « Ecriture »

 

 

 

Ce sont quatre peintres et sculpteurs proches apparemment des éléments naturels : la terre, l’atmosphère…

 

Dans mon choix, il y a eu d’abord Jean Rédoulès, que je connais depuis très longtemps : un artiste extrêmement discret et très profond, qui travaille sur plusieurs plans, tant en peinture qu’en sculpture. Une sorte de philosophe de l’expression, qui approche 92 ans maintenant, je me suis dit qu’il fallait absolument que je montre Jean Rédoulès. Ensuite, André Nouyrit, qui est d’un âge plus proche du mien, un peintre et sculpteur de la couleur, avec une valeur formidable de création, de richesse intérieure, de savoir-faire, mais qui a eu la malchance en réalité d’être acheté par un collectionneur mécène pendant longtemps sans qu’il doive chercher à montrer ses œuvres au-delà d’un périmètre midi-pyrénéen. Il n’a pas de ce fait la notoriété qu’il devrait connaître, j’en suis certain. Le troisième artiste est une sculptrice très graphique, Denise Samson-Dissès, qui réalise des rubans d’acier courbes qui circulent dans l’espace comme une calligraphie asiatique. Elle est elle-même d’origine asiatique…

 

 

 

André Nouyrit, « Sans titre » André Nouyrit, « Sans titre »

 

 

 

André Nouyrit, « Sans titre » André Nouyrit, « Sans titre »

 

 

 

Denise Samson-Dissès, « Le trait » Denise Samson-Dissès, « Le trait »

 

 

 

 

 

Elle crée une ligne sobre et intime : j’ai remarqué que la largeur du ruban fait à peu près celle d’une main…

 

Oui, c’est ça. C’est très calculé, bien sûr. Elle s’est inspirée pour cette série du peintre intellectuel chinois Shitao, pour lequel le trait est un résumé de l’acuité de la perception. Les rubans reçoivent sept couches de couleur successives, qu’elle décline selon trois tons symboliques. Le quatrième artiste, Alain-Jacques Lévrier-Mussat, est une personnalité double : à la fois un manuel qui se bat avec la matière et un théoricien. Il utilise un seul pigment, le bleu (différent de celui d’Yves Klein), avec lequel il compose la surface de ses tableaux. Chaque œuvre donne l’impression d’être multiple, avec de riches effets de reflets et de densité lumineuse.

 

 

 

 

 

 

 

On est devant des compositions de pages qui s’entrecroisent, en même temps ça semble éclairé de l’intérieur, comme une vidéographie…

 

L’idée de la page est tout à fait exacte dans la mesure où il a conçu au départ un livre, dont il a découpé toutes les pages blanches, l’une après l’autre, dans quatre formats spécifiques. Ces quatre matrices lui permettent de composer des superpositions de deux pages indéfiniment, comme les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, comme un vocabulaire de formes. À partir de là il fait des variations de profondeur très sensuelles. Qu’il accompagne aussi d’une réflexion sophistiquée sur sa pratique…

 

J’ai l’impression qu’il y a deux conceptions différentes de l’abstraction chez ces artistes. Samson-Dissès et Lévrier-Mussat sont dans une recherche de l’absolu de la forme, dans un rappel de l’origine de l’abstraction d’une certaine manière, du « spirituel dans l’art » ; tandis qu’avec Rédoulès et Nouyrit la recherche est inséparable d’une confrontation directe avec la nature, avec le matériau. La forme pure et la forme brute…

 

Oui, on est dans ces deux perceptions, et en même temps tout peut se voir ensemble : c’est ce qui m’a intéressé. Prenons l’exemple de Rédoulès. Quand il incise le papier avec son Opinel numéro 8 pour faire des milliers de signes d’une écriture archaïque totalement inventée, on est dans quelque chose d’extrêmement pointu, patient, physique… C’est l’homme de la terre, dans sa nature la plus élémentaire, qu’on ressent-là…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec cette étrangeté chez lui qui consiste à donner quasi-systématiquement une interprétation inversée de ce qui peut lui servir de modèle au départ. Ses écritures, ces incisions au couteau dans le papier, sont montrées dans leur envers, en relief alors qu’elles devraient rester en creux. Il fait tout comme ça.

 

C’est du brut et on est aussi pris dans une élévation. Avec ses écritures qui font penser à celle des Assyriens, on ne reste pas au niveau du toucher, on est aspiré par une réflexion sur le brassage des civilisations, sur l’histoire de l’humanité, au moyen d’un simple morceau de papier entaillé. Et cela répond bien à l’œuvre de Samson-Dissès, qui est aussi au départ très physique : elle tord l’acier centimètre par centimètre, en étant obligée parfois de s’arc-bouter dessus, de trouver en permanence des astuces pour obtenir une ligne continue, parfaitement rendue. Il est arrivé qu’une lame vienne lui fendre la lèvre quand elle travaillait, c’est très rude pour une petite femme comme elle. De même chez Lévrier-Mussat le dosage de la pâte est très important : il doit laisser passer un peu de lumière mais pas trop pour ménager la réflexion du miroir qui se trouve dessous, etc. C’est ce qui permet de passer du concret, de la fabrication, vers l’icône, la représentation philosophique. Mais on peut dire la même chose de Nouyrit, lorsqu’il prend à proprement parler des morceaux de nature : des pierres, des branches qu’il rajoute au tableau ou des brindilles souples qui lui servent à peindre et qu’il inclut ensuite dans la surface. On est aussi là dans un usage très terre à terre…

 

 

 

 


 

Très primitif…

 

Voilà, et le primitif, c’est ce qui va le plus loin, hein ! Le trait primitif des grottes de Lascaux ou d’Altamira, c’est très simple et ça te projette instantanément vers l’infini. L’exposition convoque quelque chose de semblable, je crois. Ces quatre œuvres sont extrêmement cohérentes et en même temps bouleversantes de sensibilité et à cause des interprétations qu’on peut leur attribuer.

 

Pourquoi avoir choisi les écritures de Rédoulès, parmi tous ses travaux ? Il réalise aussi des constructions abstraites, des peintures, etc…

 

J’ai préféré montrer cet aspect de son œuvre parce que je trouve ça très fort. Très « rien » quoi !… Ça me fait penser à Ryman, que j’étais allé interviewer chez lui à New-York : on est dans des zones minimales et formidablement expressives.

 

Rédoulès perçoit ses écritures comme une biographie occulte…

 

L’avantage de l’œuvre d’art, c’est que dans une seule pièce tu as tout. Tu peux t’y retrouver absolument, dans un objet de un mètre sur un mètre tu fais rentrer tout l’univers… Ce que veut dire Rédoulès dans cette affaire-là, c’est que lui-même y a mis plus que ce qu’on y voit. Il y a une infinité de perceptions successives qui s’enchaînent à la vision d’une œuvre d’art : c’est comme ça que je conçois la création, c’est une ouverture.

 

 

 

 

Exposition Carte blanche à Jacques Bouzerand

  jusqu’au 19 mars 2013 :

  Galerie Gimpel & Müller, 12 rue Guénégaud, 75006 Paris.

  http://www.gimpel-muller.com/expositions.php

 

Exposition Jean Rédoulès

  jusqu’au 29 mars 2013 :

  ECAM (Espace Culturel André Malraux), 2, place Victor Hugo, 94270 Le Kremlin-Bicêtre.

  (une soixantaine d’œuvres : déserts, peintures, écritures)

  http://ecam-lekremlinbicetre.com/la-galerie?e=jean-redoules

 

Billet précédent sur André Nouyrit :

  http://blogs.mediapart.fr/blog/luc-rigal/230213/la-trajectoire-nouyrit

 

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