Louis Cane : les peintures vraiment abstraites

Depuis une vingtaine d’années, les peintures en résine de Louis Cane font partie de son exploration thématique habituelle. L’exposition actuelle à la galerie Ceysson & Bénétière en présente les plus récents aspects.

 

 

Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 140 x 140 cm, 2019, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 140 x 140 cm, 2019, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Ainsi, la peinture est-elle en premier lieu un processus matériel associant un sujet posant de la couleur sur une surface plane et des matériaux y contribuant de leurs qualités réceptives [1].

Ainsi, « l’hétérogène sans gêne » [2] inaugure-t-il un ensemble de dispositions de ce sujet que les modalités d’exercice de la peinture répercutent diversement selon des formes figuratives ou abstraites, indicatives ou décoratives, avec un bonheur manifeste d’incarnations et d’instructions multiples.

Ainsi, le potentiel de formalisation picturale est-il l’émanation de la construction du sujet qu’autorise le corpus civilisationnel qui l’engendre et le développe pour lui-même dans l’expérimentation de sa singularité.

Couleurs mouvantes dispersées dans l’espace que la résine, les baignant de lumière, expose sur le châssis.

Plans dans le plan de la concentration chromatique, qui s’offre en extension de la sensation initiale.

Succession rythmique des émotions selon l’incitation physique à l’émerveillement et à la jouissance que procure l’accord des tonalités.

Ce sont les intrications que les peintures de cette exposition délivrent — dénommées « vraiment abstraites », c’est-à-dire indépendantes de la représentation qui rattache le geste à une évocation distinctive. Une visualisation délestée de pathos et dépourvue d’assignation descriptive, mettant en évidence le langage pictural et le sens qu’il promet : « Je ne cherche pas, dans ces œuvres, à jouer l’originalité. Au contraire, je m’empare du registre du pinceau classique, qui confère, à chaque fois, un résultat différent. La touche du pinceau est comme le sens en écriture et chaque geste peut être poli ou lâché. J’aime quand les tracés sont un peu incongrus ou presque barbares, mais les miens demeurent au final assez policés » dit Louis Cane [3].

 

 

Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 142,2 x 142,2 cm, 2017, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 142,2 x 142,2 cm, 2017, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 310 x 336 cm, 2017, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 310 x 336 cm, 2017, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 175 x 142 cm, 2018, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 175 x 142 cm, 2018, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 143 x 143 cm, 2020, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peinture vraiment abstraite », résine sur grillage, 143 x 143 cm, 2020, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Depuis qu’il est peintre, Cane conçoit l’artiste comme un penseur actif, ce qui détermine une appréhension décuplée de la création, dès lors que celui-ci accepte de s’y prêter : « À mon avis, le problème du créateur, c’est que… quoi qu’il fasse, il est soumis au fait qu’il pense. Alors face à cette chose-là il y a deux attitudes : ou on s’autorise à penser et à explorer cette pensée, c’est-à-dire éventuellement, et pourquoi pas, à y mettre un sens, mais ce n’est pas nécessaire, pas obligatoire, ou alors on s’interdit de penser et dans ce cas s’arrête la “continuité” de la pensée et arrive le temps de la macération. La bonne attitude artistique, celle qui illustre le plus cette étrange singularité que l’homme a de penser, c’est de penser de plus en plus, c’est-à-dire d’accepter le “flot” de cette pensée qui se pense en pure perte […]. Alors, j’essaie d’appliquer ça en peinture, si vous voulez, j’essaie de dire qu’avec la peinture je ne suis pas effrayé de penser, c’est-à-dire que je ne suis pas effrayé de jouir… autant que faire se peut. » [4] L’éventail thématique des œuvres rend compte de cette implication. Il concerne la peinture, dont les modalités de réalisation varient selon les sujets, mais aussi tous les modes d’expression qui s’y rattachent : arts appliqués, gravure, sculpture (une Ève en plâtre grandeur nature accueille le visiteur de l’exposition)… Les peintures en résine renvoient à la sensation « du sucre d’orge dans un bocal » (Louis Cane), c’est par ce biais que le vocabulaire pictural emprunte la voie abstraite qui invite à « goûter » la couleur. Le pur plaisir éprouvé dans un moment intime de délectation ; la prodigalité paradisiaque des subtilités sensuelles incidemment transmises. Les peintures « vraiment abstraites » atteignent de la sorte à un état ultime de la sensitivité que la pensée développée par le peintre investit et suscite. Une prospection caractéristique de cet artiste majeur de son époque qu’est Louis Cane.

 

 

Louis Cane, « Peintures vraiment abstraites », vue de stockage, © galerie Ceysson & Bénétière Louis Cane, « Peintures vraiment abstraites », vue de stockage, © galerie Ceysson & Bénétière

 

 

Notes :

[1] C’est ainsi que groupe Supports-Surfaces, dont Louis Cane fut l’un des fondateurs, concevait dans les années soixante-dix l’expression de la peinture.

[2] Autrement dit, l’aptitude à diversifier son approche expressive. « Le geste pictural, comme “parole”, est l’intention du langage par rapport au corps. Le corps du peintre se souvient du geste, lentement il s’éduque et vieillit de son propre enseignement. » (Louis Cane, “L’hétérogène sans gêne”, Peinture. Cahiers théoriques n°12, 1975)

[3] « La touche du pinceau est comme le sens en écriture », Marie Maertens, texte de présentation de l’exposition, septembre 2020.

[4] Catalogue de l’exposition Louis Cane, p. 10, Fondation Maeght, 1983.

 

 

Exposition Louis Cane, galerie Ceysson & Bénétière, 23 rue du Renard, 75004 Paris, jusqu’au 12 décembre 2020.

 

 

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