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Billet de blog 13 juin 2021

Empreintes feintes

Rapportées aux images courantes de la société de l’information, les empreintes picturales de Martine Auger délivrent un démenti domestique.

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C’est comme phénomènes impromptus que les empreintes mystérieuses de Martine Auger s’offrent à notre attention. D’abord comme manifestations et signes d’un organisme vivant incertain aux accents biomorphiques, ensuite par la sérialité de leurs variations, l’énigme de la ressemblance des motifs ajoutant à celle de leur origine. Même la disparité d’une ligne aux fonctions normalement descriptives ne manque pas d’engager l’observateur dans une expectative dont l’absence de résolution le décourage finalement de nommer ce qu’il voit.

Empruntant la piste de l’expérience paréidolique, c’est-à-dire de la disponibilité d’une forme à être interprétée, les empreintes de Martine Auger associent à l’inclination au jeu celle de l’identification aux effets aléatoires de la teinte imprégnant le papier et l’animant, ce faisant, de sa liquidité. Le corps y figure, pourrait-on dire, comme humeur, au double sens du terme d’expression du caractère et de liquide organique. Et peu importe que l’on se prenne selon les exemples à privilégier l’un ou l’autre de l’animal ou du végétal dans le sentiment de proximité qui s’impose, cette sensation immédiate de coïncider avec l’image trouve son écho dans les dimension familières des empreintes, qui invite à porter l’attention sur les détails.

La réceptivité particulière aux courbes organiques des marques s’adjoint, par la modestie de leur échelle et leur répétition, à la perspective de leur auteure de les rapprocher d’une temporalité quotidienne reconnaissable. Il apparaît dès lors que si les empreintes explorent notre faculté à nous projeter subjectivement dans l’expansion liquide de la forme, elles sollicitent aussi notre capacité à porter notre attention au plus commun et au plus humble de la vie courante. C’est sans doute la notion d’« infra-ordinaire », forgée par Georges Pérec pour qualifier la dimension à la fois nécessaire et secrète des usages du quotidien, qui parvient le mieux à appréhender la sphère domestique où se déploie le travail de Martine Auger. Elle n’est pas secondaire, car tout semble s’agencer dans la présentation des empreintes et leur formalisation pour lui conférer une visibilité nouvelle et comme une évidence d’impression première. On pourra y déceler la réminiscence de l’art de la tapisserie, que l’artiste a longtemps pratiqué avant d’inventer sa forme d’expression présente, induisant une attention portée à la fibre et à la teinture, à la qualité physique de l’objet et à celle de sa durée. Mais c’est en situant cette recherche dans le régime de vision de son époque que l’on perçoit le mieux, je crois, sa proposition singulière. Et cela nécessite d’observer ce qu’il en est des images et du rôle qui leur est désormais consacré.

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Martine Auger, acrylique sur papier
Martine Auger, acrylique sur papier
Martine Auger, acrylique sur papier

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Dans l’application à tout voir et à tout communiquer qui sous-tend en effet la prolifération des images techniques, leur omniprésence comme assistance et interface instantanées, c’est un traitement radical du saisissement des phénomènes et de la vérité du monde qui s’effectue aujourd’hui. L’image comme message visuel — l’image phatique — surdétermine toute autre catégorie d’image, et sa suprématie sur les arts visuels se vérifie tant sur le plan de leur élaboration que sur celui de la perception de leurs contenus. Dans le sens où la durée de transmission est sa composante principale, elle peut être posée comme représentative de la nouvelle perspective électro-optique couplée au temps informatique, qui régit notre vie sociale et s’applique à chaque instant de notre quotidien. C’est cette image qui semble s’indiquer à travers la géométrisation dépravée des empreintes, à la fois raillée et dissipée par leur esthétique trouble, où la décantation des humeurs imbibant le support figure non pas le témoignage fidèle d’un sujet déterminé mais le jeu d’une présence hypothétique.

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Martine Auger, acrylique sur papier
Martine Auger, acrylique sur papier
Martine Auger, acrylique sur papier

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Contradictoirement avec notre mémoire des vestiges et des événements, les marquages de Martine Auger se donnent pour des empreintes équivoques, ou pour mieux dire des empreintes feintes. Elles n’ont pas d’équivalent réel à leurs évocations, leur valeur interprétative s’accomplit de l’interaction du hasard des formes avec notre mémoire intime et notre disposition à divaguer. Mais leur vitalité suggestive n’est pas entièrement imaginaire, leur alignement régulier rappelant l’uniformité barrant cette disposition. De même avec ce souvenir vague du sachet de thé qui paraît coïncider avec elles, mais s’éloigne aussitôt qu’on pense trop à lui. C’est ainsi le lieu d’une suspension, furtive comme un soupir mais insistante comme le commun, qui organise en multiples ces tachages réversifs, prédestine leur muabilité distinctive des écrans à ouvrir une cote mutine d’investigation, et nous enjoint à augmenter notre aire de perception. Un lieu para-événementiel en quelque sorte, et d’incitations subreptices, lieu de reconversion du visible que scandent en déclinaison les approches d’un corps indépendant. Les empreintes de Martine Auger sont des empreintes déjouantes.

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Exposition Martine Auger, Kleber, Jean Suzanne, Christine Valcke, Espace points de vue, 5 rue de la mairie, 82110 Lauzerte, jusqu’au 30 juin 2021

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