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Je présente cette installation politique à la galerie d’art autonome Le Pas de côté, à Cahors, jusqu’au 3 janvier 2014. Deux textes suivent : le premier en est mon commentaire ; le second est un complément affiché en vitrine à l’attention du public, constitué d’extraits du livre : De l’argent. La ruine de la politique, de Michel Surya.
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Depuis quelques années maintenant, l’unification des marchés de capitaux spéculatifs est mondialement réalisée, dominée par une trentaine de banques privées, sans aucune limitation possible ni contrôle véritable de leurs activités. Avec la multiplication des plateformes de machines algorithmiques traitant des milliards d’informations à la microseconde, les marchés financiers opèrent à des niveaux maximaux d’efficacité technique, largement au-delà des prévisions de calcul du cerveau humain. L’économie réelle est entièrement soumise à cette accélération de l’exploitation de l’argent. Les communistes libertaires catalans avaient bien compris, en 1936, le pouvoir de l’argent en instituant son abolition, ceux du Chiapas actuel le bannissent des échanges communautaires de proximité au profit du don mutuel. À chaque fois, grâce à l’autonomie de subsistance que procure la terre, ce sont des paysans de petites exploitations qui réussissent à acquérir un degré d’indépendance présageant la fin de la spéculation. Mais les sociétés industrielles contemporaines, installées ou émergentes, préfèrent toutes persévérer dans une interdépendance sélective selon laquelle le surinvestissement technologique et communicationnel doit accréditer les possibilités d’un enrichissement optimal. C’est dans ce sens que nous concevons désormais notre socialité.
Enchaînement médiatique d’événements sans conséquence : prévus et commentés avant même de se réaliser. Beaucoup, engendrés artificiellement — des avatars marchands —, les autres n’atteignant qu’à la marge la construction durable de l’économie : la sanctification du travail constant confondu avec l’activité sociale, de l’accès aux biens comme simulacre de réalisation égalitaire ; l’échange économique prévalant sur tout. La catastrophe pourrait discréditer la valeur de cette perpétuation, mais son information la rabat invariablement sur la gestion d’expert (idéalement sociale : surveillance et autosurveillance rejouées sur le cadran communautaire). La qualité d’éveil à la conscience de la catastrophe n’existe pas. Sa qualité fascinatoire est au contraire immense. L’État, croit-on, garantirait de toute façon du désastre la population ; en fait il lui en dissimule le danger (le nucléaire) ou l’oblige à obéir en exploitant son effet de sidération (la stratégie du choc décrite par Naomie Klein). Chacun est ainsi entretenu dans le mythe d’une économie naturelle, de son inaltérabilité dans les conditions présentes.
Mais la conviction est tenace et l’on consulte infatigablement l’avis des économistes, de droite ou de gauche selon sa tendance, espérant dénicher quelque motif de perspective politique ménageant l’inflation des échanges actuels. Si la catastrophe est assurée, comme certains auteurs l’annoncent depuis peu, l’information décevante est remisée aux oubliettes et c’est la figure incarnée de l’autorité politique qui concentre par contre coup toute l’attention. Nous voulons être parfaits et nous ferons tout pour nous maintenir dans cette représentation conforme à l’idée que nous nous faisons du progrès. Les krachs successifs : ceux de 1929, de 1987, de 2008, de 2010, le prochain, n’ont pas la capacité d’y changer quoi que ce soit. Ils sont les signes de l’externalisation progressive de l’économie hors des rapports de production, du suprématisme croissant de la notion de valeur (sans autre réalité que la sienne), de la montée en puissance de l’intellectualité correspondante, celle de l’extase, qui nous maintient en vie face aux extrêmes. Avec l’argent, donc, nous n’en avons pas fini. Toujours plus abstrait, toujours plus intrusif, on peut craindre n’en être qu’au début de sa tyrannie.
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« La politique a disparu et la domination est à peu près totale.
Quoiqu’on veuille dire, entrant dans les détails ou les tenant à distance (simplifiant), quelque démonstration qu’on puisse désirer apporter, il n’y en a pas un qui ne demande qu’on dise d’abord ceci : de la politique, il ne reste rien. C’est parce qu’il n’y en a plus ni n’en reste rien que la domination est totale.
La domination n’est pas une des formes possibles de la politique mais la forme entre toutes de sa disparition. En quelques termes qu’on choisisse de le dire, la disparition de la politique n’a jamais témoigné d’autre chose que du triomphe de la police sur la politique […]
La haine de l’argent était une politique. Mais il n’y a plus aucune politique pour s’ajuster à elle. Parce qu’il n’y a plus aucune politique. Parce qu’il n’y a pas de politique dont l’argent n’ait eu raison. Il n’y a pas de politique dont l’argent n’ait eu raison parce qu’il n’y a pas de politique dont l’argent ne décide. L’argent décide à ce point de tout qu’il n’y a plus de politique, même de l’argent […]
Tous s’humilient, qui se lient d’eux-mêmes au destin supérieur de l’argent, comme si ce destin était aussi le leur. Et c’est en effet la ruse achevée du capital de les en avoir convaincus ; de les avoir convaincus qu’il ne dépendait plus de lui que le sort des foules soit moins humiliant ; qu’il en dépendait si peu que c’était son sort qui dépendait désormais du leur […]
Pour la première fois, il n’y a personne qui ne se soit librement humilié. Cette humiliation est ce qui stupéfie le plus.
Que veulent ces foules ? Rien que ce que la bourgeoisie veut. Rien que ce que la bourgeoisie a. De la même façon et dans une quantité un jour égale. C’est-à-dire rien que l’argent que la bourgeoisie a, de la même façon qu’elle, pour commencer, et dans une quantité égale un jour. Il ne paraît plus à personne que l’argent qu’a la bourgeoisie soit haïssable. Parce qu’il ne paraît plus à personne que ce qu’est la bourgeoisie soit haïssable. Parce qu’on ne rêve que de cela : être soi-même à son tour la bourgeoisie […]
C’est le retournement avec lequel il nous faut compter : il était suspect jusqu’alors de posséder du pouvoir ; nul ne possédait même un pouvoir qui ne dût être soupçonné ; soupçonnées aussi les conditions dans lesquelles il l’avait obtenu, comme ce qu’il en faisait. Et c’est le contraire qui est devenu la règle : il n’y a personne qui n’ait du pouvoir qui ne veuille qu’on le voie l’avoir. Parce que c’est ce qui a eu lieu entre-temps et auquel on n’a pas prêté attention : rien n’est plus désirable que d’avoir du pouvoir, dès lors qu’il n’y a rien qui ne soit désirable comme la pureté que le pouvoir s’est conquise.
Autrement dit, c’est du pouvoir que dépend désormais la pureté que la révolution avait jusqu’alors prétendu détenir partout en Europe, sans pouvoir l’établir nulle part. Et c’est la raison pour laquelle on voit que le pouvoir est pour l’instant tout entier attelé à cette tâche sans bornes : démontrer qu’il est pur pour démontrer qu’il est ce qu’il faut que soit tout pouvoir […] On dira avec raison que tous cherchent à se sauver eux-mêmes. Mais on ne dira pas assez que tous cherchent à sauver la politique qu’ils ont encore en commun quand il n’y en a (presque) plus nulle part. »
Michel Surya, De l’argent. La ruine de la politique, Payot & Rivages, 2009, pp. 25, 58, 14-15, 57-58.
L’Hégémonie de la finance et de l’argent (Le Cabinet des catastrophes 3), installation de Luc Rigal, galerie d’art autonome Le Pas de côté, 37 rue Saint-James/Louise Michel, Cahors. Du 16 novembre 2013 au 3 janvier 2014.