Une grimace à l’écran

Note sur Jerry Lewis.

 

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Un grand comique n’existe pas sans poésie. C’est ce qui fait la différence entre un créateur comme Jerry Lewis et les humoristes gentiment distractifs habituels, dont nombre d’entre eux ont rapté certains de ses moyens sans tenir compte de la distance et de l’observation critique qui leur donnaient une consistance particulière. Le vocabulaire de Lewis venait des comics tels que Mad — le magazine satirique américain qui exacerba dans la bande dessinée et le dessin de presse un modernisme de l’outrance par l’explosion des situations — et de la pantomime, dont l’expression clownesque est une des variantes populaires. Parmi les traits caractéristiques de son style, la déréalisation subie exprimée par la physionomie du visage est le point culminant. Non pas comme émanation indicative de l’abrutissement pittoresque ou de la bêtise, mais plus précisément de la saturation de l’esprit dont le regard hébété est la manifestation irrémédiablement impénétrable. Grande instruction politique que cette grimace sur l’écran — celui-ci encombré désormais d’attitudes qui font vendre, qu’il s’agisse de l’exploitation des procédés d’identification mimétique ou de ceux légitimant des énoncés experts. Insérée dans l’ordre supérieur de la consommation et du management, la tête incapable d’aucune absorption supplémentaire fournit un démenti redoutable que seul un insensé qui se savait encore un enfant pouvait cultiver comme un trésor. 

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