Variations Piranèse

Abordant les mystérieuses Prisons gravées de Giambattista Piranèse, la peinture sérielle de Jean-Pierre Rodrigo soumet leur représentation à une interprétation rythmique révélatrice.

 

L’œuvre picturale de Jean-Pierre Rodrigo s’organise sous la forme originale de variations rythmiques, généralement consacrées à des topographies ou des réalisations architecturales. Il présente jusqu’au 18 janvier 2018, au musée de Gajac de Villeneuve-sur-Lot, sa version contemporaine des gravures de prisons que Giambattista Piranèse publia entre 1750 et 1761 à Rome, dont l’imaginaire tragique stigmatise l’évolution concentrationnaire de l’urbanité. La série originale, dont le musée possède une édition complète, est exposée en regard des peintures de Rodrigo et des autres formes d’expression qu’elle lui a suggérées. Ce texte est ma contribution au catalogue.

 

 

J-P. Rodrigo, « Frontespizio 1 », peinture, 21/06/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Frontespizio 1 », peinture, 21/06/12 © J-P. Rodrigo

 

 

L’improvisation de peintures multiples à partir d’un thème a pris une consistance toute particulière avec l’apparition des médias de masse. La standardisation de l’image et l’équivalence de son instantanéité avec le sentiment du réel ont été ressenties dans les années 1950 par nombre d’artistes comme une menace d’autant plus forte que cette évolution semblait répondre à l’aspiration d’assouvissement immédiat du public. C’est ainsi qu’à partir de 1963 Pierre Alechinsky commence à border ses peintures d’un bandeau-cadre divisé en plusieurs images secondaires d’apparence cinétique, sorte de bande dessinée évoquant une prédelle mais constituant, en fait, un intermédiaire formel apte à faciliter le changement de registre perceptif entre l’audiovisible familier et le système représentatif du tableau. Mais déjà en 1951, et probablement comme précurseur, Jackson Pollock conçoit de réaliser une peinture divisée en sections à partir d’une même pièce de tissu, donnant lieu après découpe à un ensemble de plusieurs toiles devant être vues à la suite dans leur alignement. Ces concessions à l’image animée n’entament pas les spécificités du tableau, mais contribuent à atténuer l’étanchéité entre la normalisation technovisuelle du regard du spectateur, irrésistiblement immergé dans un environnement virtuel signalétique et mimétique, et la représentation picturale dont les critères formels lui deviennent étrangers.

 

Avec la rythmisation sérielle des gravures de Piranèse, Jean-Pierre Rodrigo confère à la scansion picturale le projet d’exhiber la dépréciation corporelle à laquelle les images participent, tout en avançant le processus dynamique apte à la dépasser. Elle formalise une construction pulsionnelle communicative en opposition avec la tétanie sensorielle que la prison symbolise.

Le motif carcéral apparaît en 1980, lorsqu’à la suite d’un séjour à Venise il reporte en peintures le dessin de façades de palais, et notamment des geôles du Palais Ducal, dont la notable prison des Plombs que connut Casanova. À Cahors, où il réside, il réalise ensuite en 1983-85 6 œuvres à partir de la prison municipale, anciennement un palais datant du XIVe siècle comme la précédente. Mais c’est en 2012 que Rodrigo entreprend de donner sa version des gravures de Piranèse du XVIIIe siècle figurant des prisons imaginaires. Composé de 16 eaux-fortes énigmatiques et cruelles, destinées pourrait-on croire à désoler l’observateur de n’avoir que ses critères spatiaux habituels pour repères, l’ensemble original des Carceri soumet l’attention à une suspension du jugement qui paraît irrémissible. Tout échappe, en effet, à définir ces dédales à l’abord menaçant et aux proportions immenses : parcourus d’incohérents agencements transversaux répercutés dans leur ascension verticale, encombrés encore d’ingénieries macabres indiquant l’asservissement aux travaux d’esclaves, et dont la claustration semble relever au final plus de l’accablement et de l’errance que de l’enfermement véritable. Un univers statique crépusculaire, sans but ni logique, dominé par la force et la fonction aveugles, dont l’architecture oppressive manifeste dans toute sa matérialité le délire de puissance et la certitude de la domination. Ces prisons ne sont pas des constructions closes mais des topographies urbaines, la présence d’un fond à ciel ouvert sur plusieurs d’entre elles le souligne, c’est donc bien d’une sorte de propagation fatale de la ghettoïsation que Piranèse se propose de nous entretenir à travers elles. Leur scénographie irréelle, qui les assimile au genre initialement italien des « Caprices », dont il fut avec Giambattista Tiepolo et Francisco de Goya l’un des créateurs les plus illustres, n’a pas d’ambition plus pressante que celle d’alerter leur public sur l’abomination urbaniste telle qu’elle lui semble prendre pied dans la Rome de son époque. Les Carceri sont des Capricci, qui ajoutent aux dénonciations respectives de la superstition sociale de Tiepolo et de la banalisation de la haine de Goya, celle de la lente mutation concentrationnaire générée par la cité moderne. Car avant d’être un graveur habile et inventif, Piranèse fut un architecte idéologue, et c’est comme architecte passionné de l’antique Rome pénétrée d’aspiration à l’harmonie supérieure que Piranèse entreprit de se consacrer à la gravure et en prolongea l’activité sa vie durant.

 

 

G. Piranèse, « Carcere (Prison) XIII », gravure, 1761 G. Piranèse, « Carcere (Prison) XIII », gravure, 1761

 

 

G. Piranèse, « Carcere (Prison) XIV », gravure, 1761 G. Piranèse, « Carcere (Prison) XIV », gravure, 1761

 

 

G. Piranèse, « Carcere (Prison) VI », gravure, 1761 G. Piranèse, « Carcere (Prison) VI », gravure, 1761

 

 

J-P. Rodrigo, « Carcere IV, 4 », peinture, 22/06/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Carcere IV, 4 », peinture, 22/06/12 © J-P. Rodrigo

 

 

J-P. Rodrigo, « Carcere VI, 1 », peinture, 24/07/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Carcere VI, 1 », peinture, 24/07/12 © J-P. Rodrigo

 

 

J-P. Rodrigo, « Carcere XI, 2 », peinture, 06/07/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Carcere XI, 2 », peinture, 06/07/12 © J-P. Rodrigo

 

 

À examiner sa biographie, on se dit que tôt ou tard Rodrigo devait rencontrer Piranèse. Né de parents espagnols réfugiés du franquisme, il grandit à Brive, dans un appartement exigu occupé par la famille nombreuse dont il est l’enfant aîné. Lorsqu’en 1973 il s’établit dans le Quercy, région de causses et de villages, il découvre la persistance d’une société paysanne formée depuis toujours, de par la nature karstique de son sol, à la construction en pierre. Ce savoir-faire se diversifie à travers tout le territoire dans la stylistique originale des fermes à bolet, des pigeonniers, des moulins, des abris de bergers ou des murets d’enclos. C’est là aussi qu’il entre en connivence avec l’œuvre et la culture de Pierre Betz, intellectuel fondateur de la revue littéraire et artistique Le Point, et rencontre le juge Laloy, un érudit de l’art classique : grâce à eux, il prend conscience de l’amplitude esthétique des créations de la Renaissance et de la modernité, et de leur articulation. Dès ses premières œuvres, en 1976, il adopte le principe de la création picturale en séries, qu’il applique d’abord à un motif d’architecture agricole local avec les Séchoirs à tabac, puis à celui, plus précisément graphique, d’enveloppes de courrier diverses, qu’il traduit en Oblitérations. À chaque fois, il s’agit d’explorer les forces et contre-forces des lignes directrices fondamentales, et en particulier de faire jouer l’assimilation visuelle due à l’ajout combiné des formes géométriques de base. De l’architecture en gestation, quasiment. Il ne cessera ensuite de se confronter aux réalisations les plus accomplies de la Renaissance, italiennes et hispaniques de préférence : plans et façades de palais, de basiliques, de villas rurales, de places, de jardins, de fortifications, etc., dont le modèle antique romain, par sa glorification du sublime des proportions et de la rythmicité des formes, est au fondement.

 

 

J-P. Rodrigo, « Frontespizio 4, », peinture, 13/07/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Frontespizio 4, », peinture, 13/07/12 © J-P. Rodrigo

 

 

J-P. Rodrigo, « Carcere VII,1 », peinture, 24/06/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Carcere VII,1 », peinture, 24/06/12 © J-P. Rodrigo

 

 

J-P. Rodrigo, « Carcere VIII, 4 », peinture, 16/04/12 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, « Carcere VIII, 4 », peinture, 16/04/12 © J-P. Rodrigo

 

 

Si dénoncer l’évolution dans la récession des sens prend l’apparence d’une dystopie avec les prisons de Piranèse, celles de Rodrigo nous convient à adopter un angle perceptif variable dont le renouvellement s’établit sur plusieurs plans. L’ensemble qu’il propose sur ce sujet, représentant selon sa terminologie une « suite », se divise en effet en trois séries thématiques, dont la première d’entre elles et la plus importante, les Carceri di Piranesi, réunit 44 peintures distribuées en autant de groupes de variations que les Carceri originales comptent de planches. Chacune des 16 gravures de Piranèse donne ainsi lieu à une ou plusieurs variations exécutées par Rodrigo dans une succession rapide, parfois en une seule journée.

Indispensable lorsqu’il s’agit d’improvisation, la sûreté technique s’exprime dans la diversité des effets obtenus. Aux instruments traditionnels, le peintre ajoute ceux de son cru, aussi banals qu’un tissu-buvard, un manche de bois servant de stylet ou un grattoir d’artisan employé à imiter les incisions du graveur. La nature organique du papier de support est particulièrement valorisée dans sa réactivité à la densité des médiums : encre, peinture acrylique et crayon principalement, utilisés en valeurs dans une large gamme de gris propre à en décupler la précision documentaire. Lettres et chiffres des titres et adhésifs de masquage viennent encore complexifier la représentation tout en l’objectivant, la couleur ocre de ces derniers accentuant, par complémentarité du bleu mentalement généré, la profondeur atmosphérique des images. Mais il faut remarquer l’insistance avec laquelle Rodrigo tend, dans cette série, à rapporter exceptionnellement l’expression picturale à la divulgation de l’incertitude et de la disparition, dont les effets accentués de poussière, de fumée vacante et de brume le disputent à l’effervescence contradictoire du tracé gestuel et des formes intempestives. Par la richesse de ses interprétations, l’obstruction sépulcrale du champ de vision en vient à rappeler celle des Caprichos tragiques de Goya, à laquelle la technique de l’aquatinte assura une étendue de nuances en fondus caractéristique. Mais si la forclusion toxique des apparences y est donnée également pour majeure, elle s’assortit ici d’une effusion prophylactique décisive par la vitalité des formes déployées et la plénitude rythmique à laquelle elles renvoient.

 

 

J-P. Rodrigo, série « Frontespizio » : 1, 2 et 3, peinture, 2012 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, série « Frontespizio » : 1, 2 et 3, peinture, 2012 © J-P. Rodrigo

 

 

J-P. Rodrigo, série « Carcere VIII » : 1, 2 et 3, peinture, 2012 © J-P. Rodrigo J-P. Rodrigo, série « Carcere VIII » : 1, 2 et 3, peinture, 2012 © J-P. Rodrigo

 

 

Sur la base de motifs prélevés des Prisons, la série Dalle Carceri (Au sujet des Prisons, en français) s’attache à situer leur transcription dans l’inflation des signes que la frénésie des échanges impose dorénavant à l’imaginaire. Composée de 27 monotypes originaux d’une froideur féroce, elle reproduit l’efficacité du design publicitaire tout en en pervertissant le graphisme ascétique par l’introduction d’empreintes réelles d’objets présents dans les vues initiales, projetant ainsi dans le domaine de la communication visuelle la contradiction dynamique à l’œuvre dans la série de tête. Tandis que celle baptisée Castello del Re (Château du Roi, en français, selon le nom populaire du palais appelé à devenir la prison de Cahors) assimile, par l’obscurcissement de son espace, la solitude insinuante de l’incarcération à la déperdition subjective issue de l’uniformisation urbaine. Avec l’apport supplémentaire de quelques objets traduisant en relief des aspects particuliers des Prisons, ce ne sont pas moins de 90 créations que Rodrigo a réalisées sur le sujet inauguré par Piranèse.

À travers l’éventail expressif des variations, où la prodigalité des moyens plastiques reprend droit de cité sur le désœuvrement contemporain de la forme, l’univers métaphorique des prisons de Rodrigo investit le champ d’une opération critique accordée à son temps. Mais il ne suffit pas qu’il produise le survoltage de la prédiction anthropologique par l’imagination. La temporalité séquentielle des œuvres lui adjoint la capacité de faire ressentir la conjonction de l’anéantissement de notre lien organique au monde avec l’automaticité technicienne qui en accomplit la réalisation parfaite. Disparition du sol et de ses substances plurielles sous la chape de la massification urbaine, disparition de l’union spontanée des hommes sous la chape de la communication dirigée, sont les deux termes complémentaires d’un avenir déjà présent qu’il appartient à l’esthétique de combattre.

 

 

Site web du musée de Gajac :

http://www.ville-villeneuve-sur-lot.fr/brochures/musee-gajac-2017/mobile/index.html#p=21

 

Site web de Jean-Pierre Rodrigo :

http://www.rodrigo-subirana.com

 

 

Exposition Variations Piranèse, musée de Gajac, 2, rue des jardins, 47300 Villeneuve-sur-Lot, du 24 novembre 2017 au 18 janvier 2018.

 

 

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