L’art sur un podium

Les circonstances annexes des événements se révèlent parfois plus parlantes que les événements eux-mêmes. Martial Raysse a reçu le 16 juillet dernier le prix Praemium Imperiale de peinture au musée du quai Branly, à Paris. Le réceptacle favori des expressions menacées… Mais c’est peut-être ce que réserve ce siècle à la peinture, de la classer dans la catégorie des objets insolites.

 

 

Martial Raysse, « Enlèvement d’Europe », photolithographie, 1989 Martial Raysse, « Enlèvement d’Europe », photolithographie, 1989

 

 

Les arts plastiques ne suscitent plus l’intérêt populaire dont ils ont pu se prévaloir jusqu’ici. Supplantés par l’écran et les nouvelles technologies, la peinture, la sculpture, la gravure n’ont plus l’audience dans les médias et dans l’espace public qu’ils avaient autrefois. L’image et la musique enregistrées, portées par le gigantesque commerce des loisirs, remplissent en comparaison tout l’espace unifié de la modernité urbaine, multiplient les lieux et les supports médiatiques de diffusion, et accumulent les comptes rendus et les critiques. L’art doit de toute façon s’inscrire dans la généralisation de la concurrence pour pouvoir exister, c’est-à-dire collaborer aux événements qui réalisent la collectivité, mais cette concurrence, en ce qui concerne les arts de la trace, n’a plus d’incidence justificative appropriée.

 

 

Aussi le Praemium Imperiale, cette gratification internationale qu’on compare volontiers au Nobel dans le domaine artistique, suit une ligne au fond plus conforme à ses objectifs dans les disciplines choisies de l’architecture, de la musique et du théâtre/cinéma, que dans celles de la peinture et de la sculpture. La désaffection populaire n’est pas seule en cause. C’est dans ces dernières, en effet, qu’on s’est le plus naturellement défait de l’inféodation à la concurrence depuis que Duchamp en a éliminé toute correspondance esthétique dans l’objet d’exposition ; et la perception visuelle est elle-même trop instantanée et complexe pour assujettir au mérite la diversité de ses expressions. Pour être actuel, le professionnalisme du jury s’attachera donc à concéder un recours inopportun à la négation dans ses choix, en le compensant prudemment par un critère classique. Par exemple, une monumentalité suffisamment présente ou un savoir-faire exceptionnel. Mais le Praemium Imperiale n’a pas pour vocation de renouveler la prescription esthétique, il n’innove pas. Il ne fait que confirmer un effet de célébrité déjà obtenu avant lui. S’il absorbe, dans sa sélection, la subversion d’une démarche artistique, c’est sans intention de lui donner de l’importance. Déterminé par la machine à succès du marché de l’art, il opère à son service et à celui des États qui bénéficient du système pour leur propre prestige. Et comme eux, il s’attribue de doter la concurrence d’une finalité supérieure.

 

 

Fidèle à la discrétion qu’observent les possédants envers leurs richesses, le milieu de l’art ne laisse qu’accessoirement filtrer des informations sur la transformation complète qui l’atteint. On apprend seulement de temps en temps, dans un fracas, le dépit d’un de ses acteurs majeurs, comme le marchand Yvon Lambert dernièrement, accompagnant l’annonce de la fermeture prochaine de sa galerie d’un commentaire réprobateur : « Je n’entends plus parler autour de moi que d’argent, de prix, là où nous avions de vrais échanges intellectuels, où nous partagions découvertes, idées, curiosités. [1] » C’est que l’alliance État culturel-marché fonctionne à plein pour assouvir de revenus et de faveurs innombrables les nouveaux accédants à la fortune du capital mondial. Plus nombreux et moins cultivés que leurs prédécesseurs, ils redessinent à leur image le rôle tenu par l’art dans l’accélération des échanges. Petit à petit, les galeries cèdent la place aux salles de ventes ou doivent augmenter leur capacité financière pour imposer leur présence sur les foires internationales, principaux lieux de transaction où la sélection s’intensifie. Les salons, qui après-guerre renouvelaient leur mode de fonctionnement sous forme d’autogestion par les artistes, sont maintenant assujettis à des structures administratives aux impératifs de performances. Les collectionneurs s’arrogent par sécurité les compétences de coachs spécialisés. Quant aux écoles, leurs visées sur les métiers auxquels elles préparent anticipent d’augmenter leur pouvoir de rétribution, les ambitions pécuniaires d’un créateur d’art à la mode atteignant  déjà celles d’un cadre supérieur. C’est toute une culture de l’image qui change sur ses bases.

 

 

Dans ces conditions, les arts de la trace n’offrent plus d’intérêt pour leur qualité de cultiver une expression singulière, a-signifiante et manuelle — et souvent conjointe à la marginalité —, mais pour leur faculté à s’insérer dans la multiplication des échanges où l’agrément esthétique est un facteur recherché de valorisation. La labilité métamorphosante de la trace s’efface au profit de la gamme technique et de la conception, le créateur devient assistant de circonstance et concourt à nourrir l’imaginaire de la consommation et de la qualité de vie. Les générations d’artistes adoptant ces préceptes se succédant, l’art contemporain ressemble de plus en plus à la création publicitaire. Mais la publicité, on le sait, est le seul vrai grand média de masse d’aujourd’hui. Elle s’insinue dans toutes les opérations mentales et s’adapte à toutes les circonstances, elle est la marque de l’informel de ce temps… Et si l’argent fétiche concentre toutes les aspirations à suppléer à l’absence de sens, c’est la publicité qui, dans l’ordre esthétique, représente le mieux la disposition commune à s’y précipiter.

 

 

Ces changements vont vite. À ce train, il deviendra sans doute difficile au Praemium Imperiale de poursuivre sa sélection annuelle de peintres et de sculpteurs sans tomber dans l’académisme ou la banalité. Déjà on peut émettre des doutes sur l’adéquation des lauréats de 2014 avec les conditions de perception du prix. Non à cause d’une supposée absence de qualité, mais pour la résistance au contraire que contient leur expression aux représentations qu’il comporte : une somme élevée (15 millions de yens ou 108 000 €) accompagnée d’un diplôme et d’une médaille décernés par le prince Hitachi, représentant officiel de l’empereur du Japon, son frère, pour les cérémonies  d’importance [2].

 

 

Lauréat dans la catégorie peinture, Martial Raysse a suivi un parcours houleux qui l’a mené du succès facile du Nouveau Réalisme, urbain et conquérant, à un art secret de l’exaltation de la vie communautaire, aux accents champêtres et à l’érotisme païen, qu’il pratique actuellement dans un petit village du Périgord [3]. Comptant le politique pour essentiel dans la constitution de la personnalité d’un peintre, il précisait dans un entretien datant de 1993 « qu’il faudrait remettre en question la conception même de l’art pour qu’il ne reste pas le domaine préservé, l’apanage d’une classe privilégiée [4] ». À la réception de sa récompense (« Praemium Imperiale » veut dire « récompense de l’empereur », en français), il a déclamé, dans une provocation que seuls les aficionados auront appréciée à sa mesure, quelques vers en occitan et arboré un salut impérial, mais il s’en est tenu là. Son homologue en sculpture, Giuseppe Penone, est issu du mouvement avant-gardiste italien le plus ouvertement anticapitaliste des années 1960, l’Arte Povera, prônant la « guérilla culturelle » contre l’aliénation de classe et la course à l’enrichissement du nouveau monde industriel. Sa participation à cette remise de prix fructueuse succède à son exposition remarquée, en 2013, dans les jardins royaux du Palais de Versailles.

 

 

La compromission paraît donc inévitable, et pour les artistes plus jeunes accédant à la célébrité, elle prend des allures plus ou moins volontaires. Ainsi de Fabrice Hyber, pour qui sensibiliser son public à l’écologie ne semble pas incohérent avec la constitution d’une entreprise comme acte artistique approprié à ses interventions ; ou encore Thomas Hirschhorn, aux installations politiques pauvres pour leur qualité de matériaux, mais coûteuses en personnel assistant et en moyens engagés, cadrées habituellement dans le réseau protégé de l’institution et du marché pour y promouvoir des expériences égalitaires. Comme les précédents, il participe également aux cérémonies en usage : prix Marcel-Duchamp et prix Joseph-Beuys notamment, du nom des réfractaires les plus farouchement opposés à la spéculation de l’art et aux distinctions honorifiques.

 

 

Société dissuasive. État administrateur de l’exomodernité dissuasive (une modernité vidée de ses audaces et de sa sauvagerie), gestionnaire de l’indifférence que la culture ratifie de son empreinte distinctive. L’artiste pouvait prétendre s’en abstraire quand le territoire n’était pas encore suffisamment ratissé par les exploits du fric et des échanges rationalisés. La compétition est venue rabattre ses espérances sur les normes constantes de la circularité économique, le rappelant à l’intégration utilitaire de ses investigations et au bonheur conforme.

 

 

 

 

[1] Le marchand et collectionneur Yvon Lambert, en réponse à des questions de Valérie Duponchelle (« Yvon Lambert, la fin d’une époque », Le Figaro du 4 juillet 2014).

[2] La présentation du prix s’est faite par Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre de Jacques Chirac.

[3] On peut voir une rétrospective de ses œuvres actuellement au Centre Pompidou, jusqu’au 22 septembre 2014.

[4] Martial Raysse, catalogue de l’exposition rétrospective de Martial Raysse, Centre Julio Gonzáles, Valencìa, 1993, p.111. De même, exprimant son admiration pour Édouard Vuillard, il le déclare un des plus grands peintres bien « qu’il n’avait pas de structure politique de la pensée, et c’est ce qui l’a perdu » (ibid., p. 112).

 

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