Lucas Alves Murillo
Rédacteur en chef adjoint du site Le Corner et collaborateur de RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Tout ceci après une formation académique en histoire et deux années de recherche sur le sport colonial français.
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Billet de blog 3 févr. 2020

Jour du jugement dernier

C'est officiel, le Royaume-Uni ne fait plus partie de l'Union Européenne (UE). Ce départ marque la fin d'un cycle et le début d'un nouveau. En effet, le Brexit se fit attendre mais si celui-ci est théoriquement effectif, bon nombre de points techniques restent en suspens. Si l'avenir britannique est questionné, celui de l'UE l'est aussi, politiquement et philosophiquement.

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L'Angleterre (principale nation constitutive du Royaume-Uni) a depuis toujours entretenu une relation particulière avec le reste du continent européen. Son caractère insulaire est une des raisons de cette difficile entente. Ses relations tumultueuses avec la France sont une autre de ces raisons. Il est à noter que cette dernière ne fut pas la plus motivée pour sauver le soldat anglais au cours des négociations de ces dernières années.

Les guerres furent l'apanage de ces deux nations rivalisant pour une place de dominant, tantôt en Europe, tantôt dans le Monde, parfois les deux à la fois. Nous pouvons citer la Guerre de Cent Ans, sans doute celle incarnant le mieux ces tensions « fratricides ». Oui, les deux pays ont tissé au cours de l'histoire une relation particulière, qui les lie inlassablement. En 1066, Guillaume II, Duc de Normandie, envahit le royaume anglais en faisant valoir ses droits sur le trône. Il profite d'une crise de succession à la mort du roi Edouard le Confesseur et s'impose après sa victoire à la bataille d'Hastings, toujours en 1066.

Celui qui est désormais connu sous le nom de Guillaume le Conquérant, ordonne un grand inventaire de l'Angleterre afin de calculer les richesses de ses nouvelles possessions. Cet inventaire, achevé en 1086, est connu sous le nom de Livre du Jugement Dernier (Domesday Book en anglais). Ce que contenait ce livre faisait force de loi et servait à établir les taxes en fonction de ce que possédait chaque propriétaire foncier en terre et en bétail dans toute l'Angleterre.

Tapisserie de Bayeux, décrivant les faits allant de la fin du règne d'Edouard le Confesseur (1064) à la bataille d'Hastings (1066)

Guillaume Ier d'Angleterre est alors au XIème siècle l'un des hommes les plus puissants d'Europe occidentale après son avènement sur le trône anglais. Des siècles plus tard, une nouvelle bataille se joue entre européens autour de l'Angleterre. Le Livre du Jugement Dernier est ce qui pourrait aujourd'hui s'apparenter à un recensement national. Cette oeuvre et sa conception remettent en perspective notre époque et l'ère nouvelle qui s'ouvre pour l'Union Européenne. Au lendemain du Brexit, quelles sont les forces et les richesses de l'UE ? Cette dernière ne semble se rattacher qu'à des symboles qui ont bien l'air de lui échapper, lentement mais sûrement. 

L'Euro, une monnaie symbolique mais semble-t-il inefficace, est largement critiquée. Ces critiques semblent parfois purement populistes (Extrême-droite en France) mais aussi parfois fondées (une monnaie instituée avant une uniformisation fiscale européenne). Une monnaie censée marquer une unité économique et symbolique. Cependant nous pouvons retrouver des symboles nationaux sur nos pièces, en fonction de leur provenance (symboles républicains en France par exemple). Le terme de cohérence ne pourrait convenir pour cette monnaie. L'opacité des institutions, sont un autre exemple. Ces dernières sont-elles légitimes ? Peuvent-elles représenter les européens ? Ces questions sont politiques, bien sûr, mais aussi philosophiques. Ces discordes représentent le mal entourant le projet européen, un mal qui s'éloigne d'une possible cure avec le départ annoncé d'un Etat et de quatre entités (Angleterre, Pays de Galles, Ecosse et Irlande du Nord).

L'UE est cette famille qui pour le bien d'un dimanche après-midi tente tant bien que mal de feindre que les discordes politiques de ses membres ne sont pas une raison pour gâcher la fête et rompre la vaisselle de l'unité, ardemment chérie. Ce Brexit fut un pari politique de David Cameron, là est le début de tout. L'homme pensa localement pour une question globale. Cette séparation n'est que la partie émergée de l'iceberg. Les différences électorales ayant cours lors des élections européennes sont un autre symptôme, notamment révélé par la question catalane. En effet, la loi électorale espagnole imposant aux élus (européens) de venir prêter serment à Madrid empêcha à Carles Puigdemont de siéger au Parlement Européen. Quelle valeur pour ces élections « européennes » alors que les règles nationales diffèrent et que les électeurs votent en fonction de considérations encore une fois, nationales ?

L'inventaire européen est une nécessité, si celui-ci n'a pas lieu, le Brexit ne sera pas une simple secousse, mais le départ de turbulences qui porteront sans doute un coup fatal au projet européen. Cette Europe s'expose à son propre « Jugement Dernier », spécialement si les futures négociations entre l'UE et le Royaume-Uni démontrent qu'un Etat peut s'affranchir des carcans bureaucratiques européens tout en continuant à disposer des avantages (accès au marché commun et autres joyeusetés) que ces dits carcans, seuls, devaient octroyer.

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