Paradoxes systémiques en temps de crise

Dans cette pandémie mondiale que nous vivons la capitale française ne s'est, parfois, pas vraiment distinguée. L'exode rural inversé d'une partie de ses habitants est un des symboles d'un visage en temps de crise. Cependant, cette ville n'est-elle pas, malgré elle, la lumière qui éclaire les paradoxes d'un système qui, sous la panique, se désagrège ?

Une société dite moderne et occidentale comme la nôtre se qualifie sans doute par le biais de l'importance médiatique qu'elle accorde à tel ou tel événement. Retour en arrière, avant le confinement et les différentes enquêtes, notamment celle de Mediapart, traitant des manquements et mensonges gouvernementaux dans la gestion de cette crise sanitaire historique.

Nous sommes le 11 mars, le Paris Saint-Germain reçoit le Borussia Dortmund dans ce qui est un 1/8ème de finale retour de Ligue des Champions, la compétition reine du football européen. Le club de la capitale s'est incliné à l'aller, il se doit de remonter le score s'il souhaite voir le tour prochain. Mais coronavirus oblige, la rencontre doit se jouer à huis clos. L'essence du football se perd, que vaut ce « people's game » sans le moindre public pour chavirer ? Alors que la prise de conscience du danger qui guette est lente à advenir, le Collectif Ultras Paris (entité rassemblant les différents groupes ultras parisiens) décide d'appeler à un rassemblement aux abords du Parc des Princes afin de tout de même encourager l'équipe. La préfecture de Paris décide d'autoriser ce rassemblement, l'incohérence semble se dessiner. Plusieurs milliers de personnes se réunissent pour chanter mais devant un stade, qui lui, reste désespérément vide. Enfin, vide, vraiment vide ? Pas tout à fait. 

Si bien sûr les 22 acteurs sont présents sur la pelouse, en compagnie du corps arbitral, la tribune officielle accueille tout de même quelques figures des deux clubs concernés mais aussi quelqu'un d'autre, l'actuelle mairesse de Paris, Anne Hidalgo. Celle qui est alors en pleine campagne électorale pour se faire réélire profite du match quand d'autres ne le peuvent, auréolée de son écharpe de supportrice. Alors oui, sa présence pourrait répondre à tel ou tel impératif de sa fonction, soyons langue de bois avant qu'ils ne le soient. Mais cette information, jamais relevée, peut démontrer plusieurs choses, notamment le décalage. De concert avec la préfecture, l'édile qu'elle est montre en effet le décalage entre le pouvoir et les gens, entre des décisionnaires et une situation qui ne va pas tarder à les dépasser. Le pêché originel d'une crise qui nous secoue de plein fouet, dans ce temple moderne qu'est le stade de football.

Réflexe classique du mépris de classe et de la foule, une certaine classe politco-médiatique fustige le comportement des supporters qui se sont montrés « irresponsables et égoïstes ». Pourtant, ce même arc médiatique était celui des discours minimisant le problème et évoquant une « grosse grippe ». Le Président de la République apportait sa pierre à l'édifice en se rendant au théâtre, encourageant les citoyens à sortir malgré la peur liée au virus. C'était le 6 mars. Presque un mois plus tard, le confinement perdure et nous apprenons que plus d'un million de franciliens ont pris la poudre d'escampette afin de rejoindre leurs pénates secondaires (1). Premier acte d'une société, par extension d'un système politique et économique, accusant ses propres paradoxes.

Le métro parisien durant le confinement | © AFP Le métro parisien durant le confinement | © AFP

Alors que certains commandent des accessoires dont ils ne ressentaient nul besoin avant crise, comme si les travailleurs concernés par lesdites commandes étaient immunisés contre le mal, d'autres constatent l'artificialité de leur poste, du fait d'un chômage partiel/technique si vite arrivé. Les premiers poussèrent notamment le géant Amazon à recruter, les seconds en revanche, peuvent se sentir dubitatifs dans une telle situation. Si notre modèle économique engendre des besoins artificiels, la logique veut que ce même modèle engendre un travail artificiel. Comme le disait Boris Vian pour résumer un autre paradoxe révélé par notre situation critique : « Le paradoxe du travail, c'est que l'on ne travaille, en fin de compte, que pour le supprimer » (2). De plus, certains emplois devenant « essentiels » en cette période sont bien souvent les mêmes qui ne semblaient pas intégrer la catégorie des « premiers de cordée » auparavant.

Une question philosophique presque naturelle se repose inlassablement, le travail est-il la source de la vie pour l'homme, ou bien est-ce la vie qui est la source du travail ? Car s'il faut bien manger pour vivre et non pas vivre pour manger, notre modèle semble nous pousser à vivre pour travailler. Si la réflexion est existentielle en ces temps troublés, elle est bien sûr aussi politique. La Santé est sans doute une des premières victimes des politiques néo-libérales de ce siècle, la denrée rare qu'est devenu le masque et les batailles qui se jouent autour de lui sont la pour le rappeler. Le laisser-passer accordé par nos instances dirigeantes à Airbus est plus que symptomatique de notre époque. Comme il est des politiques sociales qui apparaissent au gré des péripéties. Entre les places d'hôtels réquisitionnées pour nos sans-abris ici et les migrants régularisés, temporairement, au Portugal, l'urgence semble être mère de motivation, de courage et de bonté.

Cependant il n'est point de mal franco-français et parisien. En Espagne, les mêmes polémiques touchèrent les madrilènes (3), qui par leur débandade apportèrent le virus dans certaines zones reculées du pays. L'UE de son côté nous surprend encore une fois par son mutisme et par sa gestion tout sauf unitaire et solidaire de la crise que nous vivons. Après le départ programmé du Royaume-Uni, cette nouvelle secousse nous révèle encore une fois la coquille vide politique et même philosophique que peut être l'Europe.

Tout comme Winston goûtant aux plaisirs amoureux avec Julia, se détournant ainsi de Big Brother (un univers inspirant certaines décisions, comme l'utilisation de drones, faisant craindre un tournant inquiétant), qui n'est alors plus sa seule raison de vivre, notre système tout entier, en premier lieu, son trait libéral, se retrouve dos au mur. Il n'est plus de système crédible au moment même ou celui-ci perd sa raison d'être. Pour Milan Kundera « le romancier doit montrer le monde tel qu'il est : une énigme et un paradoxe ». Comme toujours l'homme, par sa réalité, rattrape la fiction.


(1) : Martin Urtesinger, Confinement : plus d’un million de Franciliens ont quitté la région parisienne en une semaine, Le Monde, 26 mars 2020

(2) : Boris Vian, Traité de civisme, 1950-1958

(3) : Alban Elkaïm, En Espagne aussi, on reproche aux Madrilènes d'avoir propagé le coronavirus, Slate, 23 mars 2020

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