Lucas Peltier-Séné
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Billet de blog 8 mai 2022

Pour l'écologie populaire : dépasser le monstre climat

« Changeons le système pas le climat ! » Le climat est-il devenu une entité unique que l’Humain·e doit protéger avant tout ? Retour sur un objet politique et sur un discours qui couvent des risques.

Lucas Peltier-Séné
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Changeons le système pas le climat ! » peut on lire sur quelques pancartes à chaque Marche pour le climat. Le slogan est fort et clair en son sens : ce sont les gouvernements et les institutions qu’il s’agit de bouleverser et de faire transitionner, pas le climat. C’est une injonction au mouvement, un contraste crée entre la déambulation assourdissante et les tergiversations des pouvoirs.

Toutefois, ces six mots révèlent des absences politiques majeures : 1) ils ne proposent pas de nouvelles formes de pouvoirs (comment peut-on gouverner en crise climatique, et avec qui?) ; et 2) ils ne comportent aucune remise en cause du système de classe et d’exploitation sociales, pourtant lié à la catastrophe climatique. Ce slogan peut être porté par tout un chacun, malgré les antagonismes de classe. Ainsi, tant le surdiplômé urbain que l’employée de service public peut revendiquer ce slogan.

Mais le potentiel de mobilisation n’est pas ici le sujet, même s’il faut noter que les classes populaires, les petits et petites travailleuses, et les subordonné·es sont extrêmement minoritaires dans ce qu’il est maintenant coutume d’appeler le « mouvement climat ». Quel·le militant·e climat vit avec 800€ par mois ? ; quel·le activiste n’a pas eu une trajectoire ascendante, sinon de reproduction des privilèges de ses parents (études plutôt longues, aisance à parler, accès aux moyens d’information et de recherche, logement stable, réseau…) ?

L’écologie ne se limite pas au climat.

Le « mouvement climat » n’est pas facile à appréhender dans ses idées concrètes, même si on peut deviner qu’il rassemble des milieux sociaux biens circonscrits. Car les idées de ce mouvement peuvent se fondre en plusieurs déclinaisons. Se fonder sur l’idée d’être « pro-climat » peut sembler être limité. Comme je l’ai écrit dans un précédent billet : « On noie l’essence de l’écologie politique (émancipation du régime de servitude, dignité humaine, protection sociale, respect de l’intégrité, égalité…) avec des formules indéfinies telle […] « sauvons le climat »[…]. Ce sont des formules extrêmement pauvres et ultra-consensuelles.

Le climat est une notion dépolitisée et dont peu de personnes se réclament de vouloir activement le bouleverser. C’est un terme qui permet de rameuter à la fois le cadre commercial que l’enseignant·e (et les classes sociales les plus sensibles au thème du « climat » sont d’ailleurs les urbaines diplômées) ».i « Sauver le climat » ne passera sûrement pas par un réagencement simple et mécanique des institutions et des marchés. Il faut aller au-delà du climat pour percevoir la réalité sociale des bouleversements climatique, biologique et écologique. Pour être honnêtes et faire rentrer l’écologie dans le champ populaire, il faut de même cesser de condenser uniquement dans cette entité les dégâts environnementaux, biologiques et sociaux que nous allons vivre avec plus de déferlement qu’aujourd’hui.

Car à côté de la crise climatique, s’effondrent des réseaux entiers d’espèces, et à côté de cet effondrement, des modifications biologiques ont lieux : le Pergélisol fond, et pourrait non seulement libérer des gaz à effet de serre, mais aussi des virus et microbes contre lesquelles nous ne sommes ni immunisé·es, ni préparé·es. De la même manière, les biofilms océaniques, ensemble de micoorganismes qui s’associent sur des pans marins, pourraient s’épaissir et ralentir fortement l’incubation du CO2 rejeté sur terre par les océans, tandis que les biofilms terrestres, sont saccagés par l’agriculture, ce qui cause de fortes tempêtes chargées de débris naturels (terres, sédiments…)ii

Surtout, le climat qui tend à être une notion neutre, est en fait emprunt d’inégalités et d’injustices sociales : la relégation spatiale, la transformation des territoires ruraux en usines terriennes et le racisme environnemental sont des dynamiques qui s’intensifieront avec l’amplification de la crise climatique.

Réclamer la justice climatique, suppose donc de réclamer l’égalité face aux risques environnementaux et biologiques soutenus par la crise climatique : il est injuste, immoral et injustifiable que la bourgeoisie puisse se protéger avec plus de sécurité que nécessaire de ces risques, alors que les petit·es et les subordonné·es souffriront (et souffrent déjà) : de la suffocation en ville et en banlieue, de fatigue et de mort sociale dans les territoires ruraux pour nourrir les villes, des inondations dans les territoires près des cours d’eau et de la mer, et des contaminations aux pesticides pour planter ce qui sera gâché…

Chacun·e devrait être protégé·e dignement, et cela sous-tend un revirement politique majeur, et une association des concerné·es dans l’élaboration des lignes politiques.

Écologie politicienne/ écologie politique et populaire.
Les rouges et le vert. © Radomianin

Arracher l’écologie politique aux élites techniciennes (les technocrates, ministres, conseiller·ères, personnes hautement qualifiées) peut donc être un chemin à emprunter pour « conscientiser » les classes populaires et travailleuses sur l’érosion globale des vivant·es. Peut-être que cela n’est pas dérangeant pour tous·tes que les thèmes écologistes soient accaparés par celles et ceux qui ont le temps, l’énergie et le pouvoir de décision : rappelons que certains courants écologistes prônent une technocratie pro-climat voire une dictature « éconationaliste » ou écofasciste – Mais ils ne sont toutefois pas majoritaires et restent cantonnés pour les premiers aux cercles libéraux environnementalistes, et à l’extrême-droite pour les seconds.

Pour les écologistes démocrates, issus de la gauche autogestionnaire ou de la gauche institutionnelle attachée à la participation populaire, ce manque d’intégration de ceux et celles d’en bas peut révéler un problème démocratique. Dans le cas des partis de gauche dite « radicale » et des partis écologistes de gauche (EE-LV, Génération·s), leur ligne et leur fonctionnement n’ont pas permis la fondation d’une base militante autre que très diplômée et insérée socialement, majoritairement blanche – en témoigne la faible part des candidat·es populaires, racisé·es et précaires investi·es pour les élections législatives de juin.

Pourtant, les programmes de ces partis se fondent sur leur volonté d’associer « le peuple » aux grandes orientations politiques : via les plébiscites, ou par la constitution de Conférences citoyennes – deux formes de participation qui mériteraient des critiques justement populaires.

Emmanuel Macron et sa politique éco-technicienne.

Emmanuel Macron, récemment réélu président, s’est lui réapproprié la « planification écologique », expression développée dans le programme l’Avenir en Commun porté par Jean-Luc Mélenchon pendant deux campagnes présidentielles. Mais Macron ne donne aucune description de sa planification. Sur sa politique « écologique », il souhaite inaugurer un quinquennat de l’écologie au travers de réformes pour le climat (entretenant la confusion entre crise climatique et effondrement écologique).

Quels instruments seront utilisés ? Peut-être pouvons-nous nous appuyer sur son système de « Conférence citoyenne pour le climat » non normative qu’il a réuni suite au mouvement des Gilets Jaunes, et à partir de laquelle il a choisi ou exclu des délibérations – ici c’est le président qui demande la réunion d’une Assemblée, qui la dissout, et qui pioche les délibérations qu’il peut convertir dans son projet politique. Dans ce cas-ci, en prenant l’initiative et en modifiant des délibérations de la CCC avec l’aide de ses député·es, Macron peut se targuer d’être actif dans la lutte contre le changement climatique. Cela, même si les ONG comme Greenpeace France pointent sa stratégie de torpillageiii.

Aux yeux de l’opinion, en réunissant cette Conférence, il a déjà inauguré un nouveau modèle de prise de décision, car le torpillage n’est pas connu de tous·tes (il faut être politisé·e et acculturé·e pour comprendre la technique) et que c’est d’abord la série de lois promulguées en août 2021 pour « sauver le climat » qui lui sert de tremplin « écologiste ». Certes, la plupart des mesures a été modifiée voire vidée, mais le retentissement des mesures à venir est plus expressif et plus médiatique que les énormes délais de mise en place ou les reculs par rapport aux demandes de la CCC.

Macron, en utilisant la chimère climatique peut se revendiquer écologiste, ou du moins « écologique », car menant une politique « pragmatique » et « raisonnable » face au dérèglement du climat (entendre ne pas bouleverser les structures économiques et inciter les « énergies vives de la société à se responsabiliser »).

Élargir le champ de l’écologie.

La campagne présidentielle de 2021/2022 n’a pas infléchit de revirement majeur quant à l’écologie. Yannick Jadot, le candidat du « Pôle écologiste », fidèle à son environnementalisme, avait limité ses interventions à l’appel pour « sauver le climat », et malgré la promesse de « sortir de l’élevage industriel », son programme était basé sur des incitations aux entreprisesiv – tout cela reste en accord avec ses idées sur la libre-entreprisev.

Jean-Luc Mélenchon a certes lancé plusieurs fois qu’il mettrait en place la « bifurcation écologique » par la planification et l’intégration des règles Verte et Bleue dans la Constitutionvi, mais ses passages médiatiques en faisait rarement référence, reculant ces propositions dans les espaces militants et ne permettant pas au commun de se familiariser avec ces revendications majeures. A droite, Macron comme Valérie Pécresse n’ont pas voulu faire de l’écologie un axe programmatique central, et ont réduit la catastrophe climatique et écologique à une externalité négative à corriger pour assurer la pérennité des marchés.

Le Pen, elle, s’est illustrée par ce qui a semblé être de « l’anti-écologie » en défendant le démantèlement d’éoliennes. Pourtant, depuis les années 2010, le FN a incorporé des thématiques de protection de l’environnement en même temps que la consécration de certains droits de la personne. Toutefois, cette inclusion s’inscrit dans la politique de nationalisme vert entretenu par Marine Le Pen et son entourage qui ont fait leurs classes auprès des néo-nazis et des fanatiques d’extrême-droite, des royalistes jusqu’aux adorateurs de Pétain et de l’Algérie française.

L’écologie du FN se conçoit sous le prisme de la « pureté », ainsi on comprend comment démantèlement des éoliennes, réprobation du métissage, et verrouillage de l’accueil des exilé·es vont de pair pour les frontistes: tandis que les éoliennes rendent impurs les paysages naturels qu’il faudrait préserver à l’état sauvage (ce qu’on appelle la wilderness, ou l’état de pureté naturelle des milieux), les « éléments extérieurs » qui s’implantent sont perçus comme des « parasites » qui colonisent le champ de la Nationvii. La haine du nomade et la déchéance des non-natif·ves au rang de « mauvaises herbes » fait alors écho aux thèses adulées par les fondateurs du FN.

De « l’écologie de production » de Macron au nationalisme vert de Le Pen, comment l’écologie de gauche et populaire peut se préparer à la fois idéologiquement, stratégiquement, et socialement ? Dans les années à venir, nous risquons de voir émerger des discours écologistes ancrés à droite, et relayés par des orateurs très médiatisés. Des micros-partis nationalistes verts éclosent, comme le Parti Localiste d’Andréa Kotarac et de Hervé Juvin (affiliés au FN). Le dépassement du « climat » comme entité à stabiliser risque d’être produit par un récit de pureté naturelle qui sous-tend la pureté biologique et raciale qui fait toujours loi au Front National.

Il faudrait alors que les écologistes de gauche s’engagent dès maintenant pour créer un récit anti-écofasciste et alternatif à l’éconationalisme qui ne tardera pas à avoir de l’audience. Ce récit doit être suivi de réorganisations : les classes populaires doivent pouvoir intégrer les appareils et les structures politiques pour élaborer les grandes lignes de l’écologie populaire, et se familiariser avec les thèmes écologistes : l’érosion du vivant, le bien vivre, la prédation et les risques sanitaires, la convivialité et l’émancipation. Au contraire, sans ce travail d’intégration et d’acceptation des subordonné·es, nous risquons de laisser au FN un champ fertile d’esprits impréparés face au péril (éco)fasciste.

Lucas Peltier-Séné, militant écosocialiste.


iÉcologie cosmétique: comment dépolitiser une pensée radicale (qui devient motrice). (01/2022) https://blogs.mediapart.fr/lucas-peltier-sene/blog/200122/ecologie-cosmetique-comment-depolitiser-une-pensee-radicale-qui-devient-motrice

iiA propos des biofilms, voir le documentaire Arte sur le mucus : « Que serions-nous sans le mucus ? 42 - La réponse à presque tout. » (10/2021) https://www.arte.tv/fr/videos/101941-010-A/que-serions-nous-sans-le-mucus/

iiiConvention citoyenne pour le Climat : Emmanuel Macron persiste et signe le torpillage des travaux de la CCC, Greenpeace France. (12/2020). https://www.greenpeace.fr/espace-presse/convention-citoyenne-pour-le-climat-emmanuel-macron-persiste-et-signe-le-torpillage-des-travaux-de-la-ccc/

iv« Programme de Jadot : stopper l’effondrement, avec modération », Mathieu Dejean, Mediapart (02/2022) https://www.mediapart.fr/journal/france/020222/programme-de-jadot-stopper-l-effondrement-avec-moderation

vIl déclarait notamment en mars 2019 « Bien entendu que les écologistes sont pour le commerce, la libre entreprise et l'innovation. Mais le commerce doit se construire dans le respect de chacun, des hommes et de la nature, et non pas en abusant de dumping environnemental, social ou fiscal. » Européennes - Yannick Jadot : « J'assume d'être pour un protectionnisme vert », Emmanuel Berretta, Le Point (03/2019). https://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-berretta/europeennes-yannick-jadot-j-assume-d-etre-pour-un-protectionnisme-vert-01-03-2019-2297218_1897.php

viLa bifurcation écologique pour une société de l'harmonie, l’AEC. https://laec.fr/section/13/la-bifurcation-ecologique-pour-une-societe-de-lharmonie?q=bifurcation

viiHervé Juvin, l'écologie des frontières contre les "espèces invasives", AFP. (05/2021) https://www.la-croix.com/Herve-Juvin-ecologie-frontieres-contre-especes-invasives-2021-05-20-1301157217

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