Des gestes pour toucher.

Le luxe du touché innocent, qui a toujours été celui des biens portants, des extravertis et des tactiles en tout genre, n’est plus. Entre sous-représentation du corps malade dans les lieux de savoir, et sur-représentation du corps sain sur les réseaux sociaux, il nous faut repenser l'éducation au corps et à son touché à partir de l'omniprésence du viral.

Nous voyons apparaître au grès des réseaux sociaux et maintenant des journaux américains les plus prestigieux, une littérature de l’encensement cherchant à vanter les mérites des réseaux sociaux, et de leur habileté à nous connecter par delà les murs de nos lieux de confinement. Si ces voix se sont toujours élevées auparavant, et que les technocrates se comptent nombreux dans les rangs du grand capital, il est plus rare de lire le récit de voix converties, autrefois sceptiques de la force des réseaux, maintenant convaincues de leur vertu. Un article récent du New York Times nous raconte l’histoire d’une étrange conversion 1. Nellie Bowles, critique férue des inégalités socio-économiques de l’accès aux technologies de communication et de la dématérialisation liée au digital 2 nous chante le 31 Mars 2020 la beauté de la connexion du Web mais aussi la rareté soudaine d’une peau devenue intouchable, et qu’il lui tarde de toucher en masse, écrivant ainsi sa hâte de “taper dans la main de tous les êtres humains” une fois que cette parenthèse se sera refermée. 



Hormis le futurisme optimiste d’un « retour à la normal », qui est aussi vraisemblable qu’un voyage dans le temps, cet article révèle la défaite assumée de la pensée critique à l’égard des réseaux sociaux en tant que technique de socialité et technique de représentations sociales. Cet inquiétant abandon reproduit en miroir cette fausse alternative entre temps online, temps offline, entre réseaux réels (devenus malades) et réseaux virtuels (devenus thérapeutiques), en éludant les mécanismes qui en motivent la séparation. La question n’étant pas de savoir qui de la technologie ou de la vie nue nous prive ou nous octroie un corps, mais bien: quelle culture du corps organique humain et quelles représentations du corps valide renforcent l’illusion d’une alternative entre un lieu malade (qu’il soit naturel ou digital) et un lieu thérapeutique? ou comment notre impensé culturel sur le corps organique et sa santé nous condamne-t-il à reproduire en ligne et hors ligne la domination du corps en bonne santé, impénétrable et invincible, viral mais jamais contaminé? Plus que jamais la viralité du corps valide sur les réseaux sociaux doit être pensée, en dehors de toute métaphore, en lien avec la domination des porteurs toujours sains qui, par leur insolence à promener et exposer leur corps, condamnent les corps les plus faibles au silence et à la mort. 

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Le capitalisme cognitif, concept forgé par les oparaïstes italiens dans les années 70 et par Toni Negri notamment, essaie de comprendre les transformations du travail et de la production de marchandise en lien avec l’apparition des techniques mass-médiatiques, à travers le prisme de la télévision, de la radio et des diffusions publicitaires notamment 3. Ainsi, l’important pour qu’un consommateur achète un produit n’est plus, dans une société de masse, de vanter les mérites du produit mais de trouver les moyens graphiques, visuels, auditifs ou autre, de retenir l’attention d’un consommateur noyé dans une masse extrêmement dense de production publicitaire. Les modes de cognition de l’humain et surtout sa capacité d’attention deviennent les objets d’intérêt premier de la société masse marchande.

A l’ère des réseaux sociaux, le projet du capitalisme cognitif se poursuit dans la direction des informations personnelles. Celles-ci ne sont pas seulement vendues à des sociétés de publicités et d’assurances créant des modèles consommateurs s’affinant à mesure que les stories se multiplient. Dans le cas de Facebook, ces informations produisent aussi un ensemble d’opérations de langage basées sur la génération incessante d’un feed, sur le jeu multimédia du commentaire et du like, qui déterminent en retour les comportements offline. Lorsque Franco Berardi, héritier de l’opéraïsme, dit que les enfants de la génération Z ont grandi avec plus de mots venant d’une machine que d’un corps humain, il n’insiste pas sur le fait que ces enfants manquent de contact humain (même si cela est sous jacent), mais il dit par là que la structure linguistique des réseaux sociaux devient la structure linguistique dominante 4. Que la voix et la chaleur humaines ne sont plus capable d'être perçues autrement que par le référentiel d’un moteur qui chauffe et surchauffe, produit sans cesse, génère sans discontinuer.



Car le contact humain est il absent des réseaux sociaux, comme le sous-entend Nellie Bowles? Le problème des réseaux sociaux, et du capitalisme cognitif, est peut être bien que le corps est absolument partout. Non pas seulement ce que le corps fait et ce à quoi il ressemble mais ce que le corps consomme (nourriture), ce que le corps caresse (des boys and girlfriend, des animaux), ce que le corps somatise (depuis 2016 avec l’alternative Réaction au bouton J’aime). Avec le confinement, c’est tout un pan d’une vie somatique précaire qui apparaît sur le web, faisant de l’anxiété et de la fièvre les nouveaux capitaux de ce marché somatique. Madonna sans maquillage, les stars au bord de la rupture, la pluie des journaux de confinements et des cahiers d’évolutions symptomatiques et les propositions d’entraides dans les quartiers achèvent d’offrir à Facebook les données micro-politiques de nos réseaux d’entraide et micro-somatiques de nos corps dans l’exposition publique de nos entretiens médicaux. Facebook a dorénavant accès à la courbe de notre température corporelle et à l’appréhension affective de nos états malades, certes, mais la diffusion sur les réseaux d’images et de discours de maladie ou de confinement normalisent en retour notre conception de la maladie comme mise en scène soi, c’est à dire, comme quelque chose voué à être filmé, commenté et esthétisé par le récit de son contrôle. Comment ne pas trouver ridicules voire insultantes ces vidéos de mental breakdown dont on sait qu’elles sont tournées dans l’espoir d’être mise en ligne et savourées au long terme par un(e) vidéaste à la santé de fer? 5

 

Revenons donc au corps et à sa mise en image. On pourrait me reprocher de confondre les données numériques à propos du corps avec le corps lui-même, celui qui peut toucher et être touché, celui auquel les réseaux sociaux n'accèdent pas. En effet, le corps reste encore distinct de la machine, et son incontrôlable viralité organique nous prouve que son indépendance n’aura pas fini de nous surprendre. Là est peut être l’enjeu. Le romantisme du corps au naturel, celui que l’on s’imagine être dénué de toute machinerie, paradoxalement accessible d’un simple clic ou d’un simple high five, est la nourriture première des réseaux sociaux. Les fantasmes de la peau nue au soleil, du bon petit plat, des rapports humains bienheureux pullulent sur les réseaux comme surplus d’un corps toujours présent, auquel le corps covid est venu se rajouter. Même la tendance inverse, hybridation du mouvement clubkids et de l’esthétique trash drag, visant à injecter des images de corps morbides et déformés dans un réseau jugé trop puritain, concourt à disséminer derrière le paravent de la saleté la promesse d’un corps invincible et festif, que l’on peut transformer à loisir 6. La plus-value du corps au naturel, lavé de toute vulnérabilité, fait fonctionner les réseaux sociaux comme un méta-hashtag qui assure la production de tous les autres, comme un régulateur de ce que le corps doit faire dans le cadre de l’image pour toucher un maximum de monde. Il est le garant d’une viralité à sens unique. Toucher sans être touché en retour. 



Peut être serait-il temps de réécrire une narration du corps-viral, du corps préventif dans la tradition des études sur le handicap et notamment dans la trajectoire des récits auto-ethnographiques d’individus malades chroniques, de personnes atteintes de sida, de cancer, de maladies dégénératives, des autistes, des drogué(e)s 7. Peut-être serait-il temps d’apprendre de leur littérature. Pas simplement apprendre des maladies afin d’informer nos états malades, mais d’apprendre de la socialité en ligne et hors ligne, et de la sensualité des corps dits à risques, des modes de vie et de désir en collaboration avec ce risque que l’on évalue, que l’on estime et que l’on sent. Peut être pouvons nous mettre ce temps de confinement à profit pour comprendre comment de concert les hashtags d’Instagram et la littérature d’un retour au corps, fût-il malade, nous enferment dans un modèle validiste et naïf d’un corps sans organe, d’un corps prêt à l’usage en toute circonstance, débarrassé du poids du calcul, et destiné à la visibilité la plus totale? Nous pourrions dans un même mouvement essayer de comprendre comment ce modèle technico-naturel du corps déchiré entre nature sauvage et réseaux sociaux s’empare de l’idéologie du retour (à quoi? à la normal? à la nature?) pour éviter de penser le corps organique et le risque infectieux dans sa continuité et (peut-être) son universalité? 

La quarantaine pose en effet la question des circonstances d’usage d’un corps humain biologique et appelle à l’écriture d’une littérature du corps qui non seulement traite des risques organiques en terme de préventions et prises en charge institutionnelles: en proposant par exemple une éducation sensorielle de la même façon que l’on propose une éducation sexuelle, en insistant sur une histoire des muqueuses, la géopolitique des fluides corporelles et sur l’économie de la main et du touché. Mais aussi une littérature de la rencontre et de la solidarité, qui ré-érotise le corps malade en s’emparant des notions d’expositions et de risques, et en écoutant les invisibles, pour refonder un imaginaire de la peau et des organes moteurs dans son rapport historiquement conflictuel avec la normalité.

Mais il ne s’agit pas là d’une écriture visant uniquement à raconter de belles histoires. Il s’agit d’une écriture visant à mieux raconter l’Histoire future. Ces deux littératures pourraient à l’avenir éviter, par exemple, à madame la secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre Chargé des Personnes handicapés Sophie Cluzel d’ordonner, dans la foulée du confinement, le verrouillage des instituts psychiatriques où sont enfermées des dizaines de milliers de personnes en détresse psychique, et d’attendre de crouler sous les plaintes et saisies de conseil pour faire remonter à monsieur le président la nécessité d’un assouplissement du confinement pour les personnes handicapées 8. Elles pourraient nous éviter aussi à nous, citoyens français, de nous ruer comme des sauvages sur les stocks de masques et de gel, de les exhiber comme un accessoire de luxe sanitaire en pose Instagram clope à la main, au lieu de les réserver aux personnes âgées, déjà malades ou immunodéficientes, qui sauront vraiment en faire usage. Elles pourraient nous permettre, peut être, d'inventer une manière de porter collectivement la responsabilité du soin des uns et des autres qui soit moins hypocrite, individualiste et contre-productive que ces applaudissements de bord de fenêtres qui sont comme autant d’ovation pour les milliers de morts dans les EHPAD, et ailleurs, par manque de dépistage, de protection et de visibilité 9.

 

En ces temps de confinements, s’il est dangereux à court terme de toucher le corps, il est dangereux au long terme de se languir romantiquement de sa présence. N’invalidons pas notre expérience en la traduisant exclusivement en terme de manque. Le corps autre est là. Le corps autre a toujours été là. Il est dans les lieux sans média, dans toutes les peaux que l’on n’ose pas caresser, que l’on a pas osé caresser. Il est entre les lignes de celles et ceux qui sont devenu(e)s, par la défaillance de leur corps, experts de ce dernier. Les Babouillec, les Stella Young, les Tito Mukhapadyay, les Tample Grandin, les Amanda Baggs, les Lisa Thillman-Healy, les Carolyn Ellis, les Sarah Riggare, les entendeurs de voix, les anonymes, les enfermé(e)s, les isolé(e)s, les allité(e)s et toustes les patients expert(e)s et tous les savoirs profanes que je ne connais pas encore... ces noms dont les corps sont encore exclus de nos universités, de nos rues, de nos salons et dont les écrits sont encore exclus de nos bibliothèques.

Le corps se découvrira dans l’établissement prudent, et sensuel, de ce contact physique depuis tout temps chargé de différences et d’histoires. Il se découvrira si l’on daigne abandonner la rhétorique technico-naturel des corps privilégiés, si l’on daigne repenser le serrage de mains, les embrassades, les caresses de club, dans la trajectoire des corps de celles et ceux qui, sans images, sont dores et déjà touché(e)s. 

 

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1Bowles N. (2020) Coronavirus Ended the Screen-Time Debate. Screen Won. New York Times.

2Bowles N. (2019) Human Contact Is Now a Luxury Good. New York Times.

3Voir à ce sujet l’ouvrage historique et critique de Berardi F. (2014) Precarious Rhapsody : Semiocapitalism and the Pathologies of the Post-Alpha Generation.

4Ibidem

5 Voir l’incroyable vidéo de Audray Dana sur Instagram en larmes dans la forêt. 

6https://www.traxmag.com/a-voir-un-photographe-a-capture-les-creatures-nocturnes-des-folles-soirees-club-kids-de-paris/

7 Ellis C, Bochner A. (2000) Autoethrography, Personal Narrative, Reflexivity : Researcher as Subject. Handbook of qualitative research. 

8 Corneloup T. (Avril 2020) Saisie du Conseil d’État pour un droit égal à la vie et à la santé. Communiqué publié sur le site : Cle-Autiste. https://cle-autistes.fr/communique-de-presse-covid-19-saisie-du-conseil-detat-pour-un-droit-egal-a-la-vie-et-a-la-liberte/?fbclid=IwAR1-OHyQLVLOCexin0Ufz36JizphIE3nXDtoto_NCNQqv-39oMp2n9vfzEE

9 Mallaval C. (2 Avril 2020) Covid-19: au moins 884 morts dans les maisons de retraite et les EHPAD. Libération



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