Du bruit comme mode d'existence : je suis "teufeur"

Dans cet article, je m’interroge à propos d’un post, publié sur Facebook, le 22 juin 2021, par un « teufeur », et où je réponds, point par point, aux arguments avancés par ce texte, en prenant appui sur l’écologie sonore et les règles de vie et de comportement qu’elle propose.

chants d'oiseaux à l'aube, 9 juin 2021 © Lucile Longre

Du bruit comme mode d’existence, je suis teufeur.

 

 

Dans cet article, je m’interroge à propos d’un post, publié le 22 juin 2021, par un « teufeur », comme il se présente lui- même, post qui est un tel condensé de cette attitude hors-sol qui nous a mené actuellement au bord du gouffre, qu’il m’est impossible de ne pas répondre, point par point, aux arguments avancés par ce texte, en prenant appui sur l’écologie sonore et les règles de vie et de comportement qu’elle propose.

 

Je reproduis ci- dessous le texte intégral de ce post

 

 «  Je suis un mec lambda. J'ai 31ans, suis ingénieur depuis bientôt 10 ans. J'ai fait des études, j'ai obtenu mon bac avec mention. J'ai un poste de cadre, je paie mes impôts, je fais des heures sup, je paye mon loyer, je vais au supermarché faire mes courses, je paye mes factures d'eau, d'électricité, je cotise, je vais voter. Pendant la semaine, je suis vu comme un citoyen modèle qui participe activement à la vie en société.

 

Mais quand le samedi soir arrive, je deviens leur "punk à chien", leur "déchet", leur "dégénéré", je fais partie de ce "ramassis de drogués et d'alcooliques" qui fait tant couler l'encre des journaux ces temps-ci. Je pourrais être ton fils, ta fille, ta cousine, ton neveu, ton voisin, je fais partie de ce mouvement aussi vieux que moi. Je suis Teufeur.

 

Le samedi soir je ne vais pas dans ce club ou tout le monde va. Où on te demande d'être bien sapé, bien coiffé, bien rangé, où on te taxe de 10€ le droit d'entrer, où on te rackette encore 10 balles pour un verre de bière coupé à l'eau. Je préfère aller dans un champ, dans un bout de forêt où dans une friche industrielle assister à un spectacle de son et lumière éphémère qu'une poignée de jeunes s'est cassé la tête pendant des mois à mettre sur pied bénévolement. Je préfère écouter un son qui me met en transe, qui me donne envie de tasser la terre sous mes pieds plutôt que les "tubes de l'été" aseptisés que fait passer en boucle le DJ du club. Je préfère me retrouver assis dans l'herbe, au petit matin, à m'émerveiller avec mes potes devant les paysages des Monts d'Arrée plutôt que d'attendre la fermeture de la boîte pour me faire jeter par le videur et assister hagard, à la parade des mecs bourrés. Je préfère rester dormir sur place dans mon camion plutôt que de prendre le volant ou de payer un taxi pour rentrer chez moi a 6h du mat'.

 

Enfin je fais partie, comme toi, de tous ces gens qui étouffent et qui ne vivent plus depuis bientôt un an et demi. Mais je n'aime pas le foot, alors je dois rester chez moi. Pas le droit de retrouver mes potes, pas le droit d'écouter ma Tekno. Alors oui je suis comme toi qui braves le couvre- feu pour rentrer de chez tes amis, comme toi qui quitte Paname pour aller t'aérer en Bretagne malgré le confinement et même comme toi le ministre hypocrite qui participe à ses dîners mondains organisé par ses relations bourgeoises au-dessus des lois. On a tous fraudé d'une manière ou d'une autre ces temps-ci. Face à de telles mesures liberticides, plus personne n'est innocent.

 

Ce weekend j'ai vu des images où mes semblables, des citoyens modèles comme moi, dégénérés à leurs heures perdues, se font matraquer, gazer, voler, mutiler. J'ai vu les hordes Macronistes brandir leurs marteaux, frapper les platines et faire tomber les murs de son dans l'illégalité la plus totale. Et je me rappelle des gros titres lors des émeutes à Hong Kong. Où les manifestants pro démocratie recevaient les louanges des médias français pour leur courage face à la tyrannie du pouvoir en place. Mais lorsque la tyrannie s'invite chez nous là, silence. C'est de la tyrannie "soft", de la tyrannie autorisée, sponsorisée par nos impôts.

 

Le déchaînement de violence à l'encontre de notre mouvement ce weekend ne changera rien à mes habitudes. Demain je continuerai d'aller en teuf. Je continuerai de descendre dans la rue, de recouvrir les affiches du FN (pardon, du RN, c'est plus fédérateur, ça plaît plus aux jeunes à ce qu'il paraît) de messages antifascistes et libertaires et je continuerai de questionner l'ordre établi, de contourner les lois pour respirer, pour oublier mon quotidien morose, pour raver.

 

Un jour je partirai, mais d'autres prendront ma place. Ils n'aimeront peut- être pas la Tekno, n'iront peut- être pas dans les champs mais ils seront là pour défendre nos valeurs. Je souris en pensant qu'il y aura toujours quelqu'un pour mettre un caillou dans la botte du Pouvoir. Car si tout le monde rentrait dans le moule, si tout le monde marchait en rangs, la société serait stérile. Il n'y aurait pas de Rock, c'est la musique du diable. Il n'y aurait pas de Rap, c'est la musique des gangsters, pas de Reggae c'est pour les fumeurs de joints et pas de Tekno c'est pour les punks a chiens.

 

Donc ce weekend on a pris des coups, on a un genou à terre mais on se relèvera pour faire ce que l'on fait de mieux : taper du pied.

 

Et si nos kicks arrêtent un jour de faire vibrer les campagnes, on gardera en nous la fierté d'avoir participé aux derniers souffles de liberté d'un pays en train de crever.

  1. Rave On. »

 

 

Tout d’abord, arrêtons-nous sur le début de ce texte

 

: »   Je suis un mec lambda. J'ai 31ans, suis ingénieur depuis bientôt 10 ans. J'ai fait des études, j'ai obtenu mon bac avec mention. J'ai un poste de cadre, je paie mes impôts, je fais des heures sup, je paye mon loyer, je vais au supermarché faire mes courses, je paye mes factures d'eau, d'électricité, je cotise, je vais voter. Pendant la semaine, je suis vu comme un citoyen modèle qui participe activement à la vie en société. »

 

Dans ce texte, il est manifeste, selon moi, que son auteur n’est pas du tout satisfait de la vie qu’il mène, qu’il se sent enfermé, emprisonné dans une vie qui, en fin de compte, ne lui correspond pas et que c’est plutôt sur ce genre de vie-là qu’il devrait se poser des questions et qu’il devrait peut-être changer, plutôt que de se perdre dans une pseudo-révolte de teufeur, qui n’est pas une, mais révèle plutôt, comme le reste de sa vie, un caractère extrêmement moutonnier.

 

En effet, quoi de plus moutonnier que de passer une partie de son temps à faire le plus de bruit possible, en ne tenant aucun compte des désagréments que cela peut causer à son environnement proche. De partout la pollution, qu’elle soit atmosphérique, visuelle ou sonore nous environne, c’est devenu une donnée, un fait établi de nos vies que nul ne songe à questionner. De partout nous sommes immergés dans le bruit, de partout, nos sens visuels, sonores, voire olfactifs sont agressés par notre cadre de vie quotidien sans que nul ne s’en étonne, ni ne s’en indigne.

 

Une fête, un concert, un anniversaire dans les environs et c’est assurément un tel vacarme que notre seuil de tolérance aux décibels est largement dépassé, mais personne ne proteste et tout le monde semble s’en accommoder. Il parait normal pour la quasi-totalité des gens que chaque acte de notre vie soit rythmé par le bruit, un bruit tel que l’on ne peut faire autre chose que l’entendre et qui empêche aussi, du même coup, toute autre action que l’on voudrait entreprendre, tellement il paralyse notre pensée.

 

Exister, c’est faire du bruit, le plus de bruit possible, semble penser notre société actuelle, tout acte un peu important de notre vie doit obligatoirement s’accompagner d’un nombre de de décibels élevés pour être entendu, dans les deux sens du terme. Et il n’est pas possible, il n’est pas entendable de contester cette règle du bruit obligatoire, car, tout simplement, cela n’est pas concevable pour la très grande majorité de nos concitoyens.

 

Le terme de silence leur est absolument inconnu et, bien au contraire, un monde sans bruits artificiels, sans fonds sonore constant semble absolument terrifiant et effrayant pour bon nombre de personnes aujourd’hui. C’est un peu comme si ce fond sonore constant leur servait de colonne vertébrale, et que, ce tuteur disparu, ils allaient s’effondrer immédiatement, n’ayant aucune ossature psychique propre et que leur équilibre psychologique reposait uniquement sur le maintien de ce niveau sonore élevé.

 

Alors, pour contrer ce vide interne, cette absence de structure interne réelle, on va s’inventer un personnage de réprouvé, de rebelle, et qui va reposer sur cet unique rempart contre ce vide et cette inexistence menaçante, le bruit

 

« Mais quand le samedi soir arrive, je deviens leur "punk à chien", leur "déchet", leur "dégénéré", je fais partie de ce "ramassis de drogués et d'alcooliques" qui fait tant couler l'encre des journaux ces temps-ci. Je pourrais être ton fils, ta fille, ta cousine, ton neveu, ton voisin, je fais partie de ce mouvement aussi vieux que moi. Je suis Teufeur. »

 

Il est absolument essentiel à ce genre de personnage de s’inventer un personnage en révolte contre la société, telle qu’il se la représente (alors que, fondamentalement, il en partage la plupart des valeurs), car cela lui permet de montrer « qu’il n’est pas un mouton » et qu’il possède une originalité qui lui est propre, quand précisément, il ne se sent pas exister comme un individu séparé, plutôt fondu dans la masse de ces concitoyens (« Je suis un mec lambda ».). Son inexistence à ses propres yeux l’amène donc à encore plus de surenchère dans le seul mode d’existence qu’il connaisse, faire le plus de bruit possible : » Je suis Teufeur ».

 

Il va donc se poser en s’opposant aux autres modes d’existence par le bruit, et on peine à voir en quoi son identité de « teufeur » serait meilleure ou plus vertueuse que celles des autres fêtards :

 

« Le samedi soir je ne vais pas dans ce club ou tout le monde va. Où on te demande d'être bien sapé, bien coiffé, bien rangé, où on te taxe de 10€ le droit d'entrer, où on te racket encore 10 balles pour un verre de bière coupé à l'eau. Je préfère aller dans un champ, dans un bout de forêt où dans une friche industrielle assister à un spectacle de son et lumière éphémère qu'une poignée de jeunes s'est cassé la tête pendant des mois à mettre sur pied bénévolement. Je préfère écouter un son qui me met en transe, qui me donne envie de tasser la terre sous mes pieds plutôt que les "tubes de l'été" aseptisés que fait passer en boucle le DJ du club. Je préfère me retrouver assis dans l'herbe, au petit matin, à m'émerveiller avec mes potes devant les paysages des Monts d'Arrée plutôt que d'attendre la fermeture de la boîte pour me faire jeter par le videur et assister hagard, à la parade des mecs bourrés. Je préfère rester dormir sur place dans mon camion plutôt que de prendre le volant ou de payer un taxi pour rentrer chez moi à 6h du mat'. »

 

Une autre chose est frappante, en lisant ce texte, c’est le déni de réalité sur certains aspects du comportement de son auteur 

Tout d’abord, le virus et ces conséquences semblent avoir disparu, il est bien question de « mesures liberticides » depuis un an et demi, mais nul, à lire ce texte, ne sait comment ou pourquoi 

 

«  Enfin je fais partie, comme toi, de tous ces gens qui étouffent et qui ne vivent plus depuis bientôt un an et demi. Mais je n'aime pas le foot, alors je dois rester chez moi. Pas le droit de retrouver mes potes, pas le droit d'écouter ma Tekno. Alors oui je suis comme toi qui brave le couvre- feu pour rentrer de chez tes amis, comme toi qui quitte Paname pour aller t'aérer en Bretagne malgré le confinement et même comme toi le ministre hypocrite qui participe a ses dîners mondains organisé par ses relations bourgeoises au -dessus des lois. On a tous fraudé d'une manière ou d'une autre ces temps-ci. Face à de telles mesures liberticides, plus personne n'est innocent. »

 

A l’entendre, ce n’est pas le virus du covid 19 qui a exigé de telles mesures d’exception, ce n’est pas une menace de danger mortel qui a obligé le monde entier à rester cloîtré chez lui durant de longs mois, non, ce sont des mesures faites avant tout pour lui nuire à lui et aux gens qui partagent son mode d’existence

 

«  Pas le droit de retrouver mes potes, pas le droit d'écouter ma Tekno. »  Alors, il lui paraît normal que de résister et de braver ces « mesures liberticides »et d’ailleurs, dit-il pour se dédouaner, tout le monde fait pareil 

: »  

Alors oui je suis comme toi qui braves le couvre- feu pour rentrer de chez tes amis, comme toi qui quitte Paname pour aller t'aérer en Bretagne malgré le confinement et même comme toi le ministre hypocrite qui participe a ses dîners mondains organisé par ses relations bourgeoises au -dessus des lois. On a tous fraudé d'une manière ou d'une autre ces temps-ci. Face à de telles mesures liberticides, plus personne n'est innocent. »

 

Pour de telles personnalités, profondément narcissiques et infantiles, l’épreuve de réalité n’existe pas, et le danger de mort avec le virus non plus. Toutes les mesures prises par le gouvernement ne sont que des entraves iniques à sa liberté et il s’agit de protester en ne les respectant pas, peu importe les conséquences par la suite pour lui ou pour les personnes qu’il serait amené à rencontrer.

 

Un autre déni de réalité est que ces raves envahissent des terrains agricoles qui ne leur appartiennent pas et dévastent les récoltes sur lesquelles leurs propriétaires comptaient, sans compter les monceaux de détritus qu‘ils vont laisser en partant, pour ne rien dire de la nuisance sonore que cela va représenter pour les animaux et les habitants alentour ! Alors, quand l’auteur de ce texte prétend admirer le petit matin sur les monts d’Arrée, cela fait plutôt penser à Attila regardant fièrement les dépouilles sur un champ de bataille !

 

Il y a dans ce texte toute une jouissance mortifère à provoquer, à contester en faisant le plus de bruit possible, comme pour contrer une menace de délitement, d’effondrement psychique interne que l’on sent venir à grand pas.

«  Et si nos kicks arrêtent un jour de faire vibrer les campagnes, on gardera en nous la fierté d'avoir participé aux derniers souffles de liberté d'un pays en train de crever. »

Il y a bel et bien une menace de mort qui plane, mais ce n’est pas celle dont parle l’auteur. Face à la menace réelle du covid 19, face à cette vie « d’un individu lambda », morne et insatisfaisante à tout point de vue, face à ce vide psychique que ressent ce genre de personnes et pour lesquelles le bruit constitue le seul recours devant l’inexistence et l’effondrement, ces raves et tout ce qui s’en suit sont une forme de défense maniaque désespérée devant la décompensation psychique massive qui s’annonce.

 

Ainsi, ce genre d’attitude que promeuvent ces teufeurs est typique des comportements « hors-sol » et totalement »décosmisés » (au sens de s’estimant en dehors du cosmos et du cycle général de la vie) qui nous ont mené depuis quelques décennies au bord du gouffre. La disparition annoncée d’une grande partie de la biodiversité et le bouleversement des grands équilibres terrestres est la conséquence de toute une série d’agissements contre l’écologie et contre l’environnement, dont participent évidemment les teufeurs. « L’amnésie environnementale générationnelle « dont parle Peter H. Kahn[1] est une des sources de ce genre de comportements et, vu l’état de la société actuelle, cette amnésie n’est pas près de s’arrêter et grandit au contraire de plus en plus.

 

Ce n’est qu’en fondant en droit les principes de l’écologie, notamment avec la définition que viennent de produire très récemment des juristes mondiaux du terme d’écocide[2], que la situation très préoccupante de la vie sur Terre pourra s’améliorer.

[1] https://reporterre.net/L-amnesie-environnementale-cle-ignoree-de-la-destruction-du-monde

[2] https://www.la-croix.com/Ecocide-vers-reconnaissance-dun-crime-international-2021-06-23-1201162781

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