Ce soir, grande émotion à la Grande Librairie autour des mots, de l’amour des mots, des mots comme émotion, joie et jouissance. Et surtout rencontre d’un écrivain, dont j’avais quelque fois juste entrevu le nom, René Frégni.
Je n’ai jamais lu de livre de cet auteur, mais sa présence ce soir était presque magique, irréelle. Enfin, en ces temps de sinistrose et de désespérance affichée, alors que certains nous prédisent la fin du monde pour demain, voilà quelqu’un qui parle de joie et de jouissance des mots et par les mots. Voici des mots d’espoir, voici des mots de vie et d’amour pour la vie et pour la littérature, et franchement, ça fait un bien fou !
Je m’exprime préférentiellement par l’image et la photo, mais c’est un même désir qui m’anime quand je fais une photo et une vidéo : montrer aux gens, souvent usés ou maltraités par la vie, qu’il y a des raisons d’’espérer, et que, même au cœur des ténèbres, il subsiste de la lumière. René Frégni dit avoir été sauvé par Collines de Jean Giono ; il dit, on dit le mot forêt, et on entre dans la forêt, il dit, on dit le mot gare, et on part en voyage… Oui, monsieur, vous avez fort bien compris le rôle de la littérature et de l’art en général, nous faire découvrir et voyager dans d’autres mondes, d’autres univers que les nôtres, nous faire découvrir d’autres personnes, d’autres temps.
Ainsi, pour ma part, moi qui ne peut guère voyager, j’explore le monde entier par la poésie et la musique, de tous temps et de tout pays, j’explore le monde autour de moi par la photo et la vidéo, quand le moindre bout de jardin ou de square peut devenir un univers entier, j’essaye d’apprendre aux gens à voir et à s’émerveiller par la photo de ce qu’ils ont autour d’eux. Toutes choses que René Frégni apprend par les mots, notamment dans ses ateliers d’écriture aux détenus.
René Frégni parle magnifiquement de la nature et de sa Provence, et voici, par- delà les siècles, un écrivain chinois qui lui répond, et parle aussi magnifiquement de la nature et du pouvoir de l’art :
Shen Kuo (1031-1095) décrit son jardin, le jardin du Ruisseau du Songe, à Runzhou
: » Ma demeure se trouve en ville, mais en un lieu déserté où les bois sauvages côtoient les cerfs et les porcs, que mes hôtes quittent tous en fronçant les sourcils, mais dont moi, le Vieux, sais profiter de cette joie en solitaire. Pêcher à la source, me promener en barque sur le ruisseau, me coucher sur le dos au milieu des bois luxuriants, et à l’ombre des frondaisons, où je m’envie parmi les Anciens Tao Quian, Bo Juyi et Lie Yue, que je nomme les Trois Heureux. (…) Je m’adonne à ce qui s’accorde à mon cœur et à mon humeur : la cithare, les échecs, le [bouddhisme] chan, l’ [art de l’] encre, l’alchimie, le thé, la déclamation, la causerie, le vin, que je nomme les Neuf Hôtes. »
Che Bing Chiu, Jardins de Chine, ou la quête du paradis, Paris, Editions de la Martinière, 2010, p.41.