la colère du servan, conte

C’est un frais vallon, niché dans une petite région verdoyante de collines et de monts. On est aux premiers temps où le christianisme a été déclaré religion d’Etat par l’empereur romain, et bientôt le christianisme deviendra obligatoire sous peine de mort.

L'Yzeron à Planche- Billet © Lucile Longre L'Yzeron à Planche- Billet © Lucile Longre

 

La colère du servan.

 

 

C’est un frais vallon, niché dans une petite région verdoyante de collines et de monts. On est aux premiers temps où le christianisme a été déclaré religion d’Etat par l’empereur romain, et bientôt le christianisme deviendra obligatoire sous peine de mort.

Cependant, dans les campagnes, la révolte gronde et s’organise. Les divinités de la nature, les créatures magiques des lacs et des forêts, qui peuplent les espaces ruraux à l’époque, ne sont pas du tout décidées à se laisser faire de la sorte. Elles sont prêtes à combattre pied à pied, eux qui vivent dans ces régions champêtres, où aucun homme n’a jamais mis le pied, depuis des milliers et des milliers d’années. Elles sont prêtes à se battre contre ces envahisseurs chrétiens pour sauvegarder leur culture, leurs us et coutumes et ceux de leurs ancêtres. Et avec elles, la nature toute entière pleure et se lamente devant tous ces massacres et ces destructions au nom d’une religion prétendument révélée, venue d’Orient. Le temps est venu du combat, et personne ne se dérobera devant cette issue guerrière, devenue inévitable par la rudesse des temps.

 

Or donc vivait dans ce vallon, depuis son plus jeune âge, une belle ondine, nommée Aurore. Elle avait été nommée ainsi, car quiconque la voyait en avait instantanément le cœur réjoui et l’âme en fête, tant sa personnalité rayonnait d’amabilité et de bonté. Pour le peuple de créatures magiques, qui vivaient dans ce vallon verdoyant et ombreux, elle était un peu leur trésor, leur richesse secrète, et tous, depuis l’humble génie qui vivait dans les mousses des arbres, jusqu’au chef de la forêt, qui gouvernait toute cette vallée, et qu’on appelait le servan, l’adoraient et auraient donné jusqu’à leur vie pour elle.

 

Depuis l’enfance, Aurore, nymphe de la rivière Yzeron, était amoureuse d’Alexandre, ondin de la rivière voisine, le Garon, et cet amour était réciproque. Alexandre était un fort beau jeune homme, aimable, au cœur généreux et dont le courage était sans faille. Bientôt, les deux ondins arrivant à l’âge adulte, leurs noces seraient célébrées, et tout le vallon bruissait des préparatifs du mariage. Des parents et cousins viendraient de toute la Gaule, et des contrées alentours, elles aussi en butte à l’expansionnisme chrétien.

 

C’est alors qu’un seigneur chrétien, un chevalier, arriva dans le vallon. C’était un noble chrétien à l’affût de nouvelles terres à évangéliser et, éventuellement, des jeunes beautés de l’endroit à enlever pour les emmener dans sa demeure pour son plaisir personnel. Car, tout seigneur chrétien qu’il était, il était avant tout mené par le désir de conquérir de nouvelles terres, l’appétit de richesses matérielles, et l’envie de jeunes femmes pour servir à son plaisir sexuel. Venu de la ville proche de Lugdunum, il ne connaissait rien à ce coin de campagne, qu’il avait découvert, il y a peu de temps, en se promenant à la recherche de nouvelles opportunités de conquêtes et où il s’était promis de revenir.

 

Il circulait à cheval dans le vallon depuis un moment et il avait remarqué, depuis quelque temps, un frémissement dans l’air, une agitation dans les sous-bois, comme si un certain nombre de personnes ou d’êtres indéfinissables, observaient sans cesse ces faits et gestes, cachés dans l’ombre des frondaisons.

Fulvus, le chevalier, n’était pas très rassuré par toute cette surveillance, discrète et invisible, mais néanmoins certaine, qui s’exerçait sur lui et il commençait un peu à jeter des coups d’œil de tous côtés, comme s’il s’attendait à être assailli d’un moment à l’autre.

 

Et puis, tout d’un coup, il la vit, elle, cette beauté sans pareille, et son sang ne fit qu’un tour ! Une onde de désir, de désir sauvage et sans limite déferla en lui, cette beauté, il la lui fallait absolument et sans délai, dût-il ravager la région entière pour l’enlever !!

Aurore, car c’était elle, s’était arrêté un moment à la Détorbe, et rêvait assise, au bord du ruisseau, elle pensait à Alexandre et à ses noces proches. Soudain, l’horizon s’obscurcit, et il lui sembla qu’une grande ombre noire, maléfique et puissante, s’élançait vers elle. Elle ouvrit les yeux et vit le seigneur Fulvus, qui avait lancé son cheval au galop, avançant à bride abattue vers elle, dans l’intention manifeste de l’enlever. Aurore commença de courir comme elle n’avait couru, courir pour sauver sa vie et son amour, courir pour échapper à cette bête furieuse qu’était devenue le chevalier.

 

Aussitôt, un vent violent s’éleva, le ciel s’obscurcit et des rumeurs de tonnerre et des lueurs d’orages commençaient à se faire voir et entendre. Le vent mugissait dans les arbres comme un loup furieux, et de partout, les branches s’élançaient comme des bras pour ralentir le chevalier dans sa course effrénée pour capturer Aurore. La pluie tombait, tombait, en trombes interrompues, et le cours de la rivière enflait, enflait et menaçait de déborder de son lit. Dans les sous-bois, on entendait toutes sortes de cris et de bruits étranges, comme si une armée entière était prête à déferler sur le seigneur Fulvus.

Aurore courait encore et toujours, courait à perdre haleine et le chevalier semblait toujours se rapprocher un peu plus, quand soudain la foudre tomba juste devant son cheval. Le cheval se cabra, le chevalier tomba et sa monture s’enfuit au triple galop, complètement affolée devant les éléments déchaînés. La nature toute entière se révoltait devant l’entreprise du seigneur chrétien, et celui-ci, bien qu’encore complètement possédé et aveuglé par son désir d’Aurore, commença à se rendre compte que ce n’était pas là un orage ordinaire, mais bien une colère des forces naturelles devant son entreprise funeste. Et là, sans monture, face à une tempête qui montait sans cesse en puissance, il prit tout d’un coup peur, et cette peur lui dessilla enfin les yeux.

Toutes les forces magiques du vallon étaient en lutte contre lui, et toutes ces créatures féeriques n’attendaient qu’un signe de leur chef pour déferler contre lui, seul, et sans cheval. Tout d’un coup, un nouvel éclair éclata devant lui, et il le vit, le vrai seigneur de la contrée, et cette vision le terrifia tout à fait.

C’était un être de grande taille, aux pieds de chèvre, au torse et à la tête d’homme, avec des bois de cerf au sommet de la tête. Ses yeux flamboyaient et semblaient le transpercer de part en part, et il entendit clairement cette phrase résonner dans sa tête : « Moi, le servan, seigneur de ce pays, je t’ordonne de partir si tu tiens à la vie, pars, il en est encore temps » !

Aussitôt, sans attendre un seul instant, le chevalier s’enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter et sans jeter un seul coup d’œil en arrière.

Dès que le chevalier fut parti, le ciel s’éclaircit, la tempête retomba et les rumeurs dans les sous-bois cessèrent. Aurore, voyant que le soleil était réapparu et que l’orage avait cessé, s’arrêta dans sa course éperdue. Elle leva les yeux vers les sous-bois proches et vit toute une foule de créatures magiques qui venaient à sa rencontre, au premier rang desquelles Alexandre, son amoureux et le seigneur servan.

La joie et le bonheur, à cette vue, affluèrent de nouveau en son cœur et il lui sembla que la nature toute entière se réjouissait avec elle et qu’elle resplendissait d’une beauté accrue.

La sérénité et le calme étaient enfin revenus dans le vallon enchanté, et ils perdurèrent encore très très longtemps. Peut-être que le petit peuple magique de ces temps-là vit encore dans cette vallée, et que l’on peut encore l’apercevoir, si notre cœur n’a point oublié le monde de la féerie et des enchantements.

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