Confinement et atteinte narcissique

Le propos de cet article est de montrer, comment, selon moi, le covid 19 et les mesures sanitaires qu’ils entrainent, comme le confinement, sont en fait vécus comme une atteinte narcissique insupportable pour bon nombre de nos concitoyens.

 

lever de lune à l'heure bleue, 15 septembre 2020 © Lucile Longre lever de lune à l'heure bleue, 15 septembre 2020 © Lucile Longre

 

Dans cet article, après avoir étudié les bienfaits qu’a pu avoir sur la nature et sur l’homme le confinement du printemps 2020[1], je continue à m’interroger sur les effets de ce confinement et du post-confinement sur la société dans son ensemble et dans ses relations avec la nature et le monde du vivant.

 

Du point de vue de la pollution, sonore, atmosphérique ou visuelle, le bilan du confinement est très positif, comme je le montrais déjà dans ce précédent article. Pour la pollution atmosphérique, on a pu réaliser des études locales et régionales assez fines, qui montre le très net recul de cette forme de pollution partout dans le monde, et notamment à Paris, Lyon, Rennes, Strasbourg ou Marseille, comme le montre l’article suivant[2]. Comme le montrent les différentes cartes, le verdict est sans appel : la pollution atmosphérique a connu une baisse stupéfiante et sans équivalence durant le confinement et, en améliorant la qualité de l’air, a sans doute évité de nombreuses affections respiratoires et limité le nombre des décès dus à cette pollution pendant la durée du confinement.

 

Comme le rappelle cet article du Monde, en date du 30 avril 2020 [3] : « En réduisant la pollution de l’air, le confinement aurait évité 11 000 décès en Europe en un mois. Un centre de recherche européen a calculé que les niveaux de dioxyde d’azote et de particules fines ont baissé respectivement de 40 % et 10 % en avril. En France, 1 230 décès auraient été évités. » Et le journal continue plus loin : « En Italie, en France ou en Allemagne, le confinement a entraîné une baisse sans précédent de la pollution de l’air. Les particules fines et le dioxyde d’azote (NO2) étant responsables, chaque année en Europe, de plus de 400 000 morts prématurées selon l’Agence européenne de l’environnement, des chercheurs ont essayé d’estimer le nombre de vies épargnées grâce à cette chute spectaculaire des niveaux de pollution constatée avec la mise en œuvre, depuis un mois, de mesures pour lutter contre le Covid-19. Environ 11 000 décès auraient été évités en Europe selon une étude publiée mercredi 29 avril par le tout jeune Centre for Research on Energy and Clean Air (Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur, CREA), un organisme de recherche indépendant international basé en Finlande et soutenu notamment par Climateworks et Bloomberg Philanthropies. Le Monde a eu accès aux résultats de ce travail inédit. »

 

 

 

Par conséquent, on voit que, au moins pour ce que qui concerne la réduction de pollution atmosphérique et les décès afférents, les bienfaits du confinement sur la santé humaine ne sauraient être contestés.

 

Cependant, tout aussi préoccupant, le confinement à peine terminé, la pollution atmosphérique est aussitôt repartie à la hausse, et parfois parvenue à un niveau supérieur à celui d’avant le confinement, comme le montre cet article sur la pollution atmosphérique en Chine post confinement[4]. Et cette hausse, dans des proportions plus modérées toutefois, ne concerne pas que la Chine, comme le souligne cet article de L’Express, en date du 24 juin 2020[5], qui précise que « Paris est la métropole européenne où les concentrations en dioxyde d'azote (NO2) ont le plus explosé avec le déconfinement : + 118 %. »

 

 C’est comme si personne n’avait retenu ni entendu les leçons du confinement, à savoir qu’il est possible de réduire notablement la pollution atmosphérique et que cela a des effets immédiats et bénéfiques sur la santé humaine.

 

D’autre part, les conduites à risques se multiplient, comme le montre cet article du site Novoethic, en date du 11 mai 2020[6], avec, dès la fin du confinement, des files d’attente devant des magasins de vêtements comme à Paris ou à Bordeaux, alors qu’on sait que tout attroupement en nombre multiplie les risques de contracter et de diffuser le virus. Plus grave, les rave-party comme en Lozère en août 2020, qui a vu se rassembler plus de 10000 fêtards sur le site du Causse Méjean, dans le parc national des Cévennes (voir par exemple cet article du journal Ouest- France, en date du 13 août 2020[7]), outre qu’elles montrent une totale indifférence quant aux dommages qu’elles peuvent causer aux agriculteurs qui possèdent les terres occupées illégalement par les raveurs, montrent aussi une parfaite insouciance quant à la diffusion du virus dont cette fête pourrait être responsable.

 

Je crois, en fait, que le problème posé par ces conduites à risques, celles-ci ou d’autres risquant de propager, en toute connaissance de cause, le virus, est en fait bien plus grave qu’un simple manque de sens civique ou moral. Je pense que toutes les conduites à risque de ce type, le fait que les pollutions atmosphériques ou sonores sont reparties à la hausse dès la fin du confinement et à un niveau parfois supérieur à celui d’avant, montrent que le covid 19 et les mesures sanitaires qu’il entraîne, comme le confinement, sont en fait vécus comme une atteinte narcissique insupportable pour bon nombre de nos concitoyens.

 

Déjà, l’existence du Covid 19 et le risque mortel qu’il fait courir à toute la population a déjà été une atteinte narcissique de taille pour bon nombre de personnes, en ce sens qu’il leur a fait comprendre que, quelle que soit leur situation présente, riche ou pauvre, vieux ou jeune, campagnard ou urbain, tout le monde était susceptible d’attraper le virus et d’en mourir, à tout le moins d’en subir les atteintes pendant un certain moment.

 

Ce risque mortel, pour des personnes qui s’imaginaient jusque là préservées de la mort proche, par leur jeunesse, leur statut social ou que sais-je encore, et qui se sont trouvées brutalement confrontées à cette mort possible et réellement possible dans un très court terme, n’a été absolument pas supporté par ces personnes. Il a été ressenti, bien au contraire, selon moi, comme une atteinte majeure de leur narcissisme.

 

C’est comme cela, à mon sens, que l’on peut expliquer cette recrudescence de bouffées délirantes durant le confinement et portant sur des personnes jusque-là sans antécédents psychiatriques aucuns, recrudescence qui a continué, voire qui s’est amplifiée après le confinement (voir cet article du site France asso sante. org, en date du 28 juillet 2020 sur la situation de la santé mentale à Paris  post confinement[8] ).

 

Mais prendre brutalement conscience du caractère mortel de son existence, c’est somme toute une atteinte narcissique déjà répertoriée et que connaît déjà toute personne confrontée à un risque mortel imminent, comme lors d’un accident ou d’une prise d’otages.

 

Non, le genre d’atteinte narcissique, menaçant gravement l’intégrité psychique d’une personne ou d’un groupe de personnes, dont je souhaiterais vous parler à présent, est une atteinte d’un genre nouveau, et qui est totalement liée à notre mode de société actuelle, au moins pour ce qui est de la civilisation occidentale.

 

Ce que le covid 19 contraint à comprendre, mais pas du tout à accepter pour une grande majorité de nos concitoyens, c’est que l’homme occidental, qui s’est cru, au moins depuis le XXIXe siècle, maître et possesseur de la nature, ne l’est fait en fait pas tant que ça, et que la nature a une vie indépendante de lui, voire même des droits, chose qui semblait totalement inconcevable à un grand nombre de personnes avant le confinement.

 

J’ai montré, lors de mon précédent article sur les bienfaits du confinement[9], que la baisse notable de la pollution sonore avait permis à certain nombre de personnes, qui n’y étaient pas habituées, d’entendre de nouveau le chant des oiseaux, même en ville, et qu’un certain nombre de ces personnes s’en étaient réjouies. De même, mon article indiquait que le confinement, avec la baisse de la pollution atmosphérique et donc de la pollution visuelle, avait parfois permis, même en ville, de redécouvrir le ciel étoilé la nuit, au grand bonheur d’un certain nombre de nos concitoyens et avait donné l’occasion, plus généralement, d’amorcer et de développer une réflexion sur la pollution lumineuse et la nécessité d’une gestion plus écologique de l’éclairage urbain.

 

Toutefois, si cette présence accrue de la nature à nos yeux et à nos oreilles a fait le bonheur d’une certaine proportion de la population, en revanche, mon hypothèse est que cela a terrifié une autre proportion de la population, car ils se sont trouvés soudain confrontés à des phénomènes et à des choses qu’ils ne connaissaient pas ou dont ils avaient perdu le souvenir.

 

En effet, depuis déjà un certain temps, le mode de vie occidental s’est « décosmisé [10]», s’est progressivement coupé de ses liens avec le vivant et tout ce qui vit sur la planète Terre, et a construit un mode de fonctionnement humain  coupé de ses racines terrestres[11]. L’homme occidental a instauré un mode de liens et de vie où l’environnement naturel n’avait plus aucune importance, et même où l’enracinement dans un lieu précis, le fait d’être situé, d’habiter dans un endroit précis n’avait plus aucune importance, le mode d’existence s’est, depuis un certain nombre d’années, totalement déconnecté de l’espace et du lieu, totalement déconnecté des relations qui existaient jusque là entre un être humain et son environnement.

 

Et là, de (re) découvrir, par la force et la nécessité du virus et de tout ce qu’il a entraîné, que l’environnement naturel existait par lui–même, quelque soit le désir qu’on ait de le soumettre et de le domestiquer, voire de l’anéantir, a dû causer un grave choc psychologique aux personnes qui s’imaginaient pouvoir à jamais vivre sans jamais demeurer dans un lieu précis et sans contact d’aucune sorte avec le vivant. Et, face à cette atteinte narcissique majeure, face à cette menace de taille pour leur intégrité psychique que représente un chant d’oiseau ou un ciel étoilé pour des personnes qui s’étaient voulus à jamais exemptées de relations avec le monde vivant et terrestre, avec un mode de vie et de relations où l’homme et son environnement interagissent sans arrêt, la solution a été de surenchérir dans ce mode d’existence totalement « décosmisé ».

 

En effet, face au risque dépressif majeur qui la guettait, cette partie de la population a réagi par une montée en manie tout à fait caractéristique, avec toutes sortes de conduites à risques, comme celles dont j’ai déjà parlé : attroupements devant des magasins ne présentant pas de nécessité vitale, comme les magasins d’habillement, et ce dès le début du déconfinement, regroupement dans des parcs publics en nombre ou sur les quais des fleuves en ville, et tous ces déclarations publiques ou ces posts sur Facebook, dont j’ai déjà parlé dans mon précédent article, avec une tasse de café sur la terrasse d’un café en ville, avec comme titre, le bonheur. Il s’agit avant tout, et de toute urgence, de défendre un mode de vie, aussi nocif soit-il pour la planète, car c’est le seul que l’on connaisse et dans lequel on se reconnaisse.

 

Et c’est comme cela qu’il faut comprendre aussi la reprise de la pollution atmosphérique, avec une absence totale de réflexion sur ses causes et ses conséquences, que personne ne peut plus dire ignorer aujourd’hui. On va ainsi droit au gouffre et on condamne à mort bon nombre de nos concitoyens ainsi que l’ensemble du vivant, mais il n’est pas question de se remettre une seule seconde en question. Notre intégrité psychique et notre mode de vie occidental est à ce prix.

 

Il existe un mot pour décrire le sentiment d’impuissance face à la dégradation de son environnement, la solastalgie[12], il devrait exister un terme pour désigner l’inverse, la joie sombre de détruire son environnement pour protéger son mode de vie, et ce, quelles qu’en soient les conséquences pour le devenir du vivant et de l’humanité.

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/lucile-longre/blog/200920/etonnements?fbclid=IwAR1jcuWZq9zvUAR-gTeVa5IfkSfLFnFTQaahQlQu0dQMsVJgsibPtRtQqC0

[2] https://positivr.fr/decouvrez-limpact-du-confinement-sur-la-pollution-de-lair-en-france-6-cartes-saisissantes/

[3] https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/04/29/en-reduisant-la-pollution-de-l-air-le-confinement-aurait-evite-11-000-deces-en-europe-en-un-mois_6038187_3244.html

[4] https://reporterre.net/En-Chine-la-pollution-est-plus-forte-qu-avant-le-confinement

[5] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/a-paris-apres-le-confinement-le-retour-de-la-pollution-de-l-air_2129168.html

[6] https://www.novethic.fr/actualite/social/consommation/isr-rse/file-d-attente-chez-zara-trains-bondes-les-premieres-images-du-deconfinement-148534.html

[7] https://www.ouest-france.fr/region-occitanie/lozere/rave-party-en-lozere-une-enquete-ouverte-et-du-materiel-saisi-6936536

[8] https://www.france-assos-sante.org/2020/07/28/covid-19-troubles-psychiatriques-situation-ghu-paris-fin-confinement/

[9] https://blogs.mediapart.fr/lucile-longre/blog/200920/etonnements?fbclid=IwAR1jcuWZq9zvUAR-gTeVa5IfkSfLFnFTQaahQlQu0dQMsVJgsibPtRtQqC0

[10]

J’emprunte l’expression aux travaux du géographe et philosophe Augustin Berque, qui développe cette notion dans ces récents ouvrages, notamment Poétique de la Terre : Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Paris, Belin, 2014.

[12] Voir notamment https://www.scienceshumaines.com/la-solastalgie_fr_40939.html

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